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L?esprit de l?île Maurice
Il y a un esprit de l?île Maurice, ce qu?on appelle « l?esprit d?un peuple » pour reprendre la belle expression de Hegel. Il est difficile dans un livre d?exprimer ce qui est impalpable sauf pour ceux qui vivent à l?île Maurice. Jean-Claude de l?Estrac a essayé ce pari impossible d?exprimer l?inexprimable, ce qui n?a jamais été dit, montré jusqu?à ce jour. Qu?est-ce à dire ?
Eh bien, l?esprit de l?île Maurice dans Maurice, enfants de mille combats se traduit par ce sentiment de l?étrangeté. L?île Maurice n?a pas d?autochtones : elle s?est faite par l?apport d?étrangers venus d?ailleurs pour le meilleur et pour le pire. Être Mauricien, c?est être séparé, distant, éloigné, isolé des autres, des ancêtres qui viennent d?ailleurs. C?est être dans l?incapacité d?avoir une identité certaine, d?être tout à fait une nation, un pays.
Les Mauriciens sont ainsi : tout au long de la période anglaise, ce ne sont que rivalités de classes, préjugés qui déchirent, désirs de revanche, colère des gens de couleurs, indiens abusés par les indiens eux-mêmes dès le Bihar, violences intestines, batailles des intelligences, guerre des femmes, temps des revendications. Toutes ces phrases sont des têtes de paragraphe ou de chapitres du livre de Jean-Claude de l?Estrac.
Le récit de la lutte des Français contre l?administration anglaise à propos des projets de réforme de la colonie souligne la rudesse des rapports de force.
À Maurice, le conflit larvé est au commencement et à la fin de tout, parce que l?absence d?issue exagère le ressentiment, exacerbe la ranc?ur, l?hostilité sournoise, les passions jusque dans la mort. [?] La division est profonde entre blancs et gens de couleur, mais comme J-C de l?Estrac l?a montré dans son premier volume, le métissage a été une réalité mais niée. D?où le développement à l?extrême de ce sens de la ruse, de cette subtilité psychologique qui permet aux Mauriciens de l?époque de se faufiler à travers les rapports de force complexes entre les pouvoirs. [?]
L?esprit de l?île Maurice que nous montre De l?Estrac c?est le mécanisme de la ruse qui, seule, peut permettre de s?en sortir dans une société si bigarrée où le monde entier se retrouve dans quelques milliers de kilomètres carrés. Le constat est sombre mais tellement authentique. Le chapitre relatif à l?immigration massive est sans complaisance, dur. De l?Estrac a passé l?âge des civilités mondaines, il montre l?esprit de l?immigration, le contrat léonin, le cynisme ; l?appât du gain, l?hypocrisie sournoise, le désir de vengeance inavouée, inavouable. [?]
Le livre de De l?Estrac, quoique grave, est traversé d?éclairs d?ironie et d?humour jusque dans la sécheresse apparente de certains chiffres qui valent parfois mieux que de longs discours. [?]
L?esprit de l?île Maurice c?est cela : l?impossibilité d?être tout à fait soi-même et d?être tout à fait autrui. La seule issue c?est d?être une île à soi-même. Le Mauricien est paradoxalement le moins isolé du monde car en lui il y a tout l?univers : il a un peu de l?Inde, de la Chine, de l?Europe, de l?Afrique et le mélange de tout cela. [?] Tout le mérite de ce livre est de montrer l?alliance de sérieux, de tragique et d?espérance dans l?histoire de Maurice. Comme dans l?hindouisme, l?île Maurice est en perpétuel passage entre deux métamorphoses. Et l?histoire de Maurice écrite ici est relation de cette intensité.
Christophe VALLÉE professeur de philosophie
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