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Manière de voir
Tout film d?animation demande, en plus de la réalisation, de l?interprétation, du montage, etc., une animation travaillée jusque dans ses moindres détails par un souci de réalisme, comme dans Ratatouille ou Les Indestructibles, et qui demandera, forcément, plus de moyens tant en ressources humaines que techniques et financiers. C?est la raison pour laquelle les studios Pixar produisent de véritables merveilles en termes de techniques d?animation (entre autres), les maisons américaines disposant, généralement, de budgets dont ne disposent pas les Européens. Ces derniers, bien qu?ayant un savoir-faire certain, n?ont que très rarement la possibilité d?égaler les Américains sur le plan de la technique pure et doivent donc contourner cette difficulté d?une manière ou d?une autre. Ce qui est, par exemple, le cas de la maison Aardman (créatrice de Wallace & Gromit) avec ses films ?faits à la main?, image par image ou de Michel Ocelot (Kirikou?, Azur & Asnar), avec son graphisme très original et ses couleurs d?une incroyable richesse. Ce à quoi il convient d?ajouter que les meilleurs films d?animation européens doivent leur réussite autant ? sinon plus ? au récit qu?ils véhiculaient qu?à l?animation en elle-même. Et que, bien souvent, les plus mauvais doivent leur échec à certains compromis, tant pour une animation indigente (souvent pour des raisons liées aux coûts) que pour un récit sans grand intérêt.
Il est difficile de savoir s?il faut parler de compromis ou d?une démarche artistique délibérée concernant les choix de Philippe Leclerc pour La Reine Soleil, son deuxième film. Pour les raisons précitées, on comprendra son choix d?un graphisme que certains qualifieront d?épuré et d?autres de sommaire. L?animateur-réalisateur s?en tient au strict minimum pour ce qui est des décors, sauf pour les intérieurs de palais ou de temples qui sont assez détaillés. L?animation, elle, est correcte : les mouvements d?humains ou d?animaux sont rendus de manière naturelle, sans plus, ce qui occasionne moins de frais.
Cependant, cette austérité pourrait se justifier par le traitement du sujet. Akhesa, princesse égyptienne, fille du pharaon Akhenaton (Aménophis IV. VIIIe dynastie. 1372-1354, av. J-C), tente de déjouer les complots des grands prêtres qui veulent renverser son père et s?emparer du pouvoir. Le film est adapté d?un roman de Christian Jacq, l?égyptologue français le plus populaire du moment. L?ouvrage original est lui-même décrit comme étant dense, avec des passages sombres et même violents.
Adapté tel quel, cela aurait probablement donné un film d?animation interdit aux moins de seize ans dans lequel il aurait toujours été question de complots, de trahisons, et de putsch, évidemment, mais aussi de combats, de meurtres sanglants, d?inceste et d?éviscération. Ce qui aurait attiré du monde dans les salles. Pour des raisons moins compréhensibles, Philippe Leclerc a choisi d?en faire une version ?allégée? afin de toucher un public familial. La Reine Soleil ne comporte donc aucun passage qui soit réellement violent, même si certains personnages trouvent une mort brutale ; la question d?inceste (pratique courante dans les maisons royales de l?ancienne Égypte) n?est abordée que de manière très tangentielle et certains aspects du film ont un côté ?Disney?, comme l?addition d?une chatte accompagnant la princesse au début.
Certes, le récit aux multiples rebondissements ne manque pas d?intérêt, même s?il n?est pas passionnant. Centrée autour de deux adolescents fugitifs (la princesse Akhesa et le prince Thout qui deviendra plus tard Toutankhamon) auxquels les scénaristes ont donné des comportements très contemporains, cette histoire ne manquera pas d?interpeller les plus jeunes spectateurs. De plus, certaines croyances et certains conflits religieux nous sont aussi expliqués, ce qui éveillera peut-être la curiosité des jeunes esprits. ?à défaut de les passionner.
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