Publicité
Les letchis ou l?arbre à sous
?Kas pa gagn lor pie?, s?entend-on dire à chaque fois qu?il est question de souligner le caractère rare et précieux de l?argent. Et pourtant, s?il devait y avoir un arbre à sous, ce serait le letchi, le nom qui sert aussi bien à l?arbre qu?à ses fruits. Ces derniers permettent à de nombreux Mauriciens d?arrondir leur fin d?année grâce à la vente des récoltes aux commerçants.
Le letchi permet de gagner jusqu?à Rs 10 000 en ne faisant strictement rien d?autre que prendre une pause verte quotidienne dans son jardin et arroser son letchi? Trop beau pour être vrai ? Les habitués de la filière se frottent déjà les mains avec anticipation. Les arbres ont fleuri et les premiers fruits commencent à prendre forme. Les maraîchers devraient pouvoir en proposer au consommateur dès la fin du mois.
Peu de soins qui rapportent gros
Si le ciel est d?accord, les letchis devraient abonder et rapporter gros. Dans une année normale, l?île produit jusqu?à 1 200 tonnes de letchis et elle en exporte environ 250 tonnes. L?essentiel de la production se fait toujours dans l?arrière-cour, même si le nombre de vergers professionnels augmente.
?Cela fait des années que mon arbre à sous fait mon bonheur?, raconte avec un sourire heureux Pierre, un habitant de Rose-Hill. Satish Ramruttun, qui vit à Montagne-Longue, connue pour ses cultures fruitières, et qui s?est lancé dans l?exportation de fruits vers l?Europe, confirme. ?Un arbre peut rapporter entre Rs 2 000 et Rs 10000 s?il porte déjà des fruits au moment de la négociation. Si le négociant achète alors que l?arbre est encore en fleur ou avant, le prix tombe de moitié.?
Le patron de Prestige International Ltd fournit une demi-douzaine de clients qui, à leur tour, alimentent supermarchés et marchands de fruits en France. Il vient ?d?acheter? un verger à six arbres et cinq marchands sillonnent l?île pour lui assurer le volume nécessaire. Ces derniers se mettent au travail dès juin et réservent les récoltes en versant un acompte au maître des lieux.
Voilà donc une manne qui ne laisse personne indifférent. Le letchi a financé bien de projets, petits et grands : une extension ou une rénovation de la maison, une rentrée scolaire, un anniversaire? Depuis la découverte de ce filon, les Mauriciens ont commencé à comptabiliser cette rentrée d?argent dans leurs budgets pour les mois de décembre et janvier, réputés les plus difficiles financièrement.
Le filon des letchis s?est précisé dans les années 1990, quand le gouvernement du jour en a encouragé la culture au nom de la diversification agricole. L?Etat a mis terres et financement à la disposition des entrepreneurs agricoles pour se lancer. L?exportation du letchi avait pris de l?essor et Maurice se positionnait en concurrent sérieux à Madagascar et à la Réunion. Mais comme le letchi prend bien quelques années avant d?être de taille à porter des fruits, les cultures d?arrière-cours ont vite été mises à contribution.
?Je n?ai pas planté l?arbre qui se trouve dans mon jardin. Il était déjà là quand j?ai acheté ma maison il y a environ 25 ans. J?ai commencé à vendre les fruits dès le départ. Il le fallait bien car il y en avait trop, même après avoir partagé avec les voisins, amis et parents !? explique Pierre.
Le négoce de letchis s?est sophistiqué depuis. La transaction est formalisée sur du papier timbré, contresigné par l?acheteur et le vendeur. Y sont inscrites les conditions de vente. L?acheteur versera une première tranche en guise de dépôt. En cas de cyclone, car il ne faut pas oublier que la récolte coïncide avec la période cyclonique, il viendra récolter au plus tard à l?annonce d?une classe 3. Sinon, il devra payer le propriétaire même si le vent emporte tous les fruits.
Qui sème récolte... l?amitié
?J?ai eu plusieurs mésaventures à cause des cyclones, relate Pierre. Après une tempête, un marchand m?a expliqué qu?il ne pouvait me payer parce qu?il avait fait des pertes de Rs 70 000. Que vouliez-vous que je fasse ? En revanche, un autre est venu, dès un avertissement de classe 2, récolter tous les letchis avant de me payer. Je préfère avoir affaire à ce genre de personne et désormais je prends mes précautions.?
Au gré des récoltes, des liens d?amitiés se tissent et certaines conditions sont tacites. Par exemple, le propriétaire prend la responsabilité de la surveiller contre les malfrats tandis que protéger les fruits contre les chauves-souris relève de la responsabilité de l?acheteur. Le vendeur s?engage, lui, à fournir l?électricité et à accepter l?inconvénient.
?Les chauves-souris sont de véritables plaies. Je les ai vues décimer un arbre chargé de fruits, qui se trouve sur un terrain vague, en trois jours?, affirme Pierre.
Les marchands multiplient les astuces pour tenir les chauves-souris à l?écart. Filets, drapeaux, insecticides? Mais rien ne marche aussi bien, semble-t-il, que les spots superpuissants pour éclairer l?arbre de sorte à donner l?illusion du jour. Les chauves-souris sont des créatures de nuit et en principe ces spots devraient les effaroucher. Mais selon Pierre, celle-ci finissent par s?habituer même à la lumière. Ventre affamé ne connaît point de peur.
Le marchand paie sa consommation d?électricité. Il n?empêche que les spots allumés toute la nuit peuvent incommoder. Mais il n?y a pas que les chauves-souris. Les humains aussi finissent par s?habituer. ?Mes voisins vendent également leurs récoltes. C?est donc tout le voisinage qui est plongé dans cette ambiance blanche et agressive des spots. Personnellement, cet éclairage me rassure. C?est une protection additionnelle contre les voleurs?, positive Pierre.
Vendre le rapport de son arbre à un maraîcher c?est aussi accepter que des étrangers accèdent librement à votre cour pendant un certain temps. Typiquement, une récolte dure deux jours. Les marchands arrivent sur place avec toute une équipe dont certains grimpent sur l?arbre pour la cueillette alors que d?autres restent sur place pour compter, emballer et ranger. L?ambiance n?est pas forcément hostile, estime Pierre. Pour lui, c?est l?occasion de faire la connaissance de gens nouveaux.
Autrefois, les fruits produits dans l?arrière-cour étaient partagés avec le voisinage. L?été et la récolte étaient donc une occasion de resserrer les liens d?amitié et de proximité. Désormais, ce sont les considérations pécuniaires qui priment. Dommage, non ?
?L?un n?exclut pas l?autre?, estime Pierre. Il s?est entendu avec son marchand pour qu?il lui laisse un millier de letchis pour sa consommation personnelle. Du reste, vendre sa récolte ne veut pas dire que l?on se prive. ?Nous pouvons cueillir quelques grappes pour notre consommation personnelle. Ce n?est pas interdit. Bien sûr, il faut faire attention à ne pas abuser.?
Pour ce qui est du partage, Pierre affirme y trouver toujours autant de plaisir qu?autrefois. ?Mon arbre se fait vieux. Un an sur deux, la récolte n?est pas fameuse. Alors, je ne vends pas. Je partage avec les amis, voisins, parents et proches. Cela me procure un plaisir spécial.?
Toute cette activité autour du letchi forge invariablement un lien spécial entre l?arbre et le propriétaire. Son entretien, sa santé, sa protection deviennent des sujets d?attention particulière. La culture en arrière-cour se fait invariablement en amateur. Ce qui n?est pas toujours dans l?intérêt de l?arbre. Mais une chose est certaine. Le letchi ne déçoit pas ceux qui s?y investissent.
FICHE TECHNIQUE
■ Dans l?arrière-cour ou dans des vergers commerciaux, la culture du letchi requiert l?observation de certaines règles de base si l?on veut en optimiser le potentiel. Il faut savoir, par exemple, que l?arbre fruitier s?épanouit le plus dans un climat chaud et humide, avec tout de même des hivers assez frais et secs. Les horticulteurs privent normalement l?arbre d?eau pendant un mois ou deux au c?ur de l?hiver afin de le forcer à s?hiberner et à se préparer à porter des fruits. Il faut cependant faire attention à ne pas déshydrater à mort les jeunes arbres. Le letchi a une nette préférence pour les terres sablonneuses. Néanmoins, c?est un arbre qui s?adapte bien aux différents types de sol. Il est gourmand d?eau, surtout durant la période de développement. Normal, vu que 86 % du fruit n?est rien d?autre que de l?eau.
L?irrigation doit être modulée selon le type de sol : fréquente avec de petites quantités d?eau durant de court laps de temps pour le sol sablonneux et l?inverse pour d?autres types de terre. En toutes circonstances, le terrain doit être bien drainé. Les arbres les mieux entretenus ont un tronc unique avec des branches qui s?étalent à l?horizontal à partir d?au moins 20 centimètres du sol et les greffes demandent un soin régulier durant la période de stabilisation.
Le service d?extension du ministère de l?Agro-industrie donne des conseils sur le type de sol et les pratiques culturales. L?arbre a une longue vie et grandit pour occuper un certain espace. Le bon sens dicte qu?on tienne cela en compte au moment de planter. L?arbre peut être mis en terre n?importe quand durant l?année mais il est conseillé de le faire juste avant la saison des pluies.
Publicité
Publicité
Les plus récents