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L?universel du nombril
?Vous n?avez pas eu le sens des choses sérieuses et n?avez pas lieu de le regretter?, dit le héros de ?L?homme qui penche?. Vous épousez cette affirmation ?
Oui, c?est une notion importante de savoir ce que sont les choses sérieuses. Pour beaucoup de gens, c?est le rapport au matériel, la réussite, le statut social, et surtout la respectabilité.
Ou encore la politique politicienne, alors que les grands enjeux politiques m?interpellent; Et puis le sacro-saint ?développement? dont on nous abreuve tous les jours ; des notions aussi abstraites qu?arides alors que l?humain, lui, n?en finit pas de se dessécher intérieurement à force de passer sa vie à être ?productif?, ?compétitif?; à toujours chercher à gagner ce qu?il mange et manger ce qu?il gagne. Les choses sérieuses pour moi, c?est la vraie amitié : entière, sans arrière-pensée ? ce qui est rare; les choses sérieuses, c?est partager un riz-lentilles-cordonnier frit avec des proches; c?est l?odeur de la terre fraîche et des légumes à la foire du samedi matin; c?est pouvoir regarder - mais pour combien de temps encore, tant on nous ceinture de ?waterfronts? ? les pêcheurs, ?tâtée? en main, traquer l?ourite entre les rochers au lever du soleil à Palmar. Toutes ces choses étaient normales il y a une trentaine d?années, aujourd?hui, elles en sont à faire figure d?images exotiques aux yeux du Mauricien lui-même.
Pour en revenir à votre question, vivre est une chose sérieuse déjà. Et puis, savoir qui on est. Afin d?avoir un rapport intéressant avec l?extérieur. Sinon, on a un jugement faussé sur tout. On comprend mal le sens de la vie.
Savoir qui on est ouvre les vraies perspectives mais, en même temps, chaque homme évolue, n?est jamais la même chose dans le temps ?
Je le crois, oui. On évolue tout le temps. Bien qu?il y ait des gens qui arrêtent d?évoluer. Ou presque. Moi, je n?ai pas peur. Je ne peux pas imaginer de stagner. Je cherche.
De votre livre se dégage une atmosphère glauque. Quand il vous vient une image de Maurice est-elle glauque ou lumineuse ?
Difficile de répondre à cette question. Sans doute ni l?un ni l?autre. Ce sont des couleurs crues. Un peu agressives. Maurice n?est pas un pays agressif. Bien que les Mauriciens le deviennent depuis une dizaine d?années. J?aurais préféré un pays aux couleurs plus pastel. Comme Curepipe en hiver.
Vous êtes un homme du gris ?
Ah oui ! C?est sûr.
Pourtant, dans vos écrits journalistiques, vous avez une plume assez virulente, tranchée, sans compromis?
Cela doit faire partie des contradictions que tout homme vit. J?ai pas mal de contradictions et je vis avec. A bien y réfléchir, il n?y a pas de contradiction entre aimer les couleurs pastel et être intransigeant pour certaines choses. C?est cette situation de grosse farce, d?absurdité et de mensonges permanents dans lequel on vit, ailleurs comme à Maurice, - contre lequel je m?insurge ici parce je n?ai pas les moyens d?intervenir sur ce qui se passe ailleurs - qui m?oblige à être abrupt dans mes opinions. Et lorsque cela touche au domaine de la culture, oui, je deviens quelquefois hostile, parce qu?on réduit à néant le seul petit carré d?humanité, dernier bastion, qui peut encore nous sauver de la médiocrité du quotidien, nous aider à entrevoir une autre dimension.
Faut-il s?armer de manière particulière pour vivre avec ses contradictions ?
La question n?est pas facile. Je crois que pour accepter ses contradictions, on se fabrique des armes au fur et à mesure qu?on avance dans la vie. Mais on se fabrique des armes pour apprendre à accepter ses contradictions et non pas pour les combattre. Sinon, on arrête de vivre. On devient tout noir ou tout blanc. Nos contradictions sont une richesse. Il faut savoir les faire cohabiter, les gérer.
La question est souvent posée : le lieu où il vit, tient-il une place, un rôle important, dans la création artistique ?
Pour écrire vraiment, il me faut toute une installation. Je peux prendre des notes partout. Pour écrire, il me faut ma place. Et cela n?a rien à voir avec le pays. Je pourrais écrire n?importe où. C?est la pièce dans laquelle j?écris qui est importante. Je dois m?y sentir bien. Mais le lieu ne me concerne pas. Le pays n?a pas beaucoup d?importance pour moi..
Ce roman, vous auriez pu l?écrire n?importe où sans qu?un seul mot ne change ?
Oui. Je ne crois pas que mon pays influence mon écriture. Par contre, le lieu où j?ai puisé l?inspiration pour écrire est important. Par exemple, les chansons que j?ai écrites parlent de Maurice. Par contre, ce livre je l?aurais écrit n?importe où et il aurait été pareil.
La chanson serait donc une écriture plus personnelle ?
Pas vraiment. Mais le thème de mes chansons parlent de la difficulté de vivre sur une île. Mon livre, non. Il parle d?un thème, je dirais, universel.
L?île reste pour vous une prison ?
Plus maintenant.
Qu?est qui vous a permis l?évasion ?
L?écriture. Quand j?écris je suis nulle part ailleurs que dans mon écriture. Et je me fous d?être à Tombouctou, Pékin ou Paris.
L?écriture est votre plus belle liberté ?
Oui. Cela permet d?être là où on veut. Cela abolit les lieux physiques, les distances tout. Quand on écrit, on est là où on veut être. On décide de tout.
Quand on se met à l?écriture romanesque, l?écriture journalistique garde-t-elle le même sens ?
Oui. Je n?ai pas remarqué si cela a changé mon regard sur le travail du journaliste.
L?écriture du réel vous paraît être un autre univers ?
C?est certain. Les exigences du travail de journaliste ne sont pas du tout les mêmes. Il y a moins de liberté. On est dans un cadre strict. Le roman, c?est la liberté totale.
Vous êtes aussi critique littéraire. Critique-t-on un livre de la même manière quand on a publié soi-même ?
Je n?ai pas changé mon attitude. C?est toujours la même.
Boris Vian disait que les critiques littéraires étaient quelquefois des écrivains ratés?
C?est vrai aussi. Mais pas toujours, heureusement. C?est vrai que quelquefois, l?exercice de critique quand on est écrivain soi-même est plus difficile. Le problème, c?est que souvent, je n?arrive pas à entrer dans l?univers des autres?
Pas commode quand on est critique littéraire?
Oui, c?est un peu contraignant. On peut trouver qu?un livre est bon sans pour autant l?aimer. Cela peut arriver. On peut trouver très bien écrit et décrit un univers qui n?est pas le sien et dans lequel on ne rentre pas. C?est une situation qui n?est pas très agréable quelquefois. C?est technique et clinique.
Gabriel Garcia Marquez estime que l?écrivain n?a pas besoin d?imagination, que l?observation de la réalité nous montre plus et va plus loin?
C?est vrai que l?on dit que la réalité dépasse quelquefois l?imagination, mais moi, je ne crois pas. J?aime l?imaginaire. J?aime inventer un monde. Je crois que l?homme sans imagination est une machine. On puise dans la réalité et puis on laisse vagabonder son imagination. Mais il y a des écrivains qui ont la pensée, la plume ancrées dans la réalité. C?est pas mon truc. Cela ne me touche pas beaucoup. Je n?aime pas les romans sociaux, sociologiques? Je ne veux pas citer les noms?
Pourquoi ? C?est le critique littéraire qui ne veut pas ou l?auteur ?
C?est l?auteur qui ne veut pas. Ce genre de littérature ne m?apporte rien. Ce genre de roman se rapproche plus des sciences sociales que du travail d?écrivain. La littérature existe pour autre chose. Si la littérature va devenir science sociale alors on n?a plus besoin de littérature.
Le rationnel vous déplait ?
Dans le domaine littéraire, cela m?agace parfois. Je n?aime pas les auteurs volontaristes qui parlent d?un sujet parce que cela va être utile ou que c?est dans l?ère du temps.
Ecrire est un acte inutile ?
Si la littérature était utile cela se saurait depuis longtemps.
Peut-on vraiment écrire en se disant que c?est complètement inutile ?
Non. C?est utile d?abord à soi-même et puis pour le lecteur. Ce que je veux dire, c?est que la littérature n?a jamais rien changé. Francis Ponge disait : la littérature sert à developper et à ouvrir l?éventail des sentiments. Mais je ne crois pas ceux qui estiment que la littérature est une vision de la réalité. Ou encore ceux qui écrivent pour alerter les consciences. A ce moment-là, il vaut mieux faire du journalisme.
Camus, Sartre, Aragon à la poubelle ?
Je ne dis pas ça. Ce n?est pas mon truc. Un roman pour moi, c?est quelque chose qui m?emporte ailleurs.
Votre roman débute avec une pensée du poète René Char, un chantre de l?amour. Mais votre livre reste éloigné de l?amour dont on ne sent pas la présence?
Le personnage est trop obsédé par sa quête et il n?a pas assez de place pour l?amour.
L?amour peut-il éclairer le chemin d?une quête ?
Oui. Cela peut être le cas. Mais il faut soi-même être psychologiquement équilibré. Stable en soi. Pour avoir le temps d?aimer, il faut avoir du temps à consacrer à l?être aimé. Sinon on n?y arrive pas. Mon personnage, lui, n?a pas assez de temps.
Renversons la question. Faut-il être serein pour rencontrer l?amour, ou faut?il rencontrer l?amour pour connaitre la sérénité ?
Il faut un minimum de sérénité pour reconnaître l?amour. Si on est trop encombré, on ne verra même pas passer l?amour. Il faut être ouvert, disponible.
La chanson est devenue votre art mineur ?
Justement, j?étais de ceux qui croyaient que la chanson était un art majeur beaucoup plus difficile que le roman. Je pensais au contraire que le roman était un art mineur. Une chanson, c?est très difficile vous savez. Il faut donner une émotion forte avec des mots précis en quelques minutes. La chanson est quelque chose de fulgurant. Alors que dans les romans il y a beaucoup de déchets. Les choses sont diluées.
Qu?est ce qui vous a fait changer d?avis, puisque le roman a supplanté la chanson chez vous ?
Je me suis rendu compte qu?on pouvait trouver une écriture serrée, dense avec moins de déchets même pour le roman. Cela dit même dans un roman il y a la musique des mots.
Le roman, dans sa tradition, c?est une histoire, des caractères, des descriptions, une trame construite, un souffle. On note aujourd?hui dans les romans une sorte d?auto-analyse névrotique des auteurs?
Pourquoi pas ? Quand on regarde dans son nombril, on peut finir par être plus universel qu?en écrivant une fresque historique?
Le nombril porte l?universel ?
C?est possible. C?est en soi que l?on découvre tout. Qu?on va plus loin. Qu?on finit par arriver à l?essentiel de ce qu?on est, de qui on est. L?essentiel est en soi. Pas ailleurs. Il faut chercher. Cela prend du temps, de l?énergie. Et il faut en avoir envie. Je crois qu?on se tourne trop vers ce qui se passe à l?extérieur et pas assez vers sa vérité, vers soi. Nous vivons dans un monde où il y a tellement d?informations qu?on ne sait plus quoi en faire. On ingurgite et on ne peut plus mettre en perspective, construire un fil conducteur. Cela devient souvent incohérent. On emmagasine des choses que l?on met l?une à côté de l?autre et on se demande à quoi ça sert.
Et cet écrivain qui se forge dans un aller-retour entre lui et le monde dont parlait Camus, cela vous paraît un peu dérisoire?
Non. Il y a un équilibre à garder. Mais la force d?un écrivain ou de tout homme est en lui. Pas ailleurs. Dans cet aller-retour, l?écrivain est le point de départ et le point de retour. S?il part, qu?il ne revient pas vers lui, il est foutu.
En lisant ce livre se dégage la sensation que vous êtes un solitaire qui cherche quelque chose qui n?existerait peut-être pas?
C?est possible. Mais je cherche quand même. Je ne me vois pas du tout paniquant parce que j?imagine que ce que je cherche n?existe pas. C?est même, sur un certain plan, rassurant. Cela voudrait dire que j?aurais à passer ma vie à chercher. Pour en revenir aux contradictions, quelquefois on cherche, et en même temps, on a un peu peur de trouver.
Le recherche de soi vous paraît un chemin difficile dans un monde où tout doit être expliqué ?
Non. Chercher est naturel. C?est une manière de vivre.
Etes-vous un homme qui penche ?
Non, je ne crois pas. J?essaie de vivre debout.
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