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Main basse sur le futur
Quand le risque est de mécontenter, la plupart des dirigeants politiques hésitent. On sait depuis dix ans qu?une réforme du système de pension est indispensable. Jusqu?ici, aucune action concrète n?avait été prise. De rapports en séminaires, on n?a eu de cesse d?égrener les statistiques de l?impasse sans jamais trouver la voie de sortie. Pravind Jugnauth a osé. Il ouvre un grand chantier.
Mais le sacrifice exigé de quelques milliers de pensionnés assommés ne règle en rien le problème. Le courage politique est de reconnaître que bien d?autres mesures encore, tout aussi, si ce n?est plus contraignantes, seront nécessaires pour assurer la viabilité à long terme du système de pension de retraite. Nous ne sommes pas les seuls à devoir résoudre ce dilemme ; partout où les populations gagnent en espérance de vie, les plans de pension perdent en capacité d?assurance.
Cela dit, le cas de Maurice est assez exceptionnel. D?abord, il y a peu de pays de notre niveau économique qui peuvent s?enorgueillir d?une protection sociale aussi étendue. Les Mauriciens estiment, bien entendu, que les aides sociales sont insuffisantes. Sans doute le sont-elles, mais au moins, elles existent. Dans certains pays infiniment plus riches, les pauvres sont infiniment moins bien traités.
Pour le gouvernement, aujourd?hui, la difficulté grandissante vient de la générosité originelle des créateurs de l?État providence. Ils s?étaient imaginés que l?État pouvait ad vitam aeternam assurer à tous les retraités indistinctement une pension relativement décente pour les quelques années qu?il leur restait à vivre. L?évolution démographique et les progrès de la médecine ont modifié la donne. L?accroissement spectaculaire de l?espérance de vie a bouleversé les prévisions. Il y a, cette année, 121 000 bénéficiaires de la pension de vieillesse. La charge financière au budget de l?État représente environ 2 % du produit intérieur brut. C?est énorme. Et ce n?est pas soutenable.
Dans ce contexte, la décision du ministre des Finances d?exclure de la liste des bénéficiaires de la pension d?État les individus disposant déjà d?un revenu de plus de Rs 20 000 n?est pas déraisonnable, même si la brutalité avec laquelle la mesure est appliquée est contestable. Il est juste que les moyens financiers dont dispose l?État, grâce à la contribution de chacun, servent en priorité à soutenir les concitoyens les plus faibles, qui, eux, en dépendent.
Comment faire admettre à ceux qui vivent de cette seule aide que, supprimer Rs 1 900 du budget de quelque 4 000 retraités vivant relativement à l?aise, est une grave injustice ? Difficile. Le vice-Premier ministre pourrait cependant être sensible aux difficultés subites qu?il impose à beaucoup de nos compatriotes qui se considèrent détenteurs d?un droit acquis. Pour des cadres retraités qui se battent pour maintenir un certain train de vie, Rs 20 000, ce n?est pas de l?or. La rudesse de l?État les blesse ; à l?esprit de solidarité, Pravind Jugnauth pourrait ajouter de la compréhension en accordant à ces retraités arbitrairement dépossédés, la grâce d?un moratoire de reconnaissance citoyenne.
La forme mise, il demeure que sur le fond, tout le système de pension doit être effectivement réformé. Vu l?ampleur et la complexité du défi posé, Pravind Jugnauth n?a fait qu?effleurer la question.
Le ministre de la Sécurité sociale, Samioullah Lauthan, a décrit de nouveau à l?Assemblée nationale, cette semaine, le monstre budgétivore qui nous happe ; en dix ans, de 1994 à 2004, le budget de la « Basic Retirement Pension » est passé de Rs 859 millions à Rs 4,8 milliards ! Si cette tendance se maintient, l?État ira à la banqueroute. NOUS irons à la banqueroute !
La réforme du système de protection sociale est donc incontournable. Elle oppose le principe généreux mais coûteux de l?universalité au ciblage économique mais discriminatoire. Elle englobe aussi, comme le propose d?ailleurs le gouvernement, l?ensemble des systèmes de pension. La « Basic Retirement Pension » de l?État a déjà montré les limites de sa viabilité. Quant au Fonds national de pension, on sait aussi qu?il ne peut pas honorer à long terme ses obligations. Pour ce faire, il faudrait qu?il présente un solde deux fois supérieur à ses résultats actuels. Tout le monde le sait à l?hôtel du gouvernement. Comme les conséquences de l?inaction ne sont pas immédiates, tous les pleutres qui se succèdent volent impunément les retraités de demain. Main basse sur le futur !
Le principe en jeu est pourtant simple. Le Fonds national de pension se définit comme un Fonds à bénéfices définis. Si sa rentabilité se révèle être insuffisante ? c?est le cas ? un des cotisants doit fournir une contribution supplémentaire pour assurer le bénéfice défini. Personne ne le fait : le Fonds se dégrade, les syndicats ne comprennent rien à l?affaire, les retraités de demain, épargnants d?aujourd?hui, se font voler en plein jour.
Pourtant, la sonnette d?alarme a été tirée. Le rapport Battersby du « Government Actuary?s Department » de Londres en 1995, puis celui de la Banque mondiale en décembre 2001 (?Pensions in paradise, modernising the Mauritian retirement income system?) affirment que le système actuel est financièrement insoutenable. Et il n?y a pas beaucoup de solutions : il faudra ou augmenter les cotisations ou repousser l?âge de la retraite jusqu?à 65 ans ou encore améliorer dramatiquement la politique d?investissement du Fonds pour générer un bien meilleur taux de retour, voire proposer un amalgame de tous ces choix. Plus le temps passe sans qu?une décision ne soit prise, plus le risque augmente.
Il faudra du courage politique et même une certaine grandeur d?âme pour s?attaquer au problème. Il est exigé ici des politiciens qui gouvernent maintenant de réclamer des sacrifices aux électeurs d?aujourd?hui afin que ceux d?après-demain en profitent. En général, les politiciens font l?inverse : ils distribuent aux électeurs d?aujourd?hui l?argent que les endettés de demain devront rembourser.
C?est ce qu?il y a de troublant avec ce budget Jugnauth. Il peut laisser l?impression que le gouvernement cherche à se faire bien voir en distribuant des « handouts ». On trouve plusieurs illustrations de cette tentation dans le « premier budget du MSM ». On ne comprend pas, par exemple, la générosité du gouvernement à l?égard de ceux qui veulent construire une maison. Il n?y a pas de crise de logement à Maurice. Nous sommes un des rares pays où 8 foyers sur 10 sont déjà propriétaires de leur logement. Il n?y a plus qu?un problème résiduel, celui des plus faibles économiquement qui ne peuvent accéder à la propriété.
Il faut, pour eux, des logements sociaux, construits par l?État, offerts en location. Tout le reste est gaspillage de l?argent public. Comme il est présomptueux de croire que c?est l?accès à un argent facile qui créera des entrepreneurs nouveaux.
Pravind Jugnauth a gagné la bataille du c?ur ? il s?apprêterait même à hériter du symbole aussi ? mais il lui reste à prouver qu?il sait aussi dire non.
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