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Les vessies de Bérenger

27 mars 2004, 20:00

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Le Premier ministre est très agité. Il est encore monté au créneau pour défendre le bilan gouvernemental en termes d?emplois créés. Cette opération de communication accentue une confusion des rôles. Dans l?économie libérale, ce n?est pas à l?État de créer les emplois. Son rôle est de créer les conditions propices à la création d?entreprises, de faciliter les initiatives du secteur privé, de promouvoir une culture entrepreneuriale, de favoriser en somme la création d?emplois productifs. Plus que le nombre d?emplois créés, c?est le nombre d?entreprises nouvelles qui exprime le mieux la vitalité de l?économie de développement, la qualité des richesses nationales.

Mais d?abord, prenons au mot le Premier ministre. Il continue à contester les statistiques officielles nationales produites par un organisme indépendant et respecté, le Bureau central des statistiques (BCS), pour offrir une version suspecte de la situation de l?emploi.

Il n?est pas nécessaire d?avoir fréquenté la London School of Economics pour comprendre que le taux du chômage se mesure en déterminant le nombre de demandeurs d?emplois par rapport au total des personnes capables de travailler. C?est ce que fait le BCS. Il applique des paramètres connus et utilisés par tous les observatoires de chômage. Sur la base de cette méthode, qui est celle préconisée par le Bureau international du travail, le BCS enregistre depuis plusieurs mois une dégradation de la situation de l?emploi. Selon les derniers chiffres officiels, le taux du chômage atteint le niveau élevé de 10,2% de la population active.

Ce constat ne devrait surprendre personne. Dans deux des secteurs à forte intensité de main-d??uvre, la zone franche du textile-habillement et l?industrie sucrière, des milliers d?emplois ont été perdus ces dernières années. La nécessaire restructuration de ces secteurs a entraîné des licenciements massifs. En quelques mois, 11 000 ouvriers de la zone franche ont perdu leurs emplois, et ils sont nombreux parmi les 10 700 « retraités » volontaires de l?industrie sucrière à vouloir trouver un nouveau job. Ce n?est certes pas la faute du gouvernement ; c?est une crise sociale provoquée par une transition économique inévitable.

À ces nouveaux chômeurs s?ajoutent, aux dires mêmes du Premier ministre, quelque 8 400 nouveaux demandeurs d?emplois chaque année, des jeunes en échec scolaire ou en fin de scolarité qui arrivent sur le marché du travail.

La demande est donc très forte. Malgré la création d?emplois nouveaux que le Premier ministre chiffre à 34 000 en trois ans, le déficit entre l?offre et la demande reste élevé. Le Premier ministre ne peut se prévaloir des seuls chiffres de création d?emplois pour décréter que le chômage serait un faux problème, un autre encore inventé par la presse. Jusqu?à plus ample démonstration, les Mauriciens, les commentateurs de presse, n?ont d?autre choix que de faire confiance au BSC, qui fait son travail, plutôt qu?au politique, qui défend sa peau.

Le vrai débat est ailleurs. Comment l?Etat peut-il inciter un nombre plus grand de Mauriciens à profiter de l?économie de marché pour créer des entreprises? Le faible taux de création d?entreprises nouvelles, allié au fort taux de mortalité des entreprises anciennes, confirme le dépérissement de la culture entrepreneuriale. Le changement d?attitude est palpable. On est désormais à des années-lumière de la décennie 80, quand des centaines de jeunes Mauriciens avaient tenté l?aventure de la production industrielle, créant leurs propres usines, produisant pour des grands groupes nationaux ou exportant directement. Sans doute, y a-t-il eu beaucoup de casse mais aussi une agitation joyeuse, un dynamisme et une émulation qui ont contribué à la forte croissance de cette période faste.

Aujourd?hui, plus personne au gouvernement ou ailleurs ne prône la culture d?entreprise. Au contraire: la poussée du discours idéologique des années 60 de l?opposition a renversé la vapeur. L?entrepreneur est mal aimé, vilipendé, voué aux gémonies par les impotents de l?initiative et de l?innovation. L?entreprise n?est plus ce modèle de société où l?on crée, où l?on fabrique des rêves autant que des produits; elle est devenue la cible des frustrés et des aigris.

C?est pourtant là que se joue l?avenir des nations. Partout, le débat se focalise sur la capacité des États à promouvoir l?entreprise, à attirer et à protéger les entrepreneurs. Louis Schweitzer, P.-d.g. de Renault, le disait cette semaine : « Il faut que l?État apprenne la séduction. » Il déplorait la difficulté des États à attirer chez eux des entrepreneurs et des entreprises dans un monde où tout est mobile. Les pays qui parviennent à séduire davantage les entrepreneurs sont ceux qui reconnaissent leur rôle, qui les admirent, qui facilitent leurs projets et les accompagnent dans la réalisation de leurs objectifs. Les États se battent pour les séduire, qu?ils soient des nationaux ou qu?ils viennent de l?étranger.

Il faut donc remettre l?entreprise au c?ur de nos préoccupations. L?emploi nous sera alors donné de surcroît. Cela implique une réflexion sur notre mode de pensée, notre culture réfractaire au risque, notre école où l?on apprend à se conformer, où l?on fabrique les fonctionnaires et les contrefacteurs, où la créativité et l?innovation sont absentes, une école déconnectée du monde de l?entreprise.

L?initiative possible dans l?immédiat est d?exploiter l?immense potentiel qu?offre le marché de l?artisanat, occupé dans beaucoup de pays par des petites et moyennes entreprises (PME). Le ministre du Logement, qui vient de se souvenir qu?il est aussi celui des PME, affirme : « Les PME seront appelées à jouer un rôle crucial dans notre économie. » Peut-être. Mais tout est à refaire. C?est l?ancien ministre Goburdhun qui a tué l?artisanat mauricien naissant en croyant qu?il s?agissait de faire du social dans des centres communautaires. Joe Lesjongard doit se méfier de cette tentation; il risque d?y succomber avec son idée de Craft Villages. ça, c?est du folklore. Nous parlons d?entreprises, de business, avec de vraies compétences, des projets, des moyens. Le marché existe, les clients sont là qui repartent avec leur argent non dépensé, les Mauriciens dépensent eux pour des souvenirs de l?île Maurice « Made in Taiwan » tandis que nos jeunes sont des milliers à être chômeurs ou contrefacteurs. En forçant le pauvre Premier ministre à prendre les vessies pour des lanternes.

Notre éditorial de la semaine dernière a provoqué une poussée de fièvre de cheval chez un gourou rougeâtre. Il n?aura pas droit à notre attention ici. On ne débat pas avec un diffamateur. On le traîne en cour. Ce qui sera fait.

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