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L?école de Monsieur Gokhool
Le ministre Gokhool rechigne à prononcer le mot honni. L?ancien professeur d?université, le pédagogue sait combien ce qu?il charrie est exécrable. Mais puisqu?il va au bout de son projet, il faudrait que le ministre ait au moins le courage d?en assumer les conséquences. Sa contre-réforme, qui vise à sélectionner les plus brillants élèves de fin de cycle primaire, réintroduit, ni plus ni moins, le principe du classement, ce fameux « ranking » décrié depuis des lustres par tous les pédagogues. Le « ranking » n?est sans doute pas l?objectif premier du ministre mais il est la résultante du nouveau système qu?il propose.
La nouvelle formule repose en réalité sur deux types de classement : d?abord, les collèges qui reçoivent les élèves qui ont réussi leur CPE, sont classés, par décret de l?État, comme institutions « nationales » ou « régionales ». Ensuite, au-delà du nouveau grade ? A + ? qui sélectionne les performances exceptionnelles, il faudra bien classer les élèves pour les diriger, en ordre de mérite individuel, vers les collèges nationaux.
Le rayonnement de ces neuf établissements n?est pas égal ; aux yeux des élèves, comme des enseignants et des parents, une hiérarchie de prestige s?est établie. Dans la logique compétitive du système, les « meilleurs élèves » devraient avoir le choix des « meilleurs » collèges. Cela s?appelle classement, « ranking ».
Cette précision faite, se pose la question fondamentale du bien-fondé de la décision gouvernementale même s?il n?est pas possible de contester la légitimité de la réforme. Elle figure en bonne place dans le programme gouvernemental de l?Alliance sociale, approuvé, en principe, par une majorité de la population. De plus, au cours de la campagne électorale, les dirigeants du Labour n?ont pas masqué les vraies raisons de ce retour en arrière. Le ministre Gokhool les escamote aujourd?hui mais il faut les rappeler pour bien comprendre ce qui est en jeu.
Ce ne sont pas des préoccupations strictement pédagogiques qui motivent le gouvernement, ce sont des considérations sociopolitiques et ethnocentriques. Le Parti travailliste s?est opposé à l?abolition du « ranking » parce qu?il y voit une tentative de freiner la reproduction de l?élite professionnelle et paraétatique, d?origine asiatique, formée dans les meilleurs collèges d?État, réservés à l?élite estudiantine. Chez les dirigeants travaillistes, on fait l?analyse que l?ancien système a produit la nouvelle bourgeoisie d?État et sert parfaitement ses intérêts. Ce qui est vrai.
Au plan historique, l?accès et la création des établissements scolaires d?élite, ouverts en principe à tous les groupes sociaux, ont été obtenus à la suite de combats politiques qui ont été longs et rudes. Les préjugés de races et de classes, mais aussi un manque de motivation initial, ont longtemps privé beaucoup de Mauriciens des possibilités de mobilité sociale que procure l?éducation.
Ce n?est plus le cas depuis des décennies mais les élites politiques et intellectuelles, nées de ces combats, travaillées par la rage de réussir qu?excite la compétition scolaire, n?entendent pas prendre le risque de compromettre leur nouvelle situation dominante. C?est un égoïsme, disons de classe, aujourd?hui cautionné par l?État et pratiqué au détriment du plus grand nombre. C?est le seul secteur où les travaillistes ne parlent pas de « démocratisation ».
Or, c?est le premier domaine où elle doit s?exercer. Le débat n?est pas de savoir si l?État doit promouvoir une élite. Bien sûr, il a le devoir d?encourager ses plus brillants sujets et les plus méritants d?entre eux à aller au bout de leurs talents. La seule question qui se pose ici est de savoir s?il est juste de chercher à promouvoir cette compétition à outrance chez d?aussi jeunes enfants. Les pédagogues disent que c?est un crime. Et que, dans aucun pays, surtout pas là où se dispense réellement une « world-class education », n?existe une telle aberration.
Tout aussi grave est le sentiment de rejet que ce système crée chez tous les autres élèves parfaitement normaux mais malmenés par un enseignement essentiellement destiné à identifier et à glorifier « la crème de la crème ». Les pédagogues disent que c?est un deuxième crime.
Si les séquelles sont plutôt d?ordre personnel dans le cas des élèves doués qui sont dans la course aux premières places, ils sont potentiellement explosifs pour la société tout entière quand des milliers d?enfants sont rejetés sur les pavés de l?échec avant même d?avoir eu la chance de tenter leur chance.
Au mieux, le pays se prive de ses ressour-ces ? les seules que nous possédons ? par une machine à broyer les talents qui tardent à éclore. Au pire, les rejets du système prennent leur revanche en menaçant la quiétude des élites argentées. Ils sont déjà suffisamment nombreux sur les routes de la désespérance.
La vocation d?un État juste et compatissant est de servir, en priorité, les plus faibles, les moins pourvus. Ce sont ces milliers de jeunes issus des milieux défavorisés par l?argent mais plus encore par la culture et l?expérience sociétale. Ils arrivent à l?école déjà déboussolés, ils se retrouvent aliénés par les langues de la classe, d?une classe? Il faudrait que le maître soit bien attentif pour aider l?élève à surmonter ces inégalités de départ. L?école de Gokhool va les accentuer. Elle n?a d?yeux que pour les A + alors qu?il lui faudrait du c?ur pour élever les plus faibles. Les pédagogues disent que c?est un troisième crime.
J?hésite à utiliser le mot mais c?est le mot juste : il s?agit d?un « génocide » pédagogique. L?extermination systématique d?un groupe humain? Le nouveau système massacre des enfants. Les autres enfants.
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