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Les souvenirs de basoche de Félix Laventure

11 août 2006, 00:00

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La mort d’Aunauth Beejadhur, survenant, il y a un quart de siècle, le 29 janvier 1981, fournit l’occasion à son grand ami, exilé au Canada, Félix Laventure, de se remémorer des souvenirs communs de leurs débuts dans la basoche, à la fin des années 1920. L’intérêt de ses réminiscences ne saurait échapper à aucun passionné de l’histoire de Maurice.

Laventure se félicite de l’avantage qui est le sien d’avoir connu et apprécié Aunauth Beejadhur en début de carrière. D’emblée, il salue “sa droiture d’esprit, son mépris des préjugés, son humanisme teinté de mysticisme”, qui lui valent l’estime de tous. Il est alors jeune stagiaire dans un cabinet de légiste tout comme Beejadhur. Le bureau de celui-ci fait face à la cathédrale Saint-Louis, rue Pope-Hennessy. Il a pour compagnon de travail Me Nundoochand (Nandoua) qui devient avoué en 1926. Il compte, de ce fait, parmi les premiers légistes mauriciens d’origine indienne avec Mes Boodhun et Lallah. Dominique Hughes, futur magistrat, complète leur trio. Il se souvient encore de Philippe Le Breton qui commence à exercer un an plus tôt mais qui meurt jeune, avant de pouvoir donner la pleine mesure de ses talents.

Laventure est alors employé par la prestigieuse étude, dirigée par Mes Georges Guibert, André Robert et Raoul Pérombelon. Un trio particulièrement redoutable et faisant autorité. L’étude se trouve, bien sûr, à la rue des Tribunaux. L’on sait qu’elle a accueilli le poète Charles Baudelaire, pendant la quinzaine de jours qu’il passe à Maurice, entre autres, chez les Autard de Bragard, du 1er au 18 septembre 1841. L’initiative de donner le nom de Georges Guibert à cette rue des Tribunaux revient à Goolam Mamode Issac, riche commerçant, gros propriétaire sucrier, membre influent de la communauté islamique et conseiller municipal du Port Louis.

Félix Laventure attribue à Georges Guibert l’initiative de l’implantation à Maurice de la banque Barclays. L’ouverture de celle-ci a lieu le 15 décembre 1919. Son premier directeur est M. MacNab. Le 26 mars 1926, elle fusionne avec la National Bank of South Africa Ltd.

Georges Guibert est d’une intelligence peu commune. Il naît le 16 juin 1843 à Port-Louis. Il est lauréat du collège Royal, en 1859. Il s’inscrit au Barreau de Middle Temple, en 1864. Il revient à Maurice et connaît, sur le plan juridique, succès sur succès. Au Prétoire, il doit souvent croiser le fer avec son ami, William Newton. Mais au conseil du gouvernement, ils parlent d’une même voix. Aux premières législatives de 1886, ce tandem est battu par la paire Beaugeard. De Coriolis. Guibert est nommé membre du conseil du gouvernement. Il démissionne en 1889 et se fait élire député du Port Louis jusqu’en 1891, puis celui des Plaines-Wilhems jusqu’en 1901, année où il se fait battre par Edgar Antelme, par une faible majorité. Il retrouve son siège en 1906 et quitte la politique active en 1911. Il devient aveugle peu après mais continue de plaider, un jeune avocat lisant les citations juridiques étayant ses arguments. Il meurt à Curepipe en novembre 1917.

Félix Laventure attribue à Georges Guibert la propriété des établissements sucriers de Chébel, Plaines-Wilhems, de Providence, Flacq, de Bon Air, de Solitude et de l’Industrie, dans le district de Pamplemousses. Guy Rouillard, dans son Histoire des Domaines sucriers le situe seulement parmi les propriétaires de Bois Chéri ou Calédonia (1876-77) et de la plantation de thé de Bois-Chéri (1876-77).

Nous arrivons, ici, à un stade où les souvenirs de Félix Laventure ne concordent plus avec les données du Dictionnaire de Biographie Mauricienne qui fait mourir Georges Guibert en 1917 tandis que Laventure fait état des pressions exercées sur lui par la haute finance pour qu’il pose, aux Plaines-Wilhems en 1921, contre le rétrocessionniste et député sortant Amand Esnouf. Battu, ce dernier s’exile en France qui lui confère la Légion d’Honneur.

Félix Laventure prête aussi à Georges Guibert une participation décisive dans un procès “retentissant”, permettant à la famille Guimbeau de récupérer son bien, Saint-Aubin S.E. Mais là aussi les dates ne concordent pas. Gustave Guimbeau vend cette sucrerie à une compagnie constituée, en 1922, The Saint-Aubin S.E. Co Ltd. Il se plaint d’avoir été lésé dans une proportion dépassant sept douzièmes du prix de vente. En 1920, il refuse aussi une offre d’achat de Saint-Aubin pour Rs 4 millions. La Cour suprême, composée du chef juge, Sir Alfred Herchenroder et des juges J.J. Roseby et J.J. Serret, aidée de trois experts dont l’administrateur de Réunion S.E., M. North Coombes, (d’après Laventure), estime Saint-Aubin à Rs 2 698 903.92 cs, soit une somme bien supérieure à celle de Rs 1 525 000, payée à Guimbeau. Les avocats de celui-ci sont Edouard Nairac, Emile Sauzier et Roger d’Unienville. Paraît pour la partie adverse Me Louis Rouillard, d’après Guy Rouillard (op. cit.) et Roger Pezzani d’après Félix Laventure.

La mémoire peut-être défaillante de celui-ci apportera sans doute de l’eau au moulin de ceux accusant les Mauriciens de la diaspora d’être trop déphasés par rapport à la réalité mauricienne pour prétendre au droit de vote. Heureux serions-nous si la grande majorité des électeurs mauriciens pouvaient apprécier autant que Félix Laventure la valeur intellectuelle de notre histoire politico-juridique.

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