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L?histoire d?une imposture
<B>DURANT</B> les années 90, alors que le monde était en train de se transformer à la fois en une marchandise et en un vaste marché où le travail humain était une valeur en dépréciation constante, les intellectuels se passionnaient pour des questions de représentation. C?était l?époque du politiquement correct, une époque où de nombreuses injustices allaient être pourfendues pour être remplacées par d?autres injustices, d?autres hypocrisies et d?autres stupidités.
Quand on y pense, il est assez normal que ce courant de pensée ait fleuri dans des contrées où injustice et hypocrisie existaient déjà en abondance; ce qui inclut forcément les Etats-Unis. La Tache, roman de l?américain Philip Roth (PEN/Faulkner Award 2001 et, en France, le Prix Médicis du roman étranger 2002) a été décrit comme étant justement une attaque des plus virulentes contre ce courant de pensée. Adapté du roman, La couleur du mensonge, film de Robert Benton (réalisateur entre autres, du très lacrymal Kramer contre Kramer en 1981) laisse au début supposer qu?il tiendra le même propos, possiblement avec une dose non négligeable d?acrimonie.
Le film commence avec l?accident volontairement provoqué par Ed Harris, qui cause la mort d?Anthony Hopkins et de Nicole Kidman sur une route de campagne enneigée, mais cette séquence est de courte durée. Juste après, le film nous ramène en arrière, en 1998, sur le campus de la prestigieuse université d?Athéna en Nouvelle Angleterre, où des étudiants discutent de l?affaire Bill Clinton-Monica Lewinsky. Leur ton est assez cynique, et on suppose que c?est pour nous montrer le revers du politiquement correct.
Puis le film nous présente le professeur Coleman Silk (Anthony Hopkins) discourant sur les débuts de la littérature occidentale dans son cours de lettres classiques. Puis, il parle de ?zombies? en se référant à deux élèves perpétuellement absents depuis le début du trimestre, et c?est le drame. Parce que ces deux étudiants sont des noirs, Coleman Silk se voit accuser de racisme bien qu?il ne les ait jamais vus et qu?il ne pouvait donc pas le savoir. Même si par ?zombie?, il voulait dire ?spectre?; il se trouve que le mot a une connotation africaine. Le voilà donc devant le conseil en jugement, lui, le doyen de l?université et la scène évoque ces films sur le maccarthysme. Furieux, il démissionne et sa femme, bouleversée en apprenant sa mésaventure, meurt d?une crise cardiaque.
On croit alors le film parti pour une charge virulente contre le politiquement correct lorsque Coleman Silk vient frapper à la porte de son voisin Nathan Zuckerman (Gary Sinise), écrivain vivant en retrait du monde depuis son divorce, mais voilà que cette histoire emprunte un tout autre chemin. Silk veut que quelqu?un écrive son histoire (ce qui est tout de même étrange pour un professeur de lettres, mais passons) et Zuckerman n?a pas du tout envie d?écrire, parce qu?il est déprimé.
La couleur du mensonge devient alors l?histoire de deux inconnus qui sympathisent, se découvrent mutuellement et qui deviennent des potes. Les deux ont été blessés au plus profond d?eux-mêmes et ils reviennent à la vie. C?est dans cette partie que le film touche presque un moment de grâce. Les deux passent leur temps à jouer aux cartes en écoutant du swing des années 30-40, et finalement on les voit danser sur Heaven? en imitant Fred Astaire et Ginger Rogers, avec claquettes, pirouettes, etc. Aucun sous-entendu, ce sont juste deux copains qui rigolent; et on se dit que Anthony Hopkins est un acteur magnifique, que Gary Sinise aussi est bien, et que le film vaut le déplacement au moins pour ce moment-là.
Une envie légitime d?exister
C?est alors que le public est entraîné sur encore un autre chemin. Cette redécouverte du goût de la vie par l?ex-doyen de l?université est aussi due à sa rencontre avec Faunia (Nicole Kidman), ?préposée à l?entretien? à l?université (c?est elle qui passe le balai et la serpillière), elle s?occupe aussi d?une boutique, et elle est aussi journalière dans une ferme. Cette femme encore relativement jeune a aussi eu une enfance traumatisante et elle a perdu ses deux jeunes enfants dans un incendie, en plus d?avoir un ex-mari psychotique violent qui la harcèle, Lester (Ed Harris).
La rencontre entre elle et Silk est d?abord d?ordre purement sexuel pour ensuite tourner presque à l?affrontement de deux mondes. Mais nous n?en sommes toujours pas au véritable sujet de La couleur du mensonge. Il commence à apparaître lorsque Silk revoit sa jeunesse en écoutant cette musique des années 30-40 et finit par dominer tout le film vers la fin : on supposait que Silk était juif, il est en fait noir. Bien qu?ayant l?apparence d?un blanc, il est en fait né de parents ?afro-américains?, comme dans J?irai cracher sur vos tombes, le roman de Boris Vian. Apparemment, une telle chose serait dans le domaine du possible, même si certains critiques ont trouvé Anthony Hopkins difficilement crédible dans le rôle d?un noir. D?ailleurs, dans le film, un acteur interprétant un blanc raciste (et ayant donc l?apparence d?un blanc) serait en fait né lui aussi de parents noirs.
Cela dit, la véritable origine ethnique du personnage n?est en fait qu?un faux secret. Le film ne repose pas sur cette révélation, mais plutôt sur le mensonge lui-même. Les motivations de Silk et la façon dont il vit ce mensonge tant du point de vue éthique que dans le concret. On peut comprendre ses motivations : celles d?un jeune homme brillant venant d?une famille éduquée (ce qui n?empêche son père d?être serveur dans un wagon restaurant) qui se trouve être d?origine noire dans l?Amérique des années 40, pour l?aspect pragmatique, et aussi une envie légitime d?exister de par lui-même pour ce qui de l?aspect humain.
Quant à la façon dont il vit ce mensonge, ce que nous en montre le film est par moments fascinant, par d?autres moments déroutant ou même vaguement écoeurant (la rage avec laquelle il massacre son adversaire noir lors du combat de boxe). Il y a aussi cette seconde (rien qu?une seconde) d?hésitation qu?il a lorsqu?il coche la case marquée ?blanc? en remplissant le formulaire quand il s?engage dans la marine. On voit que Coleman Silk est alors pleinement conscient qu?il tourne définitivement le dos à sa famille ? il y a, à la clé, une bourse d?études et la possibilité d?être Coleman Silk et rien d?autre.
Et puis, il y a le simple fait qu?il garde pour lui-même son secret toute sa vie. On a l?impression qu?il en parle à son ami Nathan uniquement pour les besoins de cette histoire et qu?il n?en pipe mot à cette jeune femme qui sera son dernier amour. Son mensonge étant à ce point intégré à sa psyché. A ce propos, on a un peu l?impression que la liaison tourmentée que vit Silk avec la jeune femme (Nicole Kidman pas très crédible, parce qu?elle est Nicole Kidman, et aussi parce que son visage est toujours trop serein pour ce genre de personnage) vient alourdir le récit. Sauf peut-être lorsqu?elle parle de ses malheurs à elle, ce qui vient un peu remettre les choses en perspective.
Évidemment, tout ceci fait que le film s?éloigne beaucoup de ce qu?est censé être le thème central du roman d?origine : le politiquement correct. Nombre de critiques n?ont pas manqué de le déplorer et de taxer cette adaptation de lâcheté, puisque La couleur du mensonge est finalement un film qui évite de s?en prendre à qui ou à quoi que ce soit. Ces reproches sont très probablement justifiés. Mais pour quiconque n?a pas lu le roman de Philip Roth, ce film de Robert Benton ne manquera pas d?intérêt, on pourra même y trouver un certain plaisir. Il donnera au moins l?envie de lire le roman.
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