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Les enfants d?abord
Lorsqu?elle parle des enfants, ses yeux brillent. De larmes, quand il s?agit des siens, ses deux petits-enfants émigrés en Grande-Bretagne qu?elle ne voit qu?au hasard de ses passages à Londres. D?émotion, quand elle parle de sa carrière d?institutrice, carrière délaissée, il y a 20 ans, pour accompagner celle de son époux politicien. De joie, teintée d?espièglerie quand elle révèle comment elle entrevoit son rôle aux côtés de cet époux président. «J?ai un projet en tête. Cela concerne les enfants car pour moi, c?est les enfants d?abord. Ils constituent l?avenir du pays. Je compte développer un projet pour les enfants car je rêve de les voir heureux?»
Son attirance pour les enfants, on aurait pu le deviner à sa manière d?être. Simple et spontanée. Comme eux. Une spontanéité dont elle rigole. «Je dois faire attention que ma spontanéité ne me joue pas des tours ! Mon statut m?impose une certaine réserve? » Une simplicité qui semble la caractériser depuis toujours. Assise dans un salon submergé de fleurs, gages de félicitations reçus pour le nouveau statut du couple Jugnauth, drapée dans un sari citron qu?elle a probablement acheté dans le même magasin de Flacq qui a sa faveur depuis toujours, « Lady » le dit d?une voix ferme : pas question de laisser les honneurs changer sa manière de vivre.
Simplement, elle a toujours vécu, qu?elle soit femme de député ou de Premier ministre, simplement, elle vivra son rôle de première dame. «Pour moi, le statut ne compte pas. C?est le respect qui compte. Quelle que soit votre fonction dans la vie, on doit vous respecter, que ce soit en tant que laboureur, artisan, enseignant ou autre, on vous doit le respect. J?ai bien l?intention d?aller à la rencontre des gens, davantage maintenant qu?ils n?oseront plus venir vers moi du fait que je suis devenue femme de président de la République.» A entendre ces mots, on ne s?étonne pas que lady n?habitera pas le Château du Réduit. «Sauf quand il y aura des chefs d?Etat bien sûr. Nous sommes à l?aise chez nous».
«Comme une grande famille»
Le luxe, Sarojini ne l?a jamais recherché pour faire son bonheur. Fille aînée, elle grandit heureuse à l?ombre d?une grande famille de huit enfants. Les Ballah de Rivière-du-Poste ne sont pas riches mais ils vivent bien. Son père Sirawan est propriétaire de boutique et de plantations et également président de conseil du village. «Rivière-du-Poste était comme une grande famille. Mon père était un homme merveilleux, affectueux, qui adorait prendre ses enfants sur ses genoux Pendant les vacances, nous allions dans les champs de cannes de papa. Les laboureurs que nous appelions tonton et tantine, nous gâtaient et épluchaient des cannes pour nous. Nous nous amusions à faire des bottes avec la paille de cannes. Le respect primait. Nous allions souvent pique-niquer au bord de la rivière. Papa pêchait des écrevisses qui étaient cuisinées sur place en curry. Nous le dégustions chaud et papa sirotait son vin...».
C?est à ses parents, Lacko et Sirawan, que Rivière-du-Poste doit sa première école maternelle, construite en 1951, puis son école primaire. Avant ces développements, les enfants se rendaient à l?école primaire de Rose-Belle par train. Mais la famille Ballah quitte Rivière-du-Poste après les ennuis de santé de Sirawan. Ils s?installeront à Vacoas, où Lacko a acheté un terrain en face de la maison de sa mère dans le plus grand secret.
Pour Sarojini, c?est un déchirement. «J?aimais Vacoas certes car on y venait régulièrement en vacances par train. On y retrouvait toute une bande de cousins avec qui on se baladait toute la journée dans La Caverne. Tout le monde nous recevait, à commencer par le pandit Nundlall avec qui nous avions sympathisé après avoir su que c?était lui qui jouait de la flûte à 5 heures du matin. On cueillait des fruits sans façons dans les cours de la ville. Mais j?ai éprouvé un pincement au c?ur en quittant Rivière- du-Poste, c?était une autre vie. Une vie en plein air.»
C?est une autre vie qui l?attend à Vacoas, plus studieuse celle-là car elle y entame son cycle secondaire. Après un an au collège Hindu Girls, elle entre au Couvent de Lorette de Vacoas, plus proche de chez elle. «L?éducation au couvent a forgé mon caractère. Les enseignants commandaient le respect, sans être pour autant rigides. Quand nous entendions le bruit métallique de la croix dans la ceinture de la Mère Supérieure, nous perdions toute envie d?être dissipées. Ces enseignants étaient des modèles pour nous. Ils voulaient que les enfants réussissent dans la vie et n?attendaient pas de récompense autre que notre succès.»
Sarojini consacre beaucoup de temps à l?étude. Elle est bonne en langues, elle l?est tout autant en mathématiques car son cousin, très calé en mathématiques, l?encadre à chaque fois qu?il vient à Vacoas. A l?époque où elle n?est encore qu?une collégienne, elle ignore qu?un certain Anerood Jugnauth, jeune avocat, engagé politiquement auprès du conseil de Palma où il habite et de la mairie de Vacoas-Phoenix, l?a remarquée?
Sarojini complète son School Certificate et fort inspirée par ses modèles choisit l?enseignement. C?est un choix mûrement pensé : la femme, se dit-elle, est la personne la plus appropriée pour faciliter la transition entre l?enfant de cinq ans qui démarre l?école et le système éducatif. «Je crois toujours qu?un enfant de cinq ans est plus sécurisé par une femme qu?un homme. Elle saura donner à l?enfant l?affection maternelle dont il a besoin pour qu?il réussisse cette transition. Je ne dis pas que l?homme ne fait pas un bon enseignant. Je crois qu?il l?est mais avec des élèves plus âgés.»
«Quelqu?un d?exceptionnel»
Alors qu?elle s?apprête à pousser les portes du Teachers? Training College (TTC), les parents d?Anerood Jugnauth sollicitent une rencontre avec les siens pour demander sa main. Elle le trouve beau, franc et discipliné. Ils se marient civilement en 1956. Pendant une année, ils apprennent à mieux se connaître car Anerood la dépose tous les matins au TTC et la récupère dans l?après-midi. «C?est quelqu?un d?exceptionnel et de très compréhensif. Il avait senti que je voulais me réaliser et atteindre un objectif précis dans ma vie professionnelle». Ce n?est que l?année suivante qu?ils se marieront religieusement.
Sa première affectation est à l?Ecole Cantin à Vacoas. Son premier contact avec les enfants est une réussite. Elle se retrouve à faire du social. «Outre les poux et les ongles sales, ils venaient à l?école sans culottes. D?autres ne mangeaient souvent pas à leur faim .» Elle ne restera pas longtemps dans cette école. Après la naissance de Shalini, sa fille, en 1958, elle est envoyée à l?Ecole de Quinze Cantons. Ce sera les plus belles années de sa carrière. «Cette école venait d?être construite et absorbait les enfants des environs. Il a fallu tout mettre en place, y compris l?association des parents d?élèves et c?était un défi.»
Elle est maman de deux enfants tout jeunes, Pravin n?ayant que deux ans, lorsque des agents viennent demander à Anerood d?entrer en politique. Il hésite, mais Sarojini sait qu?il se lancera. Il aime trop la politique pour refuser. Elle aussi. Elle adore les bons orateurs, elle assiste parfois à des meetings publics. Mais elle ne sait pas encore qu?elle devra sacrifier sa carrière à celle de son époux.
Lorsqu?Anerood est nommé ministre du Travail en 1963, sa vie d?épouse et de professionnelle n?en est pas beaucoup affectée. Mais elle gravit progressivement les échelons devenant Head Teacher puis Senior Head Teacher. Elle finit par être inspectrice. Jusqu?en 1995, année qui s?annonçait excellente pour elle car elle se rapproche de sa promotion comme inspectrice principale des écoles. Mais c?est l?année où le MSM perd les élections générales. Elle sent qu?elle sera harcelée. «J?ai préféré prendre mon VRS», dit-elle dans un rire jaune. «Je peux vous dire que j?ai entendu de bien vilaines remarques sur mon compte quand je suis venue déposer mes papiers relatifs à ma retraite. On a même fait des remarques au fonctionnaire qui s?occupait de ce dossier. Ce sont des choses qui blessent.»
Commencent alors les années noires. Elle se remémore amèrement la manière dont le pouvoir en place les a traités lors de réceptions officielles. «Comme des pestiférés», murmure-t-elle dans un sanglot. «Je pourrais écrire un livre sur les mesquineries que nous avons subies Anerood et moi.» Elle qui aime nager met un frein à sa passion quand elle découvre des éclats de verre au fond de leur piscine de Baie-du-Tombeau.
Des revers de la vie publique, elle n?en souffrira pourtant pas trop, puisqu?elle ne décourage pas son fils Pravin à suivre les traces de son père. «J?ai toujours conseillé à mes enfants de faire leurs choix. Ils n?ont jamais eu de demandes exagérées. S?il est vrai qu?il y a un prix à payer quand on fait de la politique et que la famille écope, Anerood et moi en savons quelque chose, le choix leur est toujours revenu.» Elle ne découragera pas non plus son époux lorsqu?il se relance en l?an 2000. «Il ne pouvait pas faire autrement tant zot ti mette manivelle are li. Et puis, le pays allait à vau l?eau».
hommage merveilleux
A force d?avoir cheminé trente années durant aux côtés d?un politicien, Lady Sarojini parle par moment avec la virulence du politicien. Après avoir essuyé les larmes que lui arrache le souvenir de l?hommage merveilleux et inattendu que lui fit Sir Anerood dans son discours d?adieu comme Premier ministre, elle se lance dans une diatribe au souvenir des discours qu?a tenus l?opposition à l?occasion de ce départ. «Le leader de l?oppostion a vendu la lutte. La lutte de qui ? Jamais nous n?avons eu de bane nous. Il faut penser en Mauriciens. Cela me révolte et me fait mal car Anerood n?a jamais pensé en termes d?une seule section de la population. Quand vous construisez des routes, ce n?est pas que pour une section de la population mais pour tout le monde. Pour les écoles dans les villages, c?est pareil. Quand il y a un projet de développement dans une région du pays, ce sont les personnes habitant cette région-là qui auront priorité pour l?embauche mais tout n?est pas fait dans l?idée de faire profiter une section de la population au détriment d?une autre», s?insurge-t-elle.
Au bout de ce parcours politique, Lady Sarojini estime sans doute comme son époux que les honneurs ne sont pas nécessaires puisque le résultat est visible. Il n?est donc pas question, dit-elle, que son nom soit donné à un édifice ou à toute autre chose, dit-elle en rappelant l?affaire du billet de banque. «Vous savez quand j?ai accepté que mon effigie figure sur un billet de banque, je l?ai fait en considérant qu?à travers moi, c?était un hommage qu?on rendait à la Mauricienne. Je ne veux plus qu?on donne mon nom à quoi que ce soit. J?aurais trop peur d?humiliations subséquentes.» Une présidence qui ne lui serve pasen somme, mais serve la cause des enfants, c?est tout ce qu?elle souhaite.
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