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Les trois cercles d?al-Qaïda
Sinistre et jonchée de morts innocentes, l'histoire d'al-Qaïda a maintenant près d'une vingtaine d'années d'épaisseur. Elle explique en grande partie la configuration actuelle de l'organisation terroriste. Le «courant djihadiste» s'est structuré au milieu des années 80. Il s'agissait d'abord d'un mouvement afghan, le MAK (Maktab al-Khidamat) dont un des cofondateurs était Oussama Ben Laden. A l'époque, il fallait soutenir la guerre sainte contre les Soviétiques en Afghanistan, en la finançant, en entraînant des combattants. En 1988, pour mieux structurer cette grande entreprise de recrutements de moudjahidins, est créée al-Qaida al-Subbah («la base solide»).
Peu à peu ? avant même la victoire en Afghanistan ? le mouvement va se transformer en front terroriste mondial. Argent et cadres sont envoyés vers d'autres conflits du monde arabo-musulman, que ce soit des cimes du Cachemire aux jungles philippines, au Yémen, en Somalie... Après la fin de la guerre en Afghanistan, les volontaires étrangers repartent dans leur pays d'origine et nourrissent les groupes islamistes locaux.
Cette trajectoire, avec les connexions qu'elle a créées, influe beaucoup sur le schéma actuel du mouvement. La plupart des experts antiterroristes s'accordent aujourd'hui sur un schéma à trois volets ? un noyau dur, des groupes locaux associés et des éléments faisant la navette entre les deux.
Le «courant djihadiste» s'appuie sur une dimension idéologique et spirituelle fédératrice. On est passé de la résistance afghane à la lutte contre toute influence occidentale dans le monde. Au sein de ce courant, des gens se réclament directement d'al-Qaida, qui fait figure d'organisation opérationnelle principale. Mais cette réalité ne signifie pas mouvement structuré, organigramme précis. Plus que d'une véritable direction, le courant djihadiste est doté d'une tête pensante, composée de cheikhs et d'oulémas.
Sauf exception, ils ne planifient pas réellement les opérations. Ils ne coordonnent pas les offensives aux quatre coins de la planète. Mais ils lancent des «recommandations», des fatwas, des «conseils», qui sont repris par des groupes islamistes sur différents théâtres. Une trentaine de ces inspirateurs sont identifiés. Certains ont été arrêtés, d'autres se trouveraient aujourd'hui dans les zones tribales pakistanaises.
Les «franchises» internationales
A l'autre bout de la chaîne du travail terroriste, se trouvent des organisations islamistes clandestines, à l'implantation nationale. Des groupes «franchisés», qui ont leurs propres raisons de se battre mais les intègrent dans ce combat mondialisé. «Que ce soit au Maroc, en Indonésie ou en Turquie, ces groupes locaux appliquent ces «recommandations», explique Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes (auteur de Le Londonistan, la voix du Djihad ? Editions Michalon, 2003), et au passage ils les adaptent à leurs propres intérêts.» La tâche est pour eux beaucoup plus facile que pour des éléments exogènes infiltrés. Ils ont la connaissance du terrain, une capacité d'intégration, des capacités de renseignement et d'infiltration. Ils maîtrisent aussi souvent le savoir-faire terroriste, avec des années de lutte armée.
Dans les pays où elle ne peut bénéficier du bras armé de ces «groupes associés», al-Qaida peut agir directement en infiltrant ou en recrutant des cellules. Ce fut le cas aux Etats-Unis pour le 11 septembre ainsi que pour les réseaux constitués en Europe. Ces opérations sont plus lourdes et prennent du temps (au moins un an et demi de préparation pour le 11 septembre).
Les «connecteurs»
Dans le langage des services de renseignement, ce sont ceux qui circulent entre le noyau central et les «franchises», des idéologues ou des financiers, par exemple. Des responsables régionaux aussi, ou des logisticiens. Ils s'appuient sur les réseaux internationaux tissés du temps du djihad antisoviétique, qui servaient pour la propagande et la levée de fonds. De ce fait, al-Qaida bénéficie d'une infrastructure financée originellement par les Etats-Unis, l'Arabie saoudite et certains pays européens.
Les chefs d'al-Qaida se sont d'ailleurs adaptés avec beaucoup d'intelligence aux progrès de la lutte antiterroriste, notamment en matière d'écoutes téléphoniques. Ben Laden et ses lieutenants ont délaissé le téléphone pour se concentrer sur des moyens plus rustiques et plus modernes à la fois. Les messagers humains, qui peuvent être ces fameux connecteurs. Ou Internet. «La communication par le biais de sites de prédication et de forums islamiques a pris une ampleur considérable, explique encore Dominique Thomas, pour héberger certains de ses sites, la mouvance radicale profite d'ailleurs de «pays de complaisance», qui sont à Internet ce que les pavillons de complaisance sont à la navigation de commerce.»
Ces trois cercles de la terreur islamiste posent de nouveaux problèmes aux hommes chargés de les démanteler. D'abord par la professionnalisation de l'activisme qui caractérise la mouvance. «L'encyclopédie du djihad éditée par al-Qaida est extrêmement bien faite et décrypte à peu près tous les modes opératoires terroristes», explique un acteur de l'antiterrorisme. La technique de l'attentat suicide ? jusqu'alors spontanément utilisée de manière empirique ? a été théorisée et était au coeur de véritables sessions de formation. Les terroristes islamistes ont d'ailleurs montré qu'ils maîtrisaient ce mode d'action dans toutes les dimensions, terre, air et mer. Sur terre, avec des attaques comme celles contre des ambassades américaines, sur mer avec l'attentat contre l'USS Cole au Yémen et dans les airs avec la tragédie de New York. Ce savoir-faire devient redoutable quand il est associé à un endoctrinement remarquablement orchestré.
Arnaud de La Grange
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