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Les raisons de la méfiance
Gaëtan de Chazal fut précis, tendre et, de temps à autre, suavement bougon selon sa nature ? dans la présentation qu?il fit à l?Alliance française récemment du peuplement européen de l?Ile Maurice. Il souligna en passant, et je fus heureux de l?entendre dire, que Suffren avait été le plus grand amiral de l?Ancien Régime. Il rejoint ainsi les conclusions auxquelles ont abouti certains chercheurs éclairés dans l?analyse qu?ils ont faite de la Guerre de l?Indépendance américaine (1775-1782) et des accrochages franco-anglais dans l?océan Indien.
Un gros califat
Les colons de l?Ile de France, et la plupart des historiens d?hier, ont nourri pour le Bailli de Suffren des sentiments ambivalents. L?admiration pour les hauts faits qu?il réussit à accomplir avec une flotte misérablement équipée, affleure à peine d?une répulsion certaine pour ce ?gros califat? alliacé, éructant, chiquant, patoisant méridionalement, pour cette formidable machine de guerre, haïssant les Anglais au moins autant qu?il haïssait les incapables de sa race qui étaient supposés le seconder dans le commandement des vaisseaux de l?escadre des Indes. Héros détesté s?il en fut de ses pairs au ministère de la Marine, odieux à tous, sauf à ses matelots, aux petites gens, à quelques séides de Coromandel, aux esclaves affranchis venus combattre à ses côtés, admiratifs et subjugués par son pouvoir impérieux. Sauf aussi au Roi qui, à Versailles, reconnaissant ses mérites, le couvrit d?honneurs.
G. Béchet, dans le Dictionnaire de Biographie Mauricienne, écrit que Suffren, dans ses mémoires, n?a pas suffisamment rendu justice à l?Ile de France pour toute l?aide qu?il reçut de l?administration à Port-Louis. Le Vicomte de Souillac, Gouverneur de l?île pendant cette période agitée, ne semble pas lui avoir tenu rigueur des propos désobligeants qu?il eût pour les habitants de l?île.
Cythère
Contrairement à tous ceux qui l?avaient précédé dans l?Océan Indien et qui faisaient longuement escale à Port-Louis, Suffren, homme de guerre, de discipline et de rigueur, osa penser, dire et prouver que l?hivernage à l?Ile de France, jusqu?à lors sacro-saint, n?était pas inéluctable. Malgré les pressions de ses capitaines et officiers et les chants des sirènes de cette île qu?il avait qualifiée de Cythère de la mer des Indes, il maintint sa décision d?éviter, autant que possible, de séjourner dans une île qui hantait les rêves de tous les navigateurs de l?époque. ?On (y) commerçait. On boursicotait à coup sûr? On ne s?en allait vers l?Inde qu?à la dernière minute et l?on en revenait à la première occasion? (La Varende)*.
Suffren écrit : ?Ce pays amollit: il y a une quantité de jolies femmes et une façon de vivre fort agréable. L?on y gagne de l?argent, quand on commerce. Tout cela vaut mieux que faire la guerre. Aussi reste-t-on ici tant qu?on peut? Mon parti est pris de m?en aller plutôt que de rester ici six mois dans le port. Je sers pour faire la guerre et non la cour aux dames de l?Ile de France.?
Bien plus animée que sa voisine (Bourbon) des Mascareignes, l?Ile de France était en effet le seul centre social important dans la région. ?Une vie mondaine existait, d?implantation déjà ancienne, une vie coloniale épanouie dans tous ses avantages et charmes. Et que de femmes ! Des faciles et des difficiles, des chères et des bon marché, des spirituelles et des mal embouchées, des âmes et des infâmes, des roses, des beiges, des noires, assez pour donner l?embarras du choix et pas assez pour qu?elles fussent dépréciées. Enfin, il y avait autant de ressources que de laisser-aller. L?argent était du vif-argent. Les moyens d?en perdre abondaient, et d?en gagner aussi. Cette île esclavagiste était vraiment douce. L?austérité de la guerre avait de la peine à s?y faire entendre.? (Roger Glachant)*
La pacotille
Et puis il y avait ?la pacotille?. Faire de la pacotille c?était commercer au moyen de bâtiments de l?Etat. Les occasions ne manquaient pas et les trafics tolérés par l?administration. ?En ce temps-là, l?esprit de cupidité et de rapines dans l?Ile de France était fort avancé ;? tous les individus y étaient gagnés de la funeste manie de vouloir faire une prompte fortune par quelques voies que ce pût être; pour bien gouverner le pays, il faudrait changer l?esprit des colons et les tourner vers l?économie et l?agriculture.? (Martineau)*. La pacotille assurait en métropole le standing des familles bien? mais ici tout cela défaisait l?esprit militaire. Suffren préféra se méfier de cette île de perdition qui sapait le moral des troupes.
A la fin des hostilités, Suffren, en route pour la France, s?arrêta quand même à Port-Louis le 12 novembre 1783 et y demeura quelques jours. Il n?y avait plus lieu de maintenir la discipline de la flotte et de ses équipages, d?ailleurs à bout de force. Ils y furent acclamés, couverts de compliments. Il y eut des dîners, des discours. Les dames s?attifèrent et les demi-mondaines s?en réjouirent ! A Versailles, quelques mois plus tard, il fut admis ? privilège convoité ? à la chambre du Roi. Marie-Antoinette lui dit : ?Vous avez fait du bon travail ; maintenant je vais vous montrer le mien !? et elle lui présenta son dernier enfant ? Paris combla Suffren d?honneurs. Il fut admis à l?Ordre du Saint-Esprit fondé par Henri II ? autre distinction quintessenciée car n?y accédaient qu?une centaine de chevaliers de haute noblesse totalement inféodés à la monarchie. La Hollande, pour services rendus ? il avait sauvé Le Cap de Bonne Espérance des incursions anglaises ? lui offrit une épée d?or incrustée de diamants. Il retrouva les oriflammes de l?Ordre de Malte auquel il avait appartenu dès l?âge de 11 ans. Il joignit ? ou rejoignit ? ? la franc-maçonnerie et fut admis à la loge dite Société Olympique, fondée en 1770 et affiliée au Grand Orient de France. Son profil orna de nombreuses médailles, Saint-Tropez voulut l?immortaliser dans le marbre. Il s?en défendit. ?Croyez bien,? dit-il en substance, ?que je suis attaché à Saint-Tropez? et que ?je ressens la grand satisfaction d?être célèbre dans un païs où on a esté à la mer pour la première fois? *.
Le traité de paix
Il proposa plutôt un petit plâtre. Cela coûterait moins cher. Et suggéra que les sommes recueillies aillent ?aider les pauvres et plus précisément les familles des marins morts à la guerre?. Toujours, chez lui, ce souci des petites gens ! Coulé quand même dans le bronze à une date ultérieure, son énorme charpente domine aujourd?hui les yachts des milliardaires amarrés aux quais de Saint-Tropez.
Les clauses du traité qui mit fin à la guerre cherchèrent un peu maladroitement à maintenir l?équilibre des forces. Ce fut illusoire, sauf pour les Etats-Unis qui obtinrent de Londres la reconnaissance de leur indépendance. Grâce à Suffren la France retint ses comptoirs indiens et récupéra quelques îles confettis de l?Atlantique.
L?Angleterre perdit ses colonies d?Amérique du Nord mais garda la maîtrise des mers avec ses navires doublés de cuivre. Hughes, son amiral, prit douloureusement conscience de l?importance de l?Ile de France, véritable clef de la mer des Indes d?où partirent combattre plus d?une centaine de vaisseaux professionnellement construits au Caudan et à Trou Fanfaron. Port Louis était devenu le plus important chantier naval de l?océan Indien. Aussi actif que Brest. Les stratèges de l?amirauté anglaise jurèrent de s?en saisir.
La paix des braves ne fut pas celle des justes. Vergennes, Ministre de Louis XVI, conclut un peu tard que le ?partage était médiocre?. Lapidaire, Suffren résuma ?qu?il est affreux de penser qu?en quatre fois la flotte anglaise put être détruite et qu?elle existe encore?.
Franklin, Jefferson, Washington et leurs acolytes de la Boston Tea Party se réconcilièrent bien vite avec leurs cousins des bords de la Tamise. Ils convinrent de commercer. Intensivement. Et s?enrichirent.
La France des idées philosophiques et du geste gratuit sortit ruinée d?avoir défendu la cause de l?indépendance américaine. Tout concourut pour qu?éclate la révolution. Mais Suffren était mort sept mois avant la prise de la Bastille.
La stratégie des seigneurs des mers n?avait donné que des résultats de gueux terriens. Il en est souvent ainsi quand des politiques cauteleux et des diplomates timorés prennent la relève des guerriers.
Duel, apoplexie ou assassinat ?
La mort de Suffren demeure mystérieuse. Comme la plupart des historiens, Gaëtan de Chazal, lors de son intervention, l?impute à un duel aux conséquences malheureuses. Certains exégètes avancent d?autres hypothèses. Très gros mangeur, grand buveur, il aurait eu un malaise un soir à Versailles, au cours d?une visite à Mme Victoire, tante du Roi. On le saigna. C?était la coutume. Un peu trop, semble-t-il. Il revint le soir même à Paris, exsangue, et mourut le lendemain en son hôtel de la Chaussée-d?Autin (décembre 1788). Un autre biographe, Pierre Vouillon, a conclu qu?ayant été nommé Vice-Amiral de la flotte de l?Atlantique en prévision d?une nouvelle guerre contre l?Angleterre, l?Intelligence Service de l?époque, prit peur et ?dépêcha un spadassin qui le tua d?un coup d?épée?. Demeure toutefois, enraciné dans bien des esprits, la thèse d?un duel fatal dont le responsable aurait été un prince de Mirepoix (improbable !) ou un certain Cillart de Surville (plausible) que Suffren avait fait mettre en cellule pour indiscipline pendant la guerre des Indes et qui, par vengeance, et revenu en France, avait ?littéralement embroché? le Bailli (La Varende). Il semble aujourd?hui admis que c?est plutôt la thèse d?une apoplexie versaillaise qui est la bonne. Les énigmes historiques perdurent en partie ?parce qu?une répugnance collective refuse d?attribuer une mort bourgeoise à un homme si combatif?
La maison des Suffredi
Pour conclure cette fresque à l?arraché d?un personnage complexe, un mot sur ses origines. Quand Philippe Le Bel, Roi de France, administra au Pape, par personne interposée, une claque magistrale en 1303 et imposa les papes de son choix à Avignon, des familles italiennes émigrèrent en France. Il y eut parmi elles des Suffredi qui devinrent propriétaires terriens, responsables municipaux, Conseillers au Parlement de Provence, Officiers de Chancellerie, Secrétaires du Roi. On retrace un Suffredi en 1494 au Conseil de la ville de Salon. Un autre, nommé Hugo, est ?Vir honorabilis? et Trésorier de l?Hôtel de Ville (1528). D?hommes honorables, les Suffredi devinrent au fil des siècles, des nobles et substituèrent un ?n? à ?edi? pour faire plus français. Le père du Bailli, quatre cents ans plus tard, pouvait légitimement s?appeler Paul de Suffren d?Aubes, Marquis de Saint-Tropez, Seigneur de la Molle, de Saint-Canat et de Richebois, Premier Consul de Salon, Procureur du pays de Provence. Sa mère s?appelait Hiéronime de Bruny, fille du Baron de La Tour d?Aigues, Seigneur de Chateaubrun.
D?ancêtres ?ritals?, mangeurs de macaronis, au Commandement des flottes françaises, quel chemin parcouru vers les armoiries d?une prestigieuse noblesse d?épée !
N?empêche qu?en finalité Pierre André de Suffren mérite l?hommage de la postérité. De la nôtre aussi, en dépit de la méfiance qu?il eût pour nos arrière-grandmères.
Port-Louis n?est plus, hélas, un grand chantier naval. Gaëtan de Chazal compense. Par de fort gracieuses miniatures.
Armand Maudave 18 mars 2004
- La Varende. Suffren
- Roger Glachant. Suffren et le temps de Vergennes
- Martineau. Journal 1781-83
- Lettre aux Consuls de Saint-Tropez ? 22 mai 1784
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