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L?optimiste sceptique

7 juillet 2006, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● Comment se porte l?ancien trotskiste que vous étiez dans l?univers de la mondialisation ?

Inquiet, parfois même pessimiste, mais en même temps, conscient que l?humanité a du temps, c?est-à-dire l?éternité?

● Et en attendant ?

En attendant, l?humanité s?adapte, combat, lutte, arrange, modifie?

● Vous vous sentez en guerre contre la dictature du libéralisme ?

En guerre non. Mais je n?accepte pas les conséquences de cette mondialisation. En guerre non, parce qu?il ne faut jamais être en guerre contre la réalité. Il faut combattre ses conséquences et je souhaite le changement. Mais je ne me sens pas un ennemi de l?histoire. L?histoire est une longue affaire. Et dans l?histoire, il y a des forces, anciennes et nouvelles, il y a des collusions, des chocs?

● Et Maurice au milieu de tout ça ?

Au niveau économique, si on se place sur un plan international, Maurice a une place insignifiante, si ce n?est qu?elle est inexistante. Mais les habitants de Maurice subissent les effets de la mondialisation qui amènent tant de souffrances, de dislocations sociales et des perturbations sociales et politiques.

● Quand vous pensez à vos combats avec le recul du temps, trouvez-vous qu?ils ont été utiles ?

Oui, bien sûr. Ils ont servi déjà à amener une forme de conscience politique, c?est une partie importante du vécu de notre pays. Si aujourd?hui les Mauriciens sont des personnes conscientes de leurs droits, c?est aussi en raison de ces combats. Il y a un lien direct entre le combat syndical, politique des années 70 et l?enrichissement de la conscience et de la mémoire collective des Mauriciens. Nous avons amené une réflexion au sein de la population, mais il y a eu des développements par la suite qui, ont fait que, comment dire? ?

● ? tout a été récupéré ?

Pire. Ils ont perverti le sens même de ce combat. Et c?est pour cela qu?il y a autant de gens désabusés, dégoûtés de la politique. Il y a même des gens qui sont restés traumatisés. Une société passe par plusieurs différentes phases et si elle ne réussit pas à maîtriser une certaine compréhension de ses différentes phases, on peut tomber dans ce cynisme et ce désespoir que l?on voit souvent. Ou alors dans un hédonisme effréné pour essayer d?oublier ce que nous n?arrivons pas à comprendre.

● Quelle est votre compréhension à vous de l?histoire ?

Il y a un paradoxe terrible. En même temps l?homme a une volonté et une capacité de comprendre son environnement, et aussi de comprendre et de maîtriser son organisation sociale, économique et politique. En même temps il y a des forces sociales qui ne rendent pas ces choses possibles. Il y a des intérêts différents.

● D?où l?importance de la compréhension de la position des classes ?

Sans la grille de lecture de la lutte des classes, qui est plus que jamais valable, on ne peut pas comprendre l?histoire et les développements politiques. Il n?est pas possible de nier que ce sont des intérêts de classe qui amènent une collusion sociale et politique et les changements. Depuis plus d?une dizaine d?années, les campagnes électorales à Maurice sont directement influencées par des intérêts de classe. Même les discours portent les traces de la réalité des classes et bien sûr des réalités ethniques. Mais il est clair aussi que l?on se trompe si l?on croit que les Mauriciens votent uniquement en fonction de raisons ethniques. Cela n?a jamais été comme ça. C?est un mélange d? ?ethnicité? et de conscience de classe qui motive le vote des Mauriciens. Quelquefois, c?est plus ethnique quelquefois c?est plus la position de classe. Les élections de 76, par exemple ont été déterminées par une conscience de classes.

● En ce moment quelle est notre posture ? De classe ou ethnique ?

Pour comprendre ce qui se passe en ce moment, il faut savoir que, depuis dix ans, il y a une recrudescence de la conscience ethnique, sans effacer la classe. Cela est dû en grande partie à la faillite des partis politiques. Principalement la faillite du MMM.

?Le MMM est un parti de petits bourgeois opportunistes qui voulaient seulement mettre en pratique l?adage : Ôte toi que je m?y mette ! Ils ne voulaient pas changer de société mais juste prendre la place des travaillistes.?

● ?L?intelligence se mesure à la faculté de comprendre son environnement et de s?y adapter? disait Michel Serres. Cette définition vous paraît juste ?

Non seulement de s?y adapter, mais aussi lutter de toutes ses forces pour que l?environnement s?adapte à l?humain. Quand je pense à mon parcours, je crois aujourd?hui que mon engagement m?a été nécessaire en tant qu?humain. Je pense que c?est élémentaire pour un humain, doté d?un peu d?intelligence, d?essayer de comprendre le monde dans lequel il est appelé à vivre. L?histoire et la philosophie des peuples sont importantes pour comprendre nos vies. Et mon engagement politique m?apparaît non seulement comme nécessaire, mais logique.

● Et quelle est la logique qui vous a fait abandonner la politique ?

L?engagement politique ne se résume pas à être candidat à des élections. Et puis ma décision n?est pas seulement personnelle, mais un travail collectif. J?ai été très actif en politique pendant plus d?une dizaine d?années. Je garde de très bonnes relations avec la Quatrième Internationale, avec la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) même si je ne suis plus membre depuis 1982. Après les élections de 1982 et la dégénérescence du MMM et son alliance purement communale avec Harish Boodhoo, il était clair pour tous les hommes de gauche que la dérive avait commencé et on a vu ou cela a mené ce parti. Je n?ai jamais eu aucune illusion de ce qu?était le MMM et de ce qu?il allait devenir. Le MMM est un parti de petits bourgeois opportunistes qui voulaient seulement mettre en pratique l?adage : Ôte toi que je m?y mette ! Ils ne voulaient pas changer de société mais juste prendre la place des travaillistes et profiter du pouvoir. Et cela malgré leur vocabulaire radical. Quand je pense au MMM, je me dis que c?était du charlatanisme politique. Les dirigeants du parti n?avaient ni la capacité ni le désir de changer les choses.

● Quand l?avez-vous compris ?

Nous le savions quand nous étions à l?intérieur même du parti.

● Vous avez donc été partie prenante du charlatanisme politique?

Nous étions au sein du MMM une tendance qui s?appelait la lutte des classes. Nous savions ce qu?était le MMM.

● Vous êtes-vous demandé comment serait Maurice aujourd?hui si cette radicalité que vous prôniez était arrivée au pouvoir avec le MMM ?

Difficile à dire. Les changements politiques doivent survenir de manière consciente. Les changements imposés d?en haut restent superficiels. Le changement doit commencer au bas et remonter vers le haut et réunir tout le monde.

● On peut toujours faire confiance à un individu, mais rarement à un groupe : c?est ce que montre l?histoire politique?

Je ne nie pas le rôle de l?individu dans l?histoire - je pense à Napoléon, De Gaulle, Hitler, Castro - mais même là, ces personnes ne sont jamais coupées d?un ancrage réel avec leur peuple et coupent à travers les classes.

● Le trotskiste arrive-t-il à reconnaître que le communisme a été une faillite ?

Le communisme est une réponse globale au capitalisme et sera lui-même avec le temps comme un développement futur du capitalisme. Il n?y a jamais eu de vrai développement d?un régime communiste dans le monde. Ni en Union soviétique, ni en Chine. Le communisme est le stade supérieur du capitalisme. Il ne se développera que quand des entités économiques importantes comme l?UE ou Les USA entreprendront des changements radicaux de fonctionnement.

● Autrement dit : on nage dans l?illusion totale?

Sans doute.

● La faillite du communisme ne vient-elle pas, fondamentalement, du fait que tout est basé sur la collectivité alors que l?homme est un être solitaire et individualiste ?

Il n?y a pas de société sans une conscience sociale de l?homme. L?homme, je le crois, est un être social, même s?il a des intérêts personnels égoïstes. Son égoïsme s?exprime toujours dans une situation sociale donnée. Même le capitalisme, ce qu?il fait en premier, c?est socialiser le travail. Ce qui amène la formation des syndicats. L?homme sait que sans la collectivité il est mort. Il sait que s?il ne met pas en commun avec d?autres ses ressources, il n?arrivera pas à grand-chose. Même la bourgeoisie, quand c?est nécessaire se met en alliance avec les autres. L?histoire nous montre que l?homme est à la fois égoïste et collectif. Dans la vie quotidienne, je vois tant d?héroïsme ordinaire, de gestes généreux et spontanés que j?ai du mal à croire que l?homme n?est qu?un égoïste.

● Etes-vous un de ces iconoclastes égarés dans notre siècle de ?vénérateurs? congénitaux ?

Oui. J?aime m?attaquer aux icônes faites d?hypocrisie et basées sur le mensonge. Je ne suis pas iconoclaste juste pour le plaisir de l?être. Mais je pense que c?est un devoir de combattre des icônes qui continuent à véhiculer l?obscurantisme, la malhonnêteté. Je ne suis vraiment pas contre qu?on dise de moi que je suis un iconoclaste?

● La situation des Droits de l?homme dans notre pays vous inquiète ?

Cela m?inquiète, mais si je me rends compte que, dans la région où nous sommes, c?est vraiment pire et beaucoup plus difficile, ici on ne peut pas dire qu?il y ait jamais eu l?Etat en tant que tel qui était contre les Droits de l?homme comme cela a pu être le cas pendant plusieurs décennies en Afrique du Sud. Mais jusqu?à aujourd?hui, il y a des dispositions légales dans notre arsenal juridique qui portent atteinte aux Droits de l?homme. Prenons par exemple cette pratique qui consiste à envoyer en prison des gens qui n?arrivent pas à payer leurs dettes. Le comité des Droits de l?homme à New York a encore récemment dit au gouvernement que cela allait à l?encontre des Droits de l?homme. Et puis ce n?est pas normal que notre loi ne donne que deux ans à un citoyen pour protester, s?il estime avoir été victime d?abus policiers. Plus grave : dans nos procédures, il est clair, dans la pratique que si vous accusez un autre citoyen de vous avoir brutalisé et torturé, il est arrêté et interrogé immédiatement. Quand vous accusez un policier de brutalités et de torture, il a un autre traitement. C?est un dysfonctionnement grave. J?attends la constitution de ce Police Complaints Bureau. Pour voir si quelque chose sera enfin fait.

● Il y aussi ces récidivistes notoires qui, pour s?en sortir, affirment toujours avoir été brutalisés et en appellent aux Droits de l?homme. C?est la réalité aussi?

Cela arrive. J?ai beaucoup d?expérience au barreau et je peux vous dire qu?il est très rare que quelqu?un soit acquitté parce qu?il affirme avoir été battu par des policiers. D?ailleurs, souvent, la cour prend en compte les aveux même si la personne affirme qu?elle a avoué sous contrainte.

● Dans l?affaire Vanessa Lagesse, qui dure depuis cinq ans avec un naturel époustouflant, la question des aveux est centrale?

Dans cette affaire, l?enquête a été un ?galimatias? dès le début et c?est ce qui cause toute cette complication.

● ?Galimatias? qui, à bien voir, facilite bien des choses aujourd?hui ?

Cela, je ne sais pas. Ce que je sais, c?est que Bernard Maigrot a des certificats médicaux qui prouvent au-delà de tout doute qu?il a subi des sévices, des brutalités. C?est incontestable. Ce qu?il faut prouver, c?est : est-ce que ce sont ces brutalités qui ont poussé à la confession. Ce qu?il faut savoir, c?est s?il y a des relations de cause à effet. Cela on ne le sait pas.

● La question est toujours posée : l?avocat doit-il avoir une intime conviction avant de s?engager dans une affaire ?

Absolument pas. L?avocat n?est pas dans son rôle s?il fait entrer son opinion personnelle pour juger de la faute commise par quelqu?un. C?est un droit constitutionnel pour un homme d?être défendu par un avocat. On peut avoir des raisons philosophiques pour ne pas prendre un cas. Par exemple, je ne défendrai jamais un propriétaire par rapport à un locataire qui veut le mettre à la rue. Je ne pourrais pas parce que je considère ce geste immoral.

● La recherche de la vérité passe quelquefois par des chemins inattendus?

Oui. Je vais vous dire quelque chose : je n?ai jamais trouvé difficile de détecter un mensonge. Ce qui est difficile c?est de connaître la vérité. Elle est compliquée à établir.

?J?aime m?attaquer aux icônes faites d?hypocrisie et basées sur le mensonge. Je ne suis pas iconoclaste juste pour le plaisir de l?être. Mais je pense que c?est un devoir de combattre des icônes qui continuent à véhiculer l?obscurantisme, la malhonnêteté.?

● Dans le cas qui fait la Une actuellement, l?affaire Savriacooty, vos convictions personnelles sont-elles entrées en jeu ?

Non, pas du tout. Je ne veux pas commenter longuement dessus. Ce ne serait pas bien. Mais juste dire qu?il ne devrait pas être trop difficile pour la police d?établir ce qui est la vérité et ce qui ne l?est pas. Tous les faits à ma connaissance je les ai communiqués à la police. Et cela depuis le début?

● Si l?on en juge de la réaction virulente de certains avocats après l?annonce par le gouvernement de la possibilité de permettre aux avocats étrangers d?exercer à Maurice, doit-on conclure que l?abolition des frontières de la mondialisation s?applique à tous sauf à la confrérie intouchable des avocats ?

Je veux savoir les détails : qui va donner la permission d?exercer à Maurice et selon quels critères ? Qui décidera de ses critères ? Et je veux aussi savoir si la réciprocité sera vraie. Les avocats mauriciens pourront-ils aller exercer en France ou en Angleterre librement ? Je pense qu?il faut, ici, faire une étude pour savoir quels secteurs nécessiteraient des avocats étrangers. Et puis prendre une décision. Je ne comprends pas du tout ce que le gouvernement a en tête. Mais vous avez un peu raison : les avocats sont une caste à part.

● Comme le passionné de livres que vous êtes ?

Sans doute. Je reste un inconditionnel d?Aristote. Je crois que je suis toujours influencé par le fait d?avoir étudié le grec ancien. Aristote est toujours d?une actualité étonnante. Comme Marx d?ailleurs. Mais je parle du Marx philosophe pas de l?homme politique. Le philosophe de l?humain qu?il a été. Je suis passionné et préoccupé par l?aliénation de l?homme aux systèmes ou aux autres humains. Ce sont vraiment des choses qui m?inquiètent. La société veut nous faire croire que l?important c?est la course au matérialisme, alors que ce qui importe chez l?homme, ce qui domine tout, ce sont les relations entre lui et la société dans laquelle il vit. Les rapports humains sont capitaux dans la construction d?un monde. La politique et la religion sont deux inventions sociales qui ont contribué à aliéner encore plus l?homme, à l?asservir. Au fait, pour être précis, je pense que c?est l?homme qui doit libérer la religion.

● De quoi ?

De ses carcans, de ses ambitions, de ses exigences irrationnelles et destructrices.

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