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Maîtriser ses angoisses
On est assommé chaque jour d?informations morbides. Ce n?est même plus la peine d?en faire l?inventaire. Dans les chaumières, dans le bus, dans les bureaux, on ne parle que de ce que l?on va devenir. « Kot nu pe ale ? », « Ou na pli kapav sorti aswar aster la », « Tou kiksos pa monte komie nou pou ser sintir ? » On a peur d?attraper le chikungunya, de perdre son emploi, de ne pas avoir de quoi manger, de se faire attaquer dans la rue.
On se demande si son enfant est en sécurité à l?école, s?il deviendra délinquant? Bref, en plus de nos angoisses personnelles se juxtaposent des angoisses collectives. Elles nous envahissent l?esprit et nous font vivre dans une ébullition mentale permanente.
« L?angoisse semble faire partie de la riche palette des sentiments humains », note Joseph Cardella, professeur de philosophie. On sait de quoi on a peur, ce qui nous terrorise, mais on ne sait pas ce qui nous angoisse. « L?angoisse est sans objet, il n?y a rien de particulier qui nous mette dans cet état. Ce qui se passe dans nos sociétés, et qui a, sans doute, toujours existé, c?est la peur du lendemain ; on ne sait pas de quoi demain sera fait et cela nous inquiète », poursuit-il.
Changer de perspective
Il faut dire que l?angoisse est un sentiment comme un autre, mais comme toute chose, elle a ses limites. Elle peut être une bonne chose si elle nous prépare à faire face aux obstacles, si elle nous aide à réfléchir sur nous-mêmes, à être créatifs. Elle devient néfaste si elle nous fait voir tout en noir, nous fait manquer de confiance en nous, nous empêche d?avancer.
« L?angoisse peut amener à l?insomnie, au manque d?appétit, à la chute de cheveux, à un manque de concentration et la liste de ces maux est encore longue », explique Sadasiven Coopoosamy. Quand elle tient sa victime, elle l?empêche de réfléchir de manière logique, d?appréhender les difficultés avec réalisme. Comment en sommes-nous arrivés là ? Selon Aveeraj Peedoly, chercheur en sociologie, il y a eu des mutations qui se sont opérées tant au niveau mondial que national qui ont amené à des changements dans notre mode de vie.
« Il y a beaucoup de facteurs qui sont la cause d?une certaine angoisse générale. La globalisation nous a amenés à changer notre mode de vie. Des secteurs clés de notre économie sont en pleine difficulté, les employés travaillent mais arrivent à peine à joindre les deux bouts, les gens sont influencés par ce qu?ils entendent et ce qu?ils voient. La violence qui nous entoure a un impact sur la manière dont nous réagissons. »
L?industrialisation est aussi mise en cause comme nous l?explique Sadasiven Coopoosamy : « l?industrialisation a emmené avec elle une hausse dans le niveau économique. Les gens ont moins de temps, le mode de vie est devenu trop rapide. Ceux qui ne sont pas préparés à suivre ce rythme sont pris au dépourvu. » Bref de quoi faire peur.
Mais à bas ces angoisses ! La vie est faite de mille sensations, elle est teintée d?une panoplie de couleurs et de saveurs qu?il faut savoir apprécier et savourer pleinement. Se débarrasser de cette angoisse est possible. Comment traiter cet état ? Il faut arriver à changer de perspective. Pour Taleb Sulliman de la Crime Prevention Unit, il suffit d?adopter quelques réflexes. « Il est clair que le criminel est le fautif mais la victime a, elle aussi, très souvent sa part de tort. En prenant quelques précautions de base elle peut non seulement se protéger un peu plus, mais aussi avoir un sentiment accru de sécurité. »
La peur de la mort
Pour Joseph Cardella, le traitement psychologique va agir d?une manière ponctuelle, mais la philosophie a tenté aussi de répondre à ce qu?on pourrait appeler une angoisse existentielle. La mort est une des sources principales d?angoisse, et des philosophes ont tenté de résoudre cet état en regardant la mort différemment.
« C?est dans le regard que réside, d?après ces sages antiques, le remède à l?angoisse, regard qu?il faut acquérir par le travail philosophique », explique-t-elle.
L?angoisse est-elle aujourd?hui plus présente qu?avant ? Pas forcément, elle a toujours existé. À chaque époque ses angoisses. Il y avait la peste et le choléra hier, il y a le sida aujourd?hui. Mais n?oublions pas ces petites choses autour de nous qui font que la vie mérite d?être vécue à fond. Elles méritent aussi qu?on se penche de temps en temps sur elles.
À MEDITER
■ Pour Joseph Cardella, professeur de philosophie, une manière d?envisager l?existence paisiblement est dans le fameux « carpe diem ». « Cueille le jour », c?est-à-dire profite du moment présent. Envisage ta vie comme n?étant que du présent ! Car il n?y a pas d?angoisse dans le présent. C?est par rapport au passé et surtout à l?avenir que nous nous angoissons. N?envisager la vie et ne la vivre qu?en pensant aux instants, et donc être toujours instantané, voilà un des remèdes que la philosophie a trouvé il y a plus de 2 000 ans.
■ Le psychologue, Sadasiven Coo-poosamy préconise l?exercice physique régulier car le sport a le mérite de détourner l?attention des préoccupations mentales. Il nous force à nous centrer sur notre corps et ainsi à nous libérer des angoisses de l?esprit. Par ailleurs, s?accorder un temps de relaxation quotidiennement permet d?avoir un regard différent sur la vie et d?avoir l?esprit plus clair. Cultiver l?espoir est, pour lui, l?attitude à adopter. Le désespoir, le manque de foi en l?avenir est une gangrène qui pourrit l?esprit des gens.
■ Une dose d?angoisse n?est pas une mauvaise chose quand elle nous pousse à nous mettre sur nos gardes. C?est la philosophie de Taleb Sulliman de la Crime Prevention Unit qui considère que l?on peut combattre le sentiment d?insécurité, se sentir mieux protégé si l?on prend des précautions de base. Par exemple, celui qui met son portefeuille dans la poche de son pantalon et qui le laisse dépasser, a de quoi s?angoisser d?être victime d?un voleur à la tire. Pour lui, si le criminel est toujours fautif, la victime donne elle aussi parfois des opportunités à ce dernier.
Sandrine AH-CHOON
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