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L?île Maurice, quelle vision économique ?
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L?île Maurice, quelle vision économique ?
J?ai vu beaucoup de personnes s?extasier devant les interventions du Dr Abdul Kalam, président de la République de l?Inde, lors de sa visite chez nous. Il est vrai que devant l?érudition et la simplicité de ce personnage, on ne peut rester insensible. Cependant, les personnes qui s?extasient généralement sont de deux catégories : celles qui ont compris très peu de chose mais discernent quand même la qualité de la prestation (?enn koko sa bonom la?) et celles qui voient dans certains propos de l?auteur des idées, des concepts, des projets qui rejoignent les leurs, voyant ainsi une certaine consécration : un grand maître leur a donné raison !
Ils sont peu nombreux ceux que les propos d?un illustre personnage interpellent et peuvent même modifier leur vision des choses. Pour cela, il est nécessaire qu?on ait parcouru un voyage initiatique qui permet de faire un bout de chemin avec ces météores qui traversent notre ciel de temps en temps. Comment ceux qui ne se sont pas encore libérés de la loi de la gravité terrestre (ces ?partisans? de tout bord, ces diplômés sans itinéraire véritable et ces bags of wind de toutes les couleurs) peuvent-ils comprendre l?ivresse des mouvements de ces astronautes en apesanteur ? Comme il l?a raconté à un journaliste, enfant écoutant pour la première fois son instituteur lui expliquant les principes qui permettent à un oiseau de voler, le Dr Kalam a eu envie de voler !
Rassurez-vous, je n?écris pas un pamphlet en faveur de l?élite et des A+. Ceux qui ont atteint la stratosphère savent combien nous sommes insignifiants dans cet univers et récuseront certainement une telle appellation. Leur rêve c?est de voir toute l?humanité élevée dans l?espace, ayant tous cette même vision magique de notre planète terre. Comme le Dr Kalam qui rêve d?envoyer ces 260 millions d?Indiens vivant au-dessous du seuil de pauvreté au-dessus de cet horizon fatidique.
Dans son allocution au Sir Harilall Vaghjee Hall, intitulée Evolution des sociétés éclairées (Evolution of Enlightened Societies), le Dr Kalam présenta sa vision du développement de l?Inde, bâtie autour de trois axes : une éducation avec un système des valeurs, des religions menant à la spiritualité et un développement économique permettant au pays de se joindre au club des nations développées en 2020.
Plusieurs points intéressants à noter sur cette vision du Dr Kalam. D?abord, l?objectif de développement économique repose sur un ensemble d?actions qui doivent être réalisées de manière cohérente, une évidence pour les praticiens de développement mais utile à rappeler à ses apprentis sorciers qui croient qu?ils peuvent faire des miracles dans leur arrière-cour.
Ensuite, ce développement économique ne peut pas être véritablement réalisé s?il n?y a pas un consensus social derrière. D?où la nécessité d?une ?société éclairée? qui, grâce au système des valeurs dans l?éducation et les religions, appuie le développement. Enfin, cette vision que le Dr Kalam développe est le fruit de ses expériences multiples, tant professionnelles que personnelles, ses lectures, ses réflexions, ses interactions avec beaucoup de gens, ses voyages? C?est sa capacité à dessiner une trajectoire cohérente à partir de ces éléments disparates de sa vie qui en fait une véritable vision. Un peu comme la démarche de Karl Marx qui s?appuie sur ses connaissances et expériences multiples pour construire le socialisme scientifique.
Et ce travail créatif à partir d?une synthèse des éléments disparates est un tour de force exceptionnel. Certainement pas à la portée de ces lecteurs des quelques ouvrages de philosophie et de développement et ces férus de ?brainstorming sessions? !
Cependant ce ne sont pas ces éléments intéressants du Dr Kalam qui m?ont le plus interpellé. À un certain moment, il laisse de côté son texte et dit la chose suivante : ?Vous devrez avoir une vision. Par exemple vous pourriez vous fixer comme objectif un produit intérieur brut par tête d?habitant de 10 000 dollars dans cinq ans.? La deuxième partie de sa remarque, on a bien compris, n?est qu?un exemple. Mais le véritable constat du Dr Kalam est le suivant : nous n?avons pas de vision.
Cette réflexion, lourde de sens, aurait dû interpeller tout ce beau monde au Sir Harilall Vaghee Hall. Mais je ne suis pas sûr qu?il y ait beaucoup de personnes qui ont bien saisi le sens de cette remarque. Pour moi, il est tout à fait clair que le Dr Kalam a vu juste. Depuis plus de dix ans, l?île Maurice ne sait plus où elle va, s?accrochant désespérément à une vision élaborée au début des années 70, qui a perdu de sa pertinence depuis belle lurette.
Les rêves du socialisme et du fabianisme qui animaient les leaders politiques à l?indépendance en 1968 firent très vite place à un pragmatisme forcé face aux défis d?un taux élevé de chômage, d?une misère généralisée et des tensions sociales encore vives après les bagarres raciales de 1968. La vision du développement économique à travers l?étatisation des activités économiques, déjà mise en ?uvre par les Nehru, Nkrumah, Nyerere et autres Kaunda allait être abandonnée au profit d?une vision d??économie mixte?, qui allait trouver son expression politique dans la coalition qui fut conclue juste après.
Mais l?élément le plus significatif de cette vision, et certainement révolutionnaire à l?époque, c?était la promotion d?une industrie manufacturière tournée vers l?exportation, sur le modèle des futurs tigres de l?Asie du Sud-Est, à l?encontre du credo d?autosuffisance qui animait la plupart des visions d?ex-colonies de l?époque.
Entre rêves et réalités
Nul besoin de rappeler que cette export-oriented growth strategy allait nous permettre de connaître une croissance soutenue pendant deux décennies, résorber complètement le chômage en 1990 et élever le niveau de vie de l?ensemble de la population au-delà des rêves à l?indépendance. Mais il est utile de préciser certains éléments de cette vision.
D?abord, contrairement à une vue largement répandue, cette vision économique n?a pas été mise en place dans les années 80. Elle était bien en place dès 1971 et avait accompli des progrès significatifs en 1975. C?est le boom sucrier, dont les effets se firent sentir sur l?économie mauricienne à partir de 1976-1977, qui obscurcit cette vision, ce qui nous amène à notre deuxième remarque.
Nos leaders politiques de l?époque, en particulier Sir Seewoosagur Ramgooolam, n?avaient pas abandonné leurs rêves d?État providence et de justice sociale. La manne sucrière leur permit de relâcher sur la discipline et les efforts liés à la vision économique. La politique salariale et les autres générosités de l?État providence (dont l?éducation secondaire gratuite en 1976) menèrent à la crise de 1979 et la double dévaluation de 1979 et 1981. Cette parenthèse fut vite fermée par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international.
Troisièmement, malgré la place centrale de la promotion des exportations des produits manufacturés dans la stratégie de développement, les autres éléments de cette vision restaient calqués sur des modèles tiers-mondistes de l?époque. Il y avait d?un côté la promotion d?un secteur industriel d?import-substitution, si cher aux tenants de l?indépendance économique, qui à Maurice créa une dichotomie dans le secteur industriel.
De l?autre côté, il y avait une fiscalité directe très forte et un système de contrôle des prix très élaboré visant à promouvoir la situation des moins nantis. C?est cet élément qui empêcha une croissance plus rapide de l?économie dans les années 70.
Le nouveau régime politique en place à partir de 1982 s?attaqua à une de ces deux incohérences de la vision économique : il réduit de manière drastique le niveau de l?impôt direct, introduit de nouvelles taxes à la consommation, démantela progressivement le système de contrôle des prix et améliora le niveau de vie à travers des hausses du pouvoir d?achat plutôt qu?à travers les transferts et les contrôles de prix.
Mais il ne toucha pas à la dichotomie du secteur industriel zone franche-industrie locale. À sa décharge, il faut préciser qu?une croissance à deux chiffres de la zone franche, telle une locomotive entraîna le pays dans un cycle vertueux créant les emplois nécessaires, gonflant les recettes d?exportations et remplissant les caisses de l?État qui donna lieu à ces fameux No-Tax budgets du ministre des Finances Lutchmeenaraidoo. Cette période 1983-90 peut être considérée comme l?âge d?or de cette vision économique axée sur les activités d?exportation.
Le début des années 90 marqua le premier coup de semonce pour la stratégie des années 70-80 avec les premières difficultés de la zone franche. Deux types de réactions suivirent cette première onde de choc. Le premier, salutaire, s?interrogeait sur la poursuite de la vision de deux décennies précédentes. Ainsi le secteur industriel fut le sujet d?une réflexion nationale qui aboutit à la publication du document Mauritius at Crossroads en 1990.
Ce document attira à la fois l?attention sur la nécessité de diversifier les produits de la zone franche et le besoin de revoir la dichotomie entre zone franche et industrie locale. Et puis, il y a eu la réflexion sur une stratégie plus large qui culmina dans la publication de Vision 2020 en juillet 1997. Malheureusement les échéances électorales (1995 et 2000) ne favorisèrent guère une adhésion tant au niveau de la classe politique (qui hésita à s?engager à une refonte de la vision économique qui ne pouvait que donner des résultats à moyen et long termes) qu?au niveau de la société civile à qui on promettait monts et merveilles pour l?immédiat.
Les politiques en fait fondèrent leurs espoirs dans la capacité de la vision existante à continuer à tirer le pays vers le haut, même s?ils reconnaissaient la nécessité de certains aménagements. C?est ainsi que deux nouveaux secteurs d?exportation furent identifiés, les services financiers internationaux et le port franc, pour compenser le ralentissement de la zone franche, car entre-temps, à Marrakech le démantèlement de l?Accord multi fibre pour janvier 2005 devenait une certitude.
Cet événement aurait dû précipiter une remise en question de la stratégie. Mais un mini-boom dans le secteur du textile-habillement à la fin des années 90 et d?autres développements au niveau local allaient faire durer l?illusion d?une vision encore remplie d?espoirs. En effet la croissance était encore au rendez-vous. Seule la montée du chômage rappelait à ceux qui voulaient comprendre que la vision des années 70 ne pouvait plus répondre aux défis du nouveau millénaire.
La fuite en avant
La classe politique avait complètement occulté la nécessité de mettre en place une nouvelle vision économique, réduisant l?enjeu politique à qui serait plus apte à gérer la vieille vision des années 70 et faire profiter ses retombées à une population réduite à attendre toujours plus sans avoir à rien faire de plus (c?est l?opposé de la ?société éclairée? du Dr Kalam).
Le gouvernement issu des élections de 2000 s?est lancé à corps perdu dans une bataille pour redynamiser cette vision. Plus de Rs 25 milliards d?investissement de l?État dans un peu plus de quatre ans, un record absolu, trois nouveaux secteurs lancés (le seafood hub, les technologies de l?information et des télécommunications et les Integrated Resorts Scheme (IRS) donnant un total de huit secteurs d?exportation contre le triptyque sucre-textile-tourisme qui avait assuré le succès de la vision des années 70. Résultant de cette fuite en avant : tous les indicateurs économiques (chômage, investissement, balance commerciale, déficit budgétaire, dette publique...) passaient progressivement au rouge.
Et pourtant, un consensus se dégageait parmi tout un ensemble d?acteurs économiques, sous l?égide du National Productivity and Competiti-veness Council (NPCC), pour une remise en cause de l?ancienne vision et l?engagement sur une nouvelle vision, dont l?ébauche est contenue dans le document Competitiveness Foresight. Et curieusement la démarche du NPCC était précisément d?éclairer d?abord la classe politique sur cette nouvelle vision et ensuite chercher l?adhésion de la société dans toutes ses composantes. Mais avant que cette nouvelle démarche n?ait pu prendre l?envol nécessaire, le gouvernement du nouveau millénaire n?était plus là.
Le nouveau gouvernement de 2005 est arrivé avec des idées pour changer certaines orientations sociales et économiques. Mais comme pour le précédent gouvernement, il a un choix difficile : se lancer dans la préparation d?une nouvelle vision économique, qui demande du temps, et ensuite s?atteler à sa mise à exécution, qui demandera encore plus de temps (au-delà de la prochaine échéance électorale) ou continuer dans la fuite en avant, avec l?espoir qu?à force d?essayer, on finira par avoir quelques résultats.
Jusqu?à l?heure, on a eu droit aux deux tentations : dans le même souffle le vice-Premier ministre et ministre des Finances parle de ?neuf ou dix secteurs pour assurer la résilience de l?économie? (c?est la fuite en avant avec un ou deux secteurs en plus) et il met en place au ministère des Finances des structures, avec l?aide de la BM, pour assurer une cohérence au niveau de nouvelles initiatives (l?ébauche d?une nouvelle vision).
Le président de la Commission pour la démocratisation planche sur de nouvelles orientations. Mais il reconnaît aussi les quick dividends des projets IRS, seafood hub ou touristiques. Et le président d?Enterprise Mauritius se lance dans un combat pour assurer la survie du textile, la locomotive de la vision économique des années 70, tout en s?intéressant à de nouvelles initiatives.
Et si je vous dis que ces trois personnages qui vont jouer un rôle déterminant dans la vision économique du gouvernement, faisaient partie du groupe de réflexion qui a produit le document du NPCC, vous comprendrez que tous les espoirs sont permis ! Merci Dr Kalam de nous rappeler qu?il nous faut une vision !
Mahmood CHEEROO Secrétaire-général de la Mauritus Chamber of Commerce and Industry
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