Publicité
Les vœux
Quand la paix règne à peu près et que les affaires vont bien, les discours sur les droits de l’homme et la justice font partie des usages, comme les vœux de bonne année. Peut-être finit-on par y croire. Mais que la guerre ou la révolte grondent, que l’ordre soit menacé, l’ordre établi laissera là les belles phrases et ne présentera plus que sa justification cynique, sans doute, mais sans réplique : moi ou le chaos.
Le théoricien du droit de notre âge sans foi, ce n’est pas Rousseau, ce n’est pas Kant : c’est Hobbes.
Si le monde bourgeois a fait sienne l’idée marxiste de lutte des classes, c’est moins à cause du concept que Marx invente – celui de classe – que pour celui qu’il reprend jusqu’au sacrifice – celui de lutte. Il arrive que l’homme pousse la philanthropie ou le désir de nuire jusqu’à l’oubli de son propre intérêt. Ce sont là des exceptions. Les hommes ne sont ni si bons, ni si mauvais, ils sont égoïstes : soucieux d’eux-mêmes et de leurs proches, lancés dans la course au plaisir, ils en viendraient vite aux mains sans la peur du gendarme.
Telle est l’image la plus commune de l’homme, si commune qu’on la trou-ve, à peine recouverte d’un vernis hypocrite, chez ceux qui défendent le droit qui sert leur égoïsme et, cette fois, sans aucun fard chez ceux qui attaquent le droit établi.
Dans une pensée qui fait de l’homme une bête amorale, un rapport très précis s’établit entre le droit et la violence. Le droit est le rempart contre la violence. Sans le droit, la vie des hommes ne serait que lutte, les hommes en viendraient à l’emploi de la force physique. D’autre part, le droit n’a d’autre mérite que de mettre fin à cette violence. Comme le remarqua Kelsen, tout régime qui établit un ordre durable est reconnu par les autres états comme légitime, si immoral que paraisse son droit.
Par ailleurs, on peut dire qu’un tel droit est lui-même violence, parce qu’il est établi par la lutte.
Pascal voyait déjà qu’il n’y a pas de pouvoir, parmi ceux qui se donnent pour légitimes, qui n’ait d’abord été usurpé, obtenu par la force. Créé par la force, le droit ne se maintient que par elle. Il doit toujours lutter contre la violence : violence du crime, transgression de la loi, violence révolutionnaire, de ceux qui veulent faire la loi à leur tour au lieu de la subir.
La violence a changé de forme et de nom. Elle n’est plus guerre, elle se dédouble : d’un côté, elle devient violence contre la loi ; de l’autre, répression, violence en vertu de la loi.
« Violer un contrat en n’accomplissant pas ce qui est stipulé, ou ne pas remplir les devoirs juridiques envers l’État par une action ou une omission, est une première violence », écrit Hegel dans le chapitre
« Violence et crime » : « Et le châtiment est une violence qui supprime la première. » Certes, le Droit pénal ne se présente pas comme appel à la violence, mais à la force. Mais n’est-ce pas simple changement de nom : la violence, c’est la force de l’autre.
Publicité
Publicité
Les plus récents