Publicité
Les larmes du jeudi
Il a envie de pleurer, sa gorge est nouée. Mais Georges Yves, 55 ans, père de quatre enfants, reste stoïque. Et insiste pour qu?on le photographie, devant la salle des ventes de la Cour suprême, où sa maison, saisie, vient d?être vendue. « Bisin montré sa injustice là, bisin dimounes conné? »
Cet ancien chauffeur d?autobus, aujourd?hui au chômage, avait contracté en 1996 un emprunt de Rs 280 000 pour bâtir sa maison et avait offert son terrain en garantie. Il a remboursé, jusqu?en 2003, Rs 325 000, puis a eu quelques ennuis financiers et s?est vu dans l?impossibilité de rembourser. Quelque temps après, sa maison a été saisie. Et ce jeudi, à la criée, elle a trouvé preneur pour Rs 200 000 seulement.
Rajen R. a, lui, aussi perdu sa maison, à cause d?un emprunt qu?il n?a pu honorer : « Mo ti reste ziste Rs 80 000 pou fini, mais zot fine vende mo lacaze nette ». Il a honte et n?ose pas dire la vérité à ses proches. Alors il traîne tous les jeudis devant la Cour suprême, dans l?espoir de trouver un moyen pour racheter sa maison. Mais c?est peine perdue et, après les quelques mois de moratoire, ses affaires seront à la rue.
Les séances de Sale by Levy sont de véritables drames humains. Un drame hebdomadaire en Cour suprême. Et quotidien dans les journaux. Car, derrière chaque avis publié dans la presse concernant la saisie de biens immobiliers, c?est l?univers de toute une famille qui s?écroule. Le phénomène d?endettement, qui prend la forme d?une spirale infernale, brise tout sur son passage. Plus de 300 ventes à la barre ont été effectuées l?an dernier. Une dure réalité qui touche actuellement 15 000 familles mauriciennes?
« Avec l?actuel système de Sale by Levy, celui qui contracte un emprunt, devient une victime potentielle. Il y a un arsenal de lois qui s?est développé, qui joue en défaveur des débiteurs et qui profite à une équipe mafieuse qui se charge du rachat des biens d?autrui pour une bouchée de pain », explique un Business Adviser, lui-même une ancienne victime du système. « Je ne dis pas qu?il ne faut pas prendre des sanctions contre les mauvais payeurs, mais je dis qu?il faut empêcher ce trafic de biens immobiliers. »
Un trafic qui profite aux acquéreurs qui ?uvrent pour un groupe d?initiés du système et qui font des affaires en or : un appartement vendu à Rs 50 000 alors qu?il coûte Rs 600 000, une maison en béton à Rs 77 000? Qui dit mieux ?
« Ce sont toujours les mêmes qui sont derrière ces transactions : des courtiers, des hommes de loi et des banquiers qui se réunissent en cartel et qui exploitent la misère des gens », s?indigne Harish Boodhoo. Son journal, Sunday Vani, dénonce, depuis dix semaines, le Sale by Levy, qu?il qualifie de véritable « génocide économique ».
C?est à la suite de la série d?articles publiés par cet hebdomadaire et de lettres adressées au gouvernement par Harish Boodhoo, que le Conseil des ministres a institué un comité chargé de revoir la vieille législation régissant le Sale by Levy. Des hommes de loi ont déjà soumis leur avis sur la nécessité de revoir la loi, afin que les propriétés immobilières soient mieux protégées, tout en ne pénalisant pas les créanciers (banques, assurances). « Il ne faut pas que les institutions deviennent des casseurs. »
Harish Boodhoo a alerté l?Icac. Il a partagé des dossiers avec les enquêteurs : « Beaucoup de gros paletots se servent du Sale by Levy pour blanchir de l?argent. Il y a des hommes de loi très connus sur la place qui sont mouillés. Le silence des politiques, du gouvernement ou de l?opposition, est lourd de sens. » La décision du gouvernement de revoir le système et l?enquête initiée par l?Icac sont certes une bonne chose. Mais le rédacteur en chef de Sunday Vani préférerait une commission d?enquête, avec des pouvoirs élargis, pour « démanteler le réseau mafieux ».
Il suffit d?aller un jeudi à la salle des ventes de la Cour suprême pour comprendre le drame du Sale by Levy. Après le cri de l?huissier ? « Adjugé ! », ? quelqu?un, quelque part dans la pénombre de la salle, fond en larmes. Larmes impuissantes contre un système trop cruel?
Publicité
Publicité