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L?écriture, sa thérapie

26 février 2008, 20:00

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Rukaiya Dooreemeah, 43 ans, qui est Data Entry Officer depuis 19 ans au Central Information System Division du ministère des Télécommunications, s?exprime d?une voix douce. Presque monocorde. Timbre en totale contradiction avec la détermination qui l?habite. C?est de son défunt père, Abdullah Khoyratty, Transport Controller à la National Transport Authority, qu?elle tient son engouement pour les langues. De même que son sens de la compassion.

En effet, Rukaiya grandit dans une atmosphère très littéraire. Son père collectionne toutes les ?uvres de Chateaubriand, Hugo, Milton, Coleridge, Keats et Shakespeare et en parle sans cesse à son entourage. Tout comme il ne refuse jamais de rédiger des lettres officielles pour les personnes qui le lui demandent.

Rukaiya effectue sa scolarité secondaire au Couvent de Lorette de Port-Louis et opte bien évidemment pour les langues. Elle a une petite préférence pour l?anglais. Vingt ans après, elle parle encore de cette institution en terme de «mon école» tant cette formation l?a marquée. «Mon école m?a tant apportée. On ne se concentrait pas que sur les aptitudes académiques. On nous encourageait à prendre part aux activités extrascolaires. C?est comme ça que j?ai commencé par contribuer au magazine de l?école. D?ailleurs, la première nouvelle que j?ai écrite a paru dans cette publication. Elle s?intitulait ?Hard Work and Perseverance Move Mountains?, qu?on pourrait résumer à : on ne naît pas ce qu?on devient. Avec des efforts et des sacrifices, on parvient à faire beaucoup». L?école aiguise aussi son sens du partage et de l?entraide.

Quand Rukaiya termine sa scolarité secondaire, elle a deux choix de carrière : l?enseignement ou le journalisme. La linguistique obtient ses faveurs mais en 1984, l?Université de Maurice ne dispense pas de tels cours. L?Institut de Pédagogie n?accepte que les enseignants confirmés. Les cours de journalisme sont inexistants. Déçue, Rukaiya suit un cours de secrétariat à l?Institut Orian et postule pour intégrer la Fonction publique. Poste qu?elle occupe toujours d?ailleurs. Elle passe ses journées à «entrer des données sur l?ordinateur». Bien qu?elle trouve ce travail «monotone et ennuyeux», elle n?a pas le choix.

Heureusement qu?une fois rentrée à la maison, elle peut retrouver l?univers des livres, en particulier les biographies de personnalités comme Nelson Mandela ou Mère Teresa. Et comme son père, elle n?hésite pas à rédiger des lettres officielles pour les connaissances qui le lui demandent, ni à encadrer des familiers qui ont besoin d?un coup de pouce scolaire.

Rukaiya épouse Eshan Dooreemeah, Finance and Human Resource Officer au Swami Vivekananda Centre, à qui elle donne un fils, Taariq, aujourd?hui âgé de 15 ans. Alors qu?il a huit ans, Taariq tombe malade. Il s?agit d?une encéphalite virale, inflammation du cerveau. Il est hospitalisé 12 jours durant lesquels il est dans un état semi-comateux. Son père et sa mère veillent tous les jours à son chevet et craignent le pire. Il finit par s?en sortir mais sa convalescence est longue. «Il a mis deux ans avant de retrouver toutes ses facultés et heureusement qu?il n?en garde aucune séquelle».

Quand Taariq est admis au secondaire, Rukaiya dispose d?un peu plus de temps et se met à écrire des articles en anglais qu?elle expédie à l?express Outlook et à News on Sunday qui les publient. Lorsqu?elle a un moment, elle écrit des nouvelles qu?elle sauvegarde sur le disque dur de son ordinateur, sans jamais songer à les publier car elle n?a pas foi en elle.

Elle est toujours tenaillée par son désir de faire du journalisme. En 2005, elle remarque dans la presse un avis du British Council qui dispense des cours du soir menant au Advanced Certificate of English Language for Adults. Rukaiya se fait enrôler et suit ces cours deux fois la semaine. Comme elle n?a pas de permis de conduire, c?est son mari qui la véhicule sans jamais se plaindre. Au contraire, il l?encourage. «Lui et Taariq ont davantage confiance en moi que j?en ai de moi», confie-t-elle. Au bout de trois mois, elle obtient son certificat. «Ce cours a amélioré mon anglais, m?a familiarisée aux techniques d?écriture, à l?anglais oral et aux fautes les plus communément commises».

A la fin 2005, Rukaiya fait un accident et se fracture le bras droit. Fracture qui l?immobilise à la maison pendant une certaine période. Ce repos forcé lui est insupportable, si bien qu?elle met à profit son désir d?écrire et dactylographie des nouvelles sur son ordinateur avec la main gauche. «J?ai dactylographié six histoires dont The Suffering of A Dear One, histoire autobiographique car elle relate le combat des parents face à la maladie de leur fils Taariq. Si je n?avais pas eu cet accident, je n?aurais jamais eu le temps d?écrire. L?écriture a été ma thérapie», dit-elle. Quand Rukaiya est remise, elle écrit quatre autres nouvelles qui viennent rejoindre les autres et n?y pense plus.

L?année suivante, Rukaiya se fait inscrire auprès du Symbiosis Centre à Curepipe. Institut qui dispense des cours de journalisme en anglais et dont les questionnaires d?examens sont préparés par le Institute of Commercial Management de Grande Bretagne et les examens conduits par le Mauritius Examinations Syndicate. Sur les trois modules de première année, elle obtient une distinction dans deux. Rukaiya est actuellement en congé de révision car durant la première semaine de mars, elle doit passer l?examen pour obtenir son diplôme en journalisme. Elle a également commencé des cours de journalisme en français auprès de l?Alliance Française.

<I>«Les éditeurs ont tendance à ne faire confiance qu?aux auteurs établis. C?est dommage car à la longue, personne ne prendra l?initiative d?écrire en anglais».</I>

Si Rukaiya a fait tout cela, c?est parce qu?elle veut quitter la Fonction publique. «Après 19 ans, je suis toujours Data Entry Officer. Il n?y a aucune perspective de promotion pour moi là où je suis».

Les écrits de Rukaiya seraient restés sur son ordinateur si une amie ne lui avait signalé que le ministère de la Culture offre une assistance financière aux auteurs désirant se faire publier. Elle fait une demande d?assistance en expédiant ses écrits au ministère en question et obtient Rs 15 000. Rukaiya se met alors en quête d?un éditeur. Deux d?entre eux refusent de publier son manuscrit. Elle pense que tous les auteurs en herbe privilégiant l?anglais rencontrent le même problème. «Les éditeurs ont tendance à ne faire confiance qu?aux auteurs établis. C?est dommage car à la longue, personne ne prendra l?initiative d?écrire en anglais».

Rukaiya a fini par trouver une imprimerie qui a fait le nécessaire pour Rs 25 000. Elle fait publier 400 copies et son recueil est en vente en librairie à Rs 100. «J?ai fixé ce prix car je veux qu?il soit accessible au plus grand nombre. D?ailleurs, l?anglais que j?ai utilisé est facile et simple». Ses connaissances, qui ont lu Sorrow, Happiness and Determination ont beaucoup aimé. Et la seule critique qu?on lui ait faite jusqu?ici est «pourquoi avoir tant attendu pour publier ?».

Rukaiya se croit prête à changer de métier. Elle attend toutefois d?avoir terminé les cours et les examens relatifs. «Il n?est jamais trop tard. C?est vrai que je regrette de n?avoir pu suivre ces cours plus tôt mais je réalise qu?aujourd?hui, je vois la vie sous un angle différent. J?ai mûri. J?aurais bien aimé être dans un journal».

Elle est consciente qu?une vie de journaliste n?est pas de tout repos. «Je crois que si on aime ce que l?on fait, on peut faire face à toutes les contraintes qui l?accompagnent». Avec une telle détermination, on risque de lire plus souvent les écrits de Rukaiya Dooreemeah. Quotidiennement ou hebdomadairement?

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