Publicité

Les dénonciateurs et leurs motivations

16 décembre 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Ils sont insatiables. Des rumeurs sur des cas de scandales ou de fraudes, on en entend tous. Mais quand une enquête piétine ou peine à démarrer faute de preuves, ils se dévouent et se manifestent en formalisant leur engagement à travers des dépositions souvent fracassantes devant les autorités.

À force de faire des dénonciations, ces personnes font désormais partie de la scène médiatique nationale. Mais nous nous sommes tous, à un moment ou à un autre, demandé ce qui les motive et surtout au nom de qui ou de quoi ils mènent ces combats.

Et pour illustrer ce phénomène à Maurice, les deux dernières semaines ont été riches en dénonciations. D?abord, un certain Harish Boodhoo met fin à son jeûne médiatique pour venir s?impliquer de manière fracassante dans l?affaire d?allégations de fraudes contre les membres de la Major Crime Investigation Team (MCIT).

Puis, une semaine plus tard, Cangayen Pillai, le secrétaire de l?association Sale by Levy and Injustice enchaîne sur des accusations portant sur une personne très en vue de l?Independent Commission against Corruption (ICAC). Deux cas qui n?auraient sans doute pas démarré sans l?inquisition de ces deux « dénonciateurs ».

Mais entre ces deux dénonciations, il y a aussi eu l?implication de Jack Bizlall à la suite de la tournure qu?a prise l?affaire Air Mauritius. À lui seul, il représente environ « six à sept cas qui ont abouti, dont certains sont connus du public, et d?autres pas », comme il l?affirme.

<B>« Je n?ai jamais roulé pour quelqu?un d?autre »</B>

Mais pourquoi se sent-il investi par le devoir de dénoncer ? « Mener des combats n?est pas l?objectif de ma vie ! C?est épuisant comme démarche. Par exemple, l?affaire d?Air Mauritius m?a demandé plus de trois mois d?implication et un énorme investissement en termes de ressources financières et de santé. Mais il faut le faire, car la fraude et la corruption sont des handicaps majeurs de la société mauricienne. » Une raison fort louable.

Mais les mauvaises langues se délieront certainement, et l?antécédent politique de Jack Bizlall ne joue pas forcément en sa faveur. Un tel engagement pour agir contre des pratiques frauduleuses est forcément teinté d?une quelconque volonté politique, même si elle ne s?inscrit pas dans l?équation des partis à Maurice. D?ailleurs, Jack Bizlall s?en défend ardemment : « Je n?ai jamais roulé pour quelqu?un d?autre que la société et ce, depuis l?âge de cinq ans. Je suis fils de charpentier ? sans faire allusion à un autre fils de charpentier ? et je suis resté dans la classe sociale dans laquelle je suis né, et je l?ai fait pour la défendre. »

Toutefois, il y a aussi le Mouvement du 1er Mai, parti pseudo-politique de Jack Bizlall qui se prépare pour les élections générales dans un avenir proche. « Au sein du Mouvement du 1er Mai, nous nous imprégnons d?une politique alternative. Nous voulons montrer que nous ne sommes pas des hypocrites et des bluffeurs. Nos actions, comme la lutte pour sauver le patrimoine, s?insèrent dans cette logique. Pourquoi n?y aurait-il pas une politique alternative dans laquelle agiraient des acteurs sociaux ? »

Cependant, il peut paraître étrange de la part de Jack Bizlall de parler des « acteurs sociaux », lui qui avait ouvertement énoncé récemment des interrogations sur le silence et l?absence d?engagement des autres personnes face à des situations de fraudes ou autres scandales. Mais il établit vite une nuance : « Il y a cette société civile qui s?engage aussi. J?ai ici en tête des membres du public ou des organisations non gouvernementales. Mais la politique a su mettre la main sur ces dernières par le biais du financement. Il existe plusieurs associations qui militent, mais cette lutte est diffuse, désorganisée. »

Parmi les travailleurs sociaux devenus dénonciateurs, Ally Lazer est une figure incontournable. Voilà plus de 25 ans maintenant qu?il dénonce les trafiquants de drogue, critique le laxisme des autorités et promet de grandes révélations sur le commerce de cette substance illicite à Maurice. Sa guerre contre la drogue, Ally Lazer en parle avec conviction. Et plus encore depuis que l?un de ses proches parents a succombé à ce fléau qu?il a tant combattu.

« Mon oncle a été l?une des premières victimes du brown sugar à Maurice dans les années 80. J?ai vu la tristesse dans les yeux de mes proches. C?est sans doute pour ne plus la voir que j?ai décidé de me battre », explique Ally Lazer. L?on comprend mieux les raisons qui motivent ce travailleur social acharné. À différents maux, différents types d?engagement.

<B>Brasser de l?air et se mettre en avant</B>

La drogue, véritable fléau, cause chaque année davantage de ravages. Et il semble que tous les efforts fournis pour mettre un terme au trafic de cette substance à l?échelle locale apportent de bien maigres résultats. Un constat qui, explique Ally Lazer, peut parfois être plus décourageant que toutes les menaces qu?il reçoit. « Même si je sais au fond de moi que c?est un combat perdu d?avance, je pense qu?il faut que je continue mon travail. Il faut bien qu?il y ait quelqu?un pour tirer la sonnette d?alarme quand c?est nécessaire », confie-t-il cependant.

Et quand on l?interroge sur l?efficacité de son travail, Ally Lazer nous dirige vers ses récentes dénonciations. Il avait, en effet, déclaré avoir soumis à la police un dossier contenant des détails sur le trafic de drogue, ainsi que sur les principaux acteurs de cette activité illicite. « Je peux déjà vous dire que lors d?une conversation avec le commissaire de police, il m?a affirmé que 80 % des personnes mentionnées dans mon dossier seraient arrêtées d?ici la fin de l?année », fait ressortir le travailleur social.

Par ailleurs, affirme-t-il, trois officiers de la brigade anti-drogue, qu?il avait dénoncés, auraient été arrêtés. Un résultat qui, espère-t-il, fera taire les mauvaises langues qui disent qu?il se serait discrédité après avoir affirmé, à plusieurs reprises, qu?il dénoncerait un politicien.

Ses nombreux détracteurs lui reprochent en fait de brasser de l?air et de toujours se mettre en avant. Le principal intéressé, lui, déclare laconiquement : « J?ai simplement la satisfaction de faire mon devoir de patriote, car chacun prendra ses responsabilités devant l?histoire. Je mènerai ce combat jusqu?à ma mort. »

Et pour preuve, tout au long de son combat, il a fait l?objet d?intimidations et a même reçu des menaces. Mais jamais, assure-t-il, il ne s?est laissé prendre au jeu de ses détracteurs. « Quand j?ai commencé à dénoncer les trafiquants, des membres de la mafia ont pointé un revolver sur ma tête pour essayer de me faire taire », se rappelle-t-il, pas peu fier d?avoir quand même « osé » poursuivre sa lutte.

Pour que la vérité éclate</B>

Et les menaces, les dénonciateurs y font face quotidiennement. « Ma famille passe par un moment très difficile en ce moment, car nous recevons des menaces et des mises en garde de tous bords », confie Cangayen Pillai. Mais ces tentatives d?intimidation n?ont pas grand effet, confie-t-il, car il aurait déjà vécu cela pendant sa jeunesse. « J?ai grandi sur un établissement sucrier. Et un jour, je me suis fait renvoyer pour avoir été témoin d?une transaction frauduleuse. » Un épisode qui a marqué un tournant dans sa vie, car c?est ce qui le pousse à se battre contre les cas d?abus dans la société mauricienne. Car, selon Cangayen Pillai, il y a trois fléaux qui rongent le pays : « La fraude, la fraude et la fraude. »

Et sa récente sortie contre l?un des membres de la direction de l?ICAC est tout à fait en adéquation avec ses convictions personnelles. « J?ai du respect pour le judiciaire et ses décisions. Mais j?ai aussi vu que les gran dimounes ont un traitement différent devant la justice. Une autre personne ne s?en serait pas sortie aussi facilement dans l?affaire d?Air Mauritius », observe-t-il. Serait-ce donc une forme de thérapie pour celui qui était auparavant engagé dans la lutte contre la Sale by Levy ?

Les renseignements dont il fait usage dans ses dénonciations, Cangayen Pillai dit ne pas les rechercher, mais les recevoir souvent par concours de circonstances. « J?ai même déjà obtenu des informations sur un cas de fraude en déposant une personne en voiture », affirme-t-il. Et face à la question provocante portant sur l?identité de la personne ou l?idéologie pour laquelle il roule, Cangayen Pillai n?a qu?une réponse : « En m?engageant contre cette personne de l?ICAC, à qui je rends service ? À l?ICAC elle-même, et à la société mauricienne. »

Mais ces exemples hétéroclites ne sont que la partie visible ? ou médiatisée ? de l?iceberg. Car il existe aussi ceux tapis dans l?ombre qui viennent régulièrement de l?avant pour dénoncer des cas d?abus. Toutefois, faire le tri entre ceux qui sont de bonne foi et ceux qui cherchent simplement à régler leurs comptes est souvent la difficulté majeure face à laquelle se heurtent les autorités.

Mais à l?instar de ces dénonciateurs, il existe aujourd?hui des personnes qui bravent les mauvaises langues et même les menaces pour que la vérité éclate. Toutefois, certaines personnes regrettent qu?ils ne soient pas plus nombreux dans la société mauricienne. Et pour paraphraser Jack Bizlall : « Pourquoi seulement eux ? »

Leurs grands combats</B>

■ <B>2001</B>

L?affaire Air Mauritius, le syndicaliste Jack Bizlall en a fait son combat. Il côtoie pour la première fois le monde de l?aviation en tant que représentant des syndicats d?Air Mauritius. Il a débuté son combat en adressant une lettre aux dirigeants de la compagnie, les invitant à dénoncer à la police les malversations commises aux dépens de la société. Devant leur refus, il consigne une déposition à la police et soumet des documents.

■ <B>2004</B>

Harish Boodhoo, en possession de documents sur la vente à la barre, se rend à la police pour dénoncer les « pratiques frauduleuses » qui entourent cette pratique. Il réclame la mise sur pied d?un comité d?enquête sur la vente à la barre. Il recueille même des témoignages de gens ayant tout perdu. Plusieurs personnes, dont des avoués, seront interrogées et même arrêtées.

2007</B>

Sortant de sa retraite médiatique, Harish Boodhoo revient sur le devant de la scène pour, dit-il, dénoncer les agissements de certains membres de la Major Crime Investigation Team. Ces policiers, affirme-t-il, auraient reçu de l?argent ? protection money ? pour ne pas donner suite à certaines enquêtes. Suite à sa déposition, les autorités décident d?éplucher les avoirs des membres de cette unité.

■ <B>2007</B>

Cangayen Pillai, le secrétaire de l?association Sale by Levy and Injustice, a réclamé l?ouverture d?une enquête sur des allégations faisant état de l?achat « abusif » de billets d?avion par Indira Manrakhan. Cette dernière, membre de la commission anti-corruption, a, pour sa part, affirmé qu?elle n?a rien à se reprocher. La Central Criminal Investigation Division a initié une enquête.

Publicité