Publicité
Main Hoon Na ou les infinies ressources de l?épopée
Par
Partager cet article
Main Hoon Na ou les infinies ressources de l?épopée
Main Hoon Na n?est pas le premier film indien dans lequel les acteurs sont prénommés Ram et Lakshman. Le scénario de Farah Khan intrigue précisément pour cela. Tandis que d?autres films ? Ram Lakhan par exemple ? ménagent au sein de leur intrigue, la possibilité d?une explication rationnelle pour de tels prénoms, il n?en est rien dans Main Hoon Na. Non seulement les frères sont issus de mères distinctes mais chacun est nommé dans une ignorance complète de l?existence de l?autre. Autrement dit, rien ne rend compte, au plan littéral, des prénoms des frères, ce qui mène le spectateur à se demander si l?explication véritable n?est pas à chercher dans le texte chiffré qui le sous-tend.
Dans une scène Lakshman se lamente: «Lagta hai poora Mahabharat ek hi ghar me reh rahi hai» et Ram (Shah Rukh Khan) et sa mère de le corriger: «Ramayan». Pas de quoi s?étonner, ce Lucky est décidément trop «branché» pour connaître ses Puraanas. Bien plus intéressante, la réplique est un clin d??il à un déplacement crucial effectué dans ce film. Main Hoon Na est une histoire basée sur le conflit. Toutefois cette histoire n?est pas livrée à travers les structures explicitement antagonistes du Mahabharat mais par un recours aux positions bien plus ambiguës du Ramayan.
Sur son lit de mort, le général Shekhar Sharma confie un double adhoora kaam que le commandant Ram ? et le film ? doivent dorénavant mener à terme: réunir les deux frères (Ram et Lakshman) et assurer le succès du Project Milaap. Les deux entreprises sont évidemment analogues, le Project Milaap, le premier pas inédit vers la réconciliation symbolique de l?Inde et du Pakistan (frères de sang séparés). Retraçant les paramètres, renommant les joueurs, Main Hoon Na consacre dans l?imaginaire collectif une nouvelle ère pour les relations indo-pakistanaises. Cependant la paix ne saurait être sans prix et tout Ramayan exige son Ravan. Raghavan (Suniel Shetty), ex-commandant des forces armées indiennes a été révoqué pour avoir assassiné des civils pakistanais à la frontière. Raghavan est amené à incarner dans le film une position explicitement condamnée comme scandaleuse.
Il se fait non seulement le porte-parole des éléments extrémistes du conflit indo-pakistanais mais aussi celui de toute une ère, qu?il s?agit à présent et à tout prix,d?appeler révolue. En vue de l?amitié prospective entre les deux nations, la notion de Raghavan selon laquelle «India has been in a state of war with Pakistan since 1947» (un avis que certains hésiteraient à contester, et qui aura même été jusque-là officieusement toléré) est jugée anachronique. «This man is mentally ill», estime Shekhar Sharma. La sévérité du diagnostic est à la mesure de l?énormité de ce qui devra être expurgé du système avant qu?une amitié indo-pakistanaise soit pensable. Transposant l?ennemi à l?intérieur, pour ensuite assurer à l?armée indienne une légitimité incontestable sur celle de Raghavan, Main Hoon Na veut exorciser l?ennemi indo-pakistanais. Cela donne une dispute sur les mots et sur les réalités que ceux-ci autorisent ou invalident. «Qui est Raghavan?» demande Ram. «Notre commandant», répond Khan, «Ek sipahi». «Un terroriste», conteste Ram.
Raghavan et lui se disputeront ainsi le statut du «desh ki suraksha», qui fait de l?un un patriote et un soldat et de l?autre un terroriste. Alors que, le 15 août, les prisonniers amnistiés du Project Milaap traversent la frontière indo-pakistanaise, le véritable enjeu se décide loin des discours officiels et des yeux de la nation. A l?université de Darjeeling, Ram et Raghavan se mesurent. L?impasse apparente de leur combat rappelle graphiquement que dans la tradition hindoue «Raghava» est synonyme de Ram, de sorte que, selon la seule logique onomastique, les protagonistes sont moins des antithèses que des doubles l?un de l?autre. Raghav Dutta n?était-il pas jadis comme Ram Sharma, un commandant dans les forces armées indiennes?
La représentation de ce différend est dans le film malheureusement simpliste ? les motivations de Raghavan s?avèrent entièrement celles d?une vengeance personnelle et des instances de cruauté gratuite contribuent à discréditer davantage un personnage par ailleurs fascinant. Pour le reste, ce sont les lignes de faille du Ramayana qui fournissent la formule. Tandis que les commandants en chef indien et pakistanais se félicitent à la frontière, le Raghavan des maintes guises est réduit à jouer la fin inexorable de Ravan. Le glissement du rôle tient à la seule élision phonémique, et le texte épique l?emporte dans toute son intransigeance millénaire. «Ramayan ki anth hamesha Ravan ki mauth se hi hoti hai?»
Le rôle si magistralement interprété par Suniel Shetty est de loin l?invention la plus mémorable du film de Farah Khan. Alors que je regardais Ra(gha)van englouti par les flammes de sa propre grenade (à noter là encore le principe ramayanique), j?oubliai presque l?insistance avec laquelle le film avait renié toute ressemblance à des personnes/événements réels, et osai souhaiter à l?Inde et au Pakistan le courage qu?il leur faudrait pour exorciser leurs démons.
Thanga RAVINDRANATHAN
Publicité
Publicité
Les plus récents