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Lire une ?uvre, c?est la dépasser

29 février 2004, 20:00

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En littérature, il n?existe pas de sujet romanesque capable de satisfaire toutes les catégories de lecteurs à la fois et avec la même intensité de plaisir. L?auteur est donc contraint de choisir et de faire avec. Mais, en choisissant son sujet et style, il choisit par la même occasion ses lecteurs. Car le choix du sujet est anticipation sur l?identification du lecteur, du fait même que tout écrit possède son lecteur implicite.

Le premier roman de Chaya Parmessur, ?The Snake Spirit?, appartient à la catégorie de la littérature fantastique : l??uvre est construite sur une histoire où il est question de pouvoir psychique retransmis d?une arrière-grand-mère à son arrière-petite-fille permettant à cette dernière d?hériter par la même occasion des mémoires de ses aïeules.

Certes, le fantastique a très bien su se frayer une place dans l?univers des genres littéraires et la conserver. Aujourd?hui, il englobe plusieurs domaines, tantôt acceptés tantôt contestés : féerique, merveilleux, surnaturel, science-fiction. Mais ils ont chacun un point commun : la rupture avec le réel. Si cette rupture est délibérément voulue par l?auteur, elle n?est cependant pas sans conséquences directes sur le rapport du lecteur avec l??uvre. Car elle gère l?attitude de ce dernier, plus particulièrement celle concernant sa crédulité face à l?histoire racontée. Certains critiques sont d?accord pour reconnaître que la crédulité du lecteur est un aspect qui est loin de constituer l?objectif du roman fantastique. Ce genre littéraire, disent-ils, appartient à la catégorie de la fiction pure dont la signification propre est le renoncement devant la nécessité de convaincre le lecteur.

Néanmoins toute lecture s?accompagne d?impressions qui en retour l?influencent. Ainsi, face à la littérature fantastique, tout lecteur en quête du surnaturel pourrait s?y complaire. Et celui qui refuse de se prêter au jeu de l?irréel risque d?être déçu et cela dès le début même. Ce dernier s?inscrira d?emblée dans cette catégorie de lecteurs qui n?adhèrent pas au contenu du livre parce que ceci échappe à l?ordre du rationnel. Si toute lecture est attente, n?oublions pas qu?elle est aussi modification de cette attente. Ce qui veut dire que l?acte de la lecture lui-même peut être modifié, voire cessé, par des imprévus rencontrés en cours de route. Toute lecture qui n?aboutit pas est alors caractérisée par son inachèvement, par son abandon. Elle devient une expérience littéraire dont l?inachèvement signifie le refus de l??uvre. La littérature même, puisqu?elle inclut l?acte de lire à celui d?écrire, ne se concrétise pas, ne s?accomplit pas ici. L?interaction entre les deux pôles, entre les deux principales activités n?a pas eu lieu.

Ce résultat n?est possible que pour le lecteur qui a réglé sa quête sur le modèle du roman réaliste. C?est un lecteur qui cherche, à travers la fiction littéraire, la représentation fidèle du monde tel qu?il est. Son acte de lecture vise une appréhension individuelle d?un réel conforme à la vérité humaine. Face à une ?uvre fantastique qui met l?accent sur des phénomènes surnaturels, il y verra l?effet d?une écriture incomplète.

Cependant, il ne doit pas négliger le fait que toute lecture se veut avant tout un dépassement ? de l??uvre d?abord et de son contenu. Il appartient donc à ce lecteur de donner à cet écrit qu?il pourrait juger incomplet selon ses horizons d?attente, sa valeur de texte réaliste, en faisant de l?irréel une réalité du monde. Au fond, et contrairement à l?apparence que génère l??uvre fantastique, l?irréel imaginaire dans la littérature véhicule souvent un type de morale que l?esprit de l?homme ne parvient pas à extraire du réalisme concret. L?objectif de tout lecteur doit être de se comprendre lui-même en cherchant à comprendre l?autre aspect de l?histoire fantastique, c?est-à-dire celui de la morale implicite. La lecture trouve ainsi sa raison d?être pendant que l?écriture se complète avec une complicité proprement littéraire.

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