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L’après-Sharon a déjà commencé

14 janvier 2006, 20:00

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Ariel Sharon on peut déjà dire qu’il aura été, à coup sûr, l’un des Israéliens les plus vénérés et les plus haïs dans son pays. Aux yeux de ses admirateurs, c’était un héros doublé d’un patriote. Beaucoup s’identifiaient eux-mêmes comme Israéliens à travers son image. Aux yeux de ses adversaires, il n’était qu’un démagogue nationaliste, l’incarnation d’un aventurisme militaire criminel. Mais tous, admirateurs ou contempteurs, en s’apprêtant à prendre congé de lui, considèrent Sharon comme le dernier des géants de l’État d’Israël, comme la figure du père de la nation.

Parce qu’Israël n’a cessé d’aller de conflit en conflit, le service militaire constitue un élément central de l’identité nationale. L’armée y conserve une influence énorme sur le cours des événements. Pourtant, sur les onze premiers ministres qui se sont succédé depuis la fondation de l’État en 1948, trois seulement sont passés de la carrière militaire à la politique. Les trois – Itzhak Rabin, Ehoud Barak et Ariel Sharon – ont amené le pays à des concessions territoriales.

<B>Un général politique et un politicien militaire</B>

Ariel Sharon a été l’un des généraux les plus politiques et le politique le plus militaire qu’ait connu Israël. Alors qu’il servait encore dans l’armée, il avait coutume d’établir des contacts directs avec les politiques, en particulier avec le premier chef de gouvernement israélien, David Ben Gourion.

Celui-ci trouvait que Sharon représentait le type même du nouveau héros hébraïque et laïque, bien qu’il ait noté dans son journal l’habitude que ce dernier avait de lui mentir. Quand Sharon eut l’impression, en juin 1967, qu’Israël hésitait à ouvrir les hostilités contre l’Égypte, il proposa à son chef d’état-major d’alors, Itzhak Rabin, de boucler le gouvernement dans une pièce et de partir en guerre, fût-ce contre l’avis de ce dernier. Bien qu’il fût passé maître en coups fourrés et en intrigues, pour la majorité des Israéliens, Ariel Sharon c’était le salut ou la perte de la nation. Jamais un politicien ordinaire.

Certes, ses électeurs n’auraient pas été jusqu’à imaginer le retrait de Gaza, mais lorsqu’il l’a réalisé, en violation de toutes ses promesses électorales, sans même mettre la question en balance, la plus grande partie l’a soutenu quand même.

Quelques mois auparavant, ils l’avaient cru quand il affirmait que les implantations de Gaza avaient la même valeur que Tel Aviv. Cette même majorité l’a laissé les démanteler, pourvu qu’on la laisse tranquille. Un épisode qui n’a pas été une belle page pour la démocratie israélienne.

Pendant un temps, il était de bon ton de parler du « nouveau Sharon » et d’analyser les raisons pour lesquelles l’homme avait été amené à dévier de la voie qu’il s’était tracée jusqu’alors. C’était une erreur d’optique. Ariel Sharon est demeuré identique à lui-même : un général qui regarde les Palestiniens à travers le viseur de son fusil et qui les considère comme des ennemis et non des partenaires avec lesquels il y a lieu de négocier. En tant que militaire, il fut contraint plus d’une fois d’évacuer une position impossible ou inutile à tenir, afin de rester ferme sur un autre front. Ainsi le retrait de Gaza fut-il unilatéral, brutal, effectué sans concertation avec les Palestiniens, comme s’ils ne comptaient décidément pas.

Mais quels qu’aient été ses motifs, c’est bien lui qui a montré aux Israéliens qu’ils pouvaient démanteler des implantations sans que le ciel leur tombe sur la tête ; contrairement aux appréhensions, le retrait de Gaza n’a ni déclenché de guerre civile ni provoqué de traumatisme national. Une grande partie des membres du Likoud l’ont suivi ainsi que des militants d’autres formations. Ce tremblement de terre politique n’a pas fait que refléter la controverse sur l’avenir des relations avec les Palestiniens ; la majorité des Israéliens ne leur font pas confiance et ne croient pas en la paix ; ils croient, tout au plus, que le conflit est gérable. L’appel d’air massif vers le centre qu’a produit M. Sharon renvoie donc aussi à l’importance croissante que prennent les problèmes de la vie quotidienne : la veille de la maladie d’Ariel Sharon, il semblait que le débat sur le salaire minimum l’emportait largement sur la question de la coexistence avec les Palestiniens.

<B>La tâche qui attend un nouveau « géant »</B>

Ehoud Olmert, naguère maire de Jérusalem, pour l’instant le successeur le plus probable de M. Sharon, a effectué avec les années un vrai virage politique en quittant le camp de l’extrême-droite nationaliste pour adopter des positions plus réalistes ; son influence dans la décision d’évacuer les implantations de Gaza n’a pas été mince. Mais à l’inverse d’Ariel Sharon, il semble avoir intériorisé les limites qu’impose un régime parlementaire. M. Olmert est un admirateur de l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, et ambitionnera peut-être de mener son gouvernement selon cette inspiration. En revanche, il ne lui sera guère facile de chausser les bottes de Sharon.

La passation de pouvoir en Israël s’effectue progressivement, en fonction des principes démocratiques. Fin mars se tiendront des élections générales. M. Olmert peut réajuster la démocratie israélienne aux normes européennes. Il peut arriver à tel ou tel arrangement avec les Palestiniens.

Mais rien ne permet de penser qu’il pourra faire accepter les concessions requises pour un accord de plus grande ampleur, incluant l’évacuation des implantations israéliennes de Cisjordanie. Voilà une tâche qui apparemment attend un nouveau « géant ».

<B>@ 2 006 Le Monde – Tom SEGEV – Distribué par The New York

Times Syndicate</B>

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