Publicité

Les trois coups

11 février 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● Vous avez déclaré avoir été ému de voir figurer à côté de votre nom sur un contrat la mention "Comédienne" . Comme l?aboutissement d?une longue route. C?est cela l?émotion??

Quand j?étais à la Réunion, j?avais suivi un stage sur L?improbable vérité du monde, un projet qui regroupe des artistes du Nord et du Sud. Nous nous sommes rencontrés au Théâtre du Grand Marché, à la Réunion, et on m?avait choisie après audition pour ce stage qui s?appelait donc L?improbable vérité du monde. Nous parlions entre artistes de ce qu?était le théâtre pour nous et si nous pouvions créer des choses. Cela deviendrait, selon le projet, une pièce de théâtre. J?avais, un soir, fait une improvisation en scène.

Après, les responsables sont venus me voir en me proposant le rôle du roi dans Architruc de Robert Pinget. J?ai dit oui tout de suite. Quand on me parle de théâtre, je dis toujours oui. Puis, on m?a donné un script. On m?a donné un contrat de travail. C?était écrit Miselaine Soobraydoo, artiste. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j?étais émue. Emue parce qu?à Maurice on n?est pas reconnu en tant qu?artiste.

● La société mauricienne ne fait pas de place en son sein pour les artistes?

Pour la troupe Komiko, nous sommes reconnus en tant qu?artiste. Sur la route quelquefois, les gens me disent bonjour de manière très chaleureuse. Ils reconnaissent un artiste de Komiko. Il y a une connivence. Je sens le respect. Notre troupe - nous sommes 4 ? et vivons de ça. Je suis de ceux qui ont choisi de vivre de ce métier. J?ai toujours cru qu?on pouvait le faire. Mais à Maurice, d?une manière générale, les artistes ne sont pas reconnus, ne sont pas correctement payés. Nous avons des théâtres, il faut qu?il y ait des créations.

Heureusement qu?il y a eu des gens comme Henry Favori pour faire oeuvre de pionnier. Mais je sais aujourd?hui il est fatigué de cette lutte.

● La question a déjà été posée: Le ministère de la Culture sert-il à quelque chose à Maurice?

Je ne sais pas. On dit que le théâtre ne nourrit pas son homme. Tant qu?il n?y a pas de formation, de structures, ce sera le cas. Il faut se bagarrer tout le temps. Komiko a ramené les gens vers le théatre comique.J e veux aussi les ramener vers d?autres formes de théatre. Laissons les décider en leur offrant le choix.

● ?Architruc? est une pièce sérieuse. Vous en avez marre du comique ?

Absolument pas. Le comique, j?aime ça. Et puis un comédien doit pouvoir tout jouer. Nous devons être des comédiens tout terrain. Quand j?ai joué ma première pièce, c?était dans le rôle d?une femme battue. C?était loin du comique. Je n?ai jamais pensé à la comédie. Pourtant? Il nous faut avoir des comédiens professionnels. J?en ai marre d?entendre: ?Ah ! to enn artis toi? Mais ki to vre metier? ? J?en ai marre de l?entendre. On m?emmerde ! Pourquoi on ne me demande pas : ?Tu gagnes ta vie avec le théâtre? ? C?est pareil pour les musiciens, les peintres? C?est une des raisons pour laquelle la création est à ce point bloquée à Maurice.

Les créateurs sont découragés, mais heureusement que certains continuent. Si déjà on parlait de l?art dans les écoles depuis le primaire les choses auraient changé. Quand j?ai été pour trois mois à la Réunion, je me suis rendu compte que le théâtre mauricien s?exportait très bien, même en créole mauricien. On est resté au stade où les gens disent que le théâtre ne nourrit pas son homme. C?est faux. Et ma troupe le prouve. Je ne sais pas quel est le problème, le ministère de la Culture n?a fait aucune réflexion sur le devenir de la culture. Je fais ce que je peux. Et si chacun faisait sa part, les choses iraient mieux. Le nouveau ministre a dit qu?elle veut faire quelque chose. Mais après? Depuis le temps qu?on entend ça. On fait des tables rondes, des débats mais rien n?en sort.

● Vous parlez avec passion du théâtre. Arrivez-vous à expliquer ce que représente le théâtre pour vous ?

Le théâtre, c?est la reproduction de la vie. C?est une manière de communiquer avec vos semblables, avec la société, et je crois que ça aide l?humain lui-même. Une retransciption de la vie, c?est ça le théâtre.

● Alors qu?il dirigeait la mise en scène d?une de ses pièces, Albert Camus disait : ?Vous voyez ce petit carré qu?on appelle une scène. Nous croyons tous que c?est le lieu du factice. Mais c?est peut-être le seul lieu où nous sommes tous vrais??

C?est tout à fait ça. On dit que la plus belle expérience est celle de la vie. Mais pour moi la vie vient de là. Le théâtre est intimement lié à la vie. Quand je joue un rôle, je reproduis la vie, la vraie, celle qui est vécue.

● Le théâtre est la vie. Votre théâtre, c?est la comédie. Peut-on aller jusqu?à dire que vous abordez la vie comme une comédie ?

Ma vie n?est pas une comédie. Elle est tout à la fois. Des choses que j?ai pu avoir, d?autres que je n?ai pas eues. D?autres que je n?aurais pas. Non, ma vie n?est pas une comédie. Je dirais même, qu?en ce moment, elle est très dure.

● Pourquoi ?

Je suis anxieuse pour l?avenir du théâtre à Maurice.

● Votre vie est dure à cause du théâtre ?

Oh non? Je vis pour le théâtre vous savez?

● Pour oublier le côté sombre de toute vie ?

J?ai été mariée, je suis divorcée. Et je n?ai pas d?enfants. Je ne peux pas en avoir. Il y a des moments où je pense que c?est un de mes plus grands regrets?

Quand je crée au théâtre et que je vois les gens heureux, je me dis que la vie me permet peut-être de me rattraper. Je fais naître autre chose. Mais cette autre naissance revient toujours, et c?est mon côté noir. J?aimerais tellement avoir un enfant. Quand je vois les femmes enceintes, quelquefois ça m?emmerde. On ne devrait pas dire des choses comme ça hein ! Je suis heureuse en fait, mais ça reste en moi.

● Un être de sexe féminin serait donc dans l?impossibilité de se réaliser sans concevoir un enfant ?

Je ne sais pas. Je ne sais plus. J?ai vécu très mal, pendant dix ans, de ne pas pouvoir avoir d?enfant. On se sent diminuée, toutes les femmes vous le diront.

● N?y a-t-il pas quelque chose de scandaleux de faire se sentir diminuée une femme qui ne peut ou ne veut avoir des enfants ? Veut-on dire par là qu?intrinsèquement elle n?a pas grande valeur, sinon celle de la conception ?

Bien sûr que c?est scandaleux, mais c?est comme ça. J?ai fait onze opérations, j?ai vu tous les gynécologues de Maurice, j?ai perdu un bébé? J?ai vu tant de femmes qui sont malheureuses à cause de cela.

En l?an 2000, je me suis mis debout, c?était le jour de la mort de ma mère et je me suis dit : ?Aujourd?hui, j?enterre tout. J?en ai marre.? Je n?ai plus voulu attendre des choses que je ne pouvais pas avoir. Je suis passée à autre chose.

● Doit-on compren`dre que le théâtre a été pour vous comme une thérapie ?

Non. C?est un amour. Le théâtre, je l?aime. C?est ma vie. Mais, c?est vrai que ça m?aidée. Mais concernant mes problèmes personnels, je me suis mis debout moi, je me suis battue. Le théâtre est arrivé après.

● Les artistes, parce qu?ils le sont, ont un regard particulier sur le monde, sur la vie qui les entoure?

On regarde le monde différemment parce qu?ils ont, en tant que créateurs, une sensibilité différente. Et quand je regarde Maurice et sa société, j?ai à la fois peur, mais je suis aussi pleine d?espoir. J?ai peur que cette société mauricienne succombe aux forces du mal. Cette force, elle est là. On la sent. Et on ne sait pas quand elle va sortir et sous quelle forme. Parfois, je pense que l?île Maurice fait semblant de vivre. Mais je sens une omniprésence des forces du mal. Mais ce n?est pas vrai pour Maurice seulement.

● D?où vient le mal qui semble tant vous inquiéter ?

Je crois que cette force du mal vient du fait que nous nous sommes enfoncés dans un matérialisme inquiétant. Avec tout ce que cela entraîne. Avec tous ceux qui sont restés sur le bord de la route. Maurice, c?est une belle table bien dressée avec une belle nappe blanche.

Si vous tirez la nappe, ce qui est en dessous, n?est pas très joli. Pourquoi ne pas sortir la nappe et nettoyer la table et changer ce qui est pourri en même temps? Non, nous aimons les belles nappes avec un joli pot de fleurs dessus.

● On a vu des artistes franchir le pas et s?engager en politique. Cela vous tente ?

Je n?y ai même pas pensé. Moi, je m?engage à ma manière.

● Pour rester un être libre, l?artiste doit rester loin de tout pouvoir ?

C?est une belle question, mais je n?ai pas de réponse. Je me suis souvent dit que pour pratiquer son art, chacun doit rester à sa place. Mais l?artiste ne doit pas rester sur sa montagne et toujours regarder la mer de loin.

Mais même quand il va dans la mer, il reste quelqu?un de la montagne. Un artiste peut aller partout s?il veut, mais l?important c?est qu?il reste toujours un artiste avec son regard d?artiste. C?est la scène ma vie. Pas ailleurs. C?est là où je vis.

● La pièce que vous jouez, ?Architruc? est notamment une réflexion sur le pouvoir?

Oui. Mais c?est aussi une réflexion sur la vie. C?est un roi qui règne sur un royaume qui se meurt et à qui il ne reste que son Premier ministre et son cuisinier. `

Ils essaient de combler le vide de leur vie. Et tant qu?ils ne font pas ça, il ne se passe rien. S?il n?y a pas de désir, d?envie, il y a la mort. Et lui, ne veut pas mourir. Et il meurt comme un chien parce qu?il ne veut pas s?en aller. Le pouvoir vous passe entre les mains et vous coupe de la réalité?

● Quel est le rôle que vous rêvez de jouer ?

Je crois que ce serait celui de La mégère apprivoisée de Shakespeare. Mais cela dit, j?ai aimé tous les rôles que j?ai interprétés. Particulièrement, celui de Ti m?aimes ? J?ai écrit ce rôle qui parle des gens qui aiment faire semblant dans le mariage. En pensant à ma mère qui me disait toujours : ?Mariaz li coume ça ! Ki to ti croire li été ? To pas pou capav change narien? !

Une seule chose m?intéresse quand je rencontre quelqu?un. Pour une heure ou pour une vie : c?est le respect. Respect de l?autre. Je ne demande à personne de m?aimer. Je demande seulement qu?on me respecte. Si vous m?aimez, je suis très heureuse. Mais je demande simplement du respect envers l?être humain. Quel qu?il soit.

Quand on ne respecte pas quelqu?un, ses rêves, ses illusions, ses douleurs, ses joies, c?est comme un crime qu?on commet. C?est manquer aux droits humains.

● Vous sentez disparaître ce respect des autres ?

A travers une certaine indifférence. Un certain égoïsme. Même à la maison, on vous apprend quelquefois à être égoïste. Que fait-on quand on dit à un enfant de se méfier des autres communautés, quand on lui apprend à être sectaire. Moi, je parle l?hindi. Et quand j?entends des propos sectaires, je me demande ce que je fous dans ce pays. Combien d?amis on perd quand on quitte l?école parce que chacun regagne sa communauté ?

Nous avons tous vécu cela. Je parle l?hindi parce que j?ai vécu dans un village où il y avait beaucoup d?hindous. J?adore les films de Bollywood. Et cette société qui veut toujours séparer les gens m?emmerde. Nous sommes dans un pays où il y a plusieurs mondes. On se côtoie. On ne se mélange pas vraiment. Et on se respecte plus ou moins.

?Le théatre, c?est la reproduction de la vie. C?est une manière de communiquer avec vos semblables, avec la société, et je crois que ça aide l?humain lui-même.?

?Maurice, c?est une belle table bien dressée, avec une belle nappe blanche. Si vous tirez la nappe, ce qui est en dessous, n?est pas très joli. ?

?J?ai peur que cette société mauricienne succombe aux forces du mal. Cette force, elle est là. On la sent. Et on ne sait pas quand elle va sortir et sous quelle forme.?

Publicité