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L?esclavage : une brève rétrospective

18 avril 2004, 20:00

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THÈME récurrent depuis le 1er février, l?esclavage a inspiré des chroniques, des émissions radio et TV, quelques déclarations politiques et sermons religieux, même des expositions. Tout cela à juste titre. Il est en effet pénible d?admettre que plusieurs siècles durant, une telle insanité ait pu ainsi entacher l?évolution d?un être supposé supérieur et qualifié par les anthropologues de ?sapiens sapiens?. Doublement sage ? Et pourtant !

L?inhumanité de l?homme pour l?homme ne cesse de susciter un réflexe de révulsion.

Démontrer que l?esclavage remonte à la nuit des temps, et perdure encore aujourd?hui dans quelques pays sous certaines formes, c?est un peu essayer de dissimuler son remords, ou sa honte, par le recours à une référence historique équivoque.

L?esclavage antique, issu de revers militaires, eût des aspects moins cruels. Les conquérants grecs ou romains étaient à peine plus cultivés que les peuples qu?ils avaient vaincus. De là, forcément, un certain respect mutuel. De plus, affranchir devint une pratique courante et adoucit tant soit peu le sort des asservis. Le développement artistique et culturel de Rome, à l?époque des empereurs, doit beaucoup aux intellectuels ramenés des cités sophistiquées de la mer Egée.

A l?époque des explorations et de l?expansion coloniale, l?esclavage devint plus pernicieux. Jamais auparavant dans l?histoire de l?humanité, la distinction entre blancs, supposés civilisés, et noirs, considérés primitifs, n?assuma de telles proportions dans la domination, dans le commerce (la traite), jusque dans les lois (Code Noir), bref dans l?horreur.

Pourtant, pendant les quatre siècles qui suivirent les découvertes de Christophe Colomb (1492), toute cette infamie fut considérée fort naturelle par les peuples techniquement les plus avancés de l?époque : Portuguais et Espagnols (15e et 16e siècles) ; Hollandais, Anglais et Français (17e au 19e siècles).

En Europe centrale et dans la Russie des Tzars, il n?y eût pas, à proprement parler, d?esclavage mais un servage tout aussi arbitraire. Plus à l?est, dans l?empire Ottoman et jusqu?aux frontières les plus reculées du Moyen Orient, Turcs et Arabes ont pratiqué la traite depuis toujours et ont persisté bien après son abolition en Europe au 19ème siècle. Sous des aspects que l?ONU a qualifié de ?pratiques analogues à l?esclavage? l?exploitation de l?homme par l?homme continue ? paysans brésiliens, serviteurs des princes du pétrole, main d??uvre enfantine en Asie, asservissement des animistes noirs par les communautés dominantes de l?Afrique du Nord, pour ne citer que quelques poches où ces pratiques existent encore au 21e siècle.

Les étapes de la traite

Voici, sommairement, quelques étapes significatives de la traite des Noirs, du moins celle pratiquée par les Européens.

Les Portuguais en 1440 enlèvent des Mauritaniens sur la côte atlantique de l?Afrique, et les tiennent en otage à Lisbonne. Ils se voient offrir des esclaves noirs en échange de ces prisonniers. C?est ainsi que fut amorcé un commerce épouvantable mais lucratif. Il s?établit dès lors les fameuses expéditions triangulaires : de l?Europe vers le continent noir avec de la verroterie pour les roitelets africains pourvoyeurs de chair humaine; de l?Afrique vers les Caraïbes et les Amériques avec des cargaisons d?esclaves; puis retour vers les ports européens avec les trésors des Aztèques et des Incas.

Une fois amorcé, ce siphon infernal permit de transférer une centaine de milliers de noirs annuellement des forêts d?Afrique vers les champs des nouvelles colonies. Près de 50 % mouraient pendant le voyage ou pendant les premières semaines de l?acclimatation dans un environnement où tout aura paru étrange dès le débarquement : les coutumes, la nourriture, la langue. Le besoin de main-d??uvre allant grandissant, le trafic s?accentua dès le milieu du 16e siècle.

Il s?installa en conséquence une active surenchère entre les puissances maritimes et coloniales, nul ne voulant être en reste. Les différents Etats attribuèrent des primes aux armateurs. Après les Portuguais, le mouvement de traite fut suivi par les Espagnols et les Anglais (16e siècle), puis par les Hollandais et les Français (17e siècle).

Enrichissement et compensation

La fortune de certaines familles d?Europe encore puissantes aujourd?hui remonte à ce trafic qui dura quatre cents ans. Les énormes profits de la traite alla s?investir dans le financement des gouvernements, les mines de charbon et de fer, l?armement, les banques, les assurances, et, à partir du 18e$ siècle, dans tous les secteurs d?une industrialisation effrénée.

Il n?est donc pas du tout illogique qu?aujourd?hui les descendants des esclaves, qui ne furent définitivement libérés que vers le milieu du 19e siècle, réclament une forme de compensation. Toutefois ce qui est juste demeure, dans un tel cas, difficilement envisageable. Qui compense ? Les descendants des esclavagistes plusieurs générations plus tard ? L?état ? Comment compenser ? Argent ? Aide à la réinsertion sociale ? Discrimination positive ? Et puis jusqu?où remonter ? Les rabatteurs africains qui vendaient leurs semblables aux capitaines européens ont eu tout autant que les autres leur part de responsabilité. La compensation, moralement concevable, soulève dans la pratique, et en droit, des problèmes extrêmement complexes.

Banalisation de la cruauté

Par ailleurs il convient de souligner qu?aux siècles passés nos prédécesseurs ne partageaient nullement notre sensibilité. S?il nous semble aujourd?hui évident ? et encore ! ? de voir en tout être humain un semblable digne de considération et de respect, ce sentiment leur était étranger. L?esclave n?était qu?une commodité comme le bétail ou les grains qu?on achetait, revendait, et dont on se servait à des fins économiques. La religion parfois s?en mêlait par souci de conversion.

Les serfs des boyards russes et les paysans de l?empire austro-hongrois ne jouissaient que d?une liberté relative. Leurs conditions de vie étaient atroces, les punitions d?une rare cruauté et les chances de s?en sortir pratiquement nulles. Le vol d?une volaille ou d?un pain par un affamé lui valait des années de galère ou la déportation à perpétuité.

Les matelots sur les bâtiments de guerre du 18e siècle avaient, par exemple, peu de choses à envier au sort des esclaves. L?entassement des équipages s?accommodait de la bestialité qui y prospérait avec les punaises, les poux, les rats et autres bestioles. Peu d?eau douce pour se laver ou pour boire. Typhus, paludisme, et autres épidémies appelées communément ?fièvres? putrides, malignes ou pestilentielles, ravageaient les effectifs. La mortalité moyenne par les maladies a été évaluée à plus de 10%, sans compter celle due aux noyades, accidents, suicides et blessures au combat. Les engagés de la marine n?étaient pas tous volontaires. La pratique de LA PRESSE était courante. Elle consistait à racoler de force les va-nu-pieds ou autres SDF de l?époque qui, par malchance, se trouvaient dans un port et manquaient de relations pour se faire relâcher. La moindre indiscipline était punie de dizaines de coups de fouet, mains liées au mât ou le corps suspendu aux basses vergues. Serfs, paysans ou marins n?étaient guère plus libres que les esclaves ? sauf qu?ils n?avaient pas été vendus.

Avant la prise de conscience des philosophes et la déclaration des droits de l?Homme (18e siècle), tout ce qui n?était pas noble était domestique ? appartenait au ?domus?, à une maison. Tout n?était que hiérarchie complexe d?allégeance. Même le divin Mozart n?était qu?un domestique au ?domus? d?un archevêque qui lui bottait régulièrement et allégrement le derrière ? Dans ces conditions, montrer de la commisération à un noir d?Afrique était tout simplement impensable, au mieux, incongru.

Condamnation de la traite

Pourtant Rome, convertie au Christianisme, avait, bien avant les abolitionnistes du 19ème siècle, supprimé l?esclavage antique en accélérant et en perfectionnant les modes d?affranchissement. Malheureusement les invasions des barbares et les guerres de Charlemagne remplirent à nouveau d?esclaves ou de serfs tous les pays d?occident. La Papauté s?en émut. Dès 1462, le Vatican condamne la traite. L?église catholique récidive périodiquement, soit à propos des Indiens d?Amérique ou à propos des noirs d?Afrique ? Paul III en 1537, Alexandre III en 1655 et 1667. Les Papes ne cesseront de souligner l?obligation chrétienne de respecter la liberté des êtres et leurs cultures. Ils n?allèrent toutefois pas jusqu?à excommunier les esclavagistes. Très sérieusement, prélats et dignitaires d?Espagne s?interrogent, lors de la ?Controverse de Valladolid?, sur la nature de l?esclave des Amériques. A-t-il une âme ? Peut-il avoir des sentiments humains ? Etre converti ? Bartolomé de Las Casas, prêtre espagnol du 16e siècle, condamne ?l?encomienda? (pouvoir abusif des conquistadors), et rappelle que d?après Saint Thomas ?la liberté est le préalable absolu de la conversion?.

La traite toutefois continue de plus bel.

Ce sont les Quakers d?Amérique du Nord qui, les premiers, renoncent à leurs esclaves (1751) suivis par les états de Virginie (1778), Pennsylvanie (1787), et Massachusetts (1788).

La ?Société des Amis des Noirs? est fondée en France et en Angleterre en 1787. A la Révolution Française, la Convention supprime les primes à la traite en 1793 et abolit carrément l?esclavage un an plus tard. Les coloniaux, gros propriétaires terriens, s?indignent. Ils clament qu?ils seront ruinés et finissent par convaincre Bonaparte, époux d?une Joséphine des îles dont la prospérité dépendait d?une abondante main-d??uvre servile, que pour des raisons économiques l?esclavage devait être rétabli. Les Anglais abolissent l?esclavage en 1833 et compensent les planteurs. Les Français en font autant en 1848 et les USA, devenus un État fédéral, en 1865. A la fin du 19e siècle, une expédition française détruit l?empire esclavagiste de Samory au Niger (1898) et celui de Rabah au Soudan (1900). L?Entente Cordiale (1904), qui fut en vérité une détente coloniale, permit une main-mise musclée sur l?Afrique avec pour résultat le tarissement progressif de l?esclavage noir.

Or, si le tarissement mit fin à l?organisation de la traite, les conséquences sociales et économiques de ce trafic abominable pèsent encore lourd. La marginalisation des peuples noirs déracinés y trouve ses profondes racines.

Armand Maudave

31 mars 2004

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