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Les couleurs de l?austérité
Pas de majorettes. Pas d?hélicoptères ronflants. Pas de chars de police clinquants. Officiels et anonymes ont eu droit à une cérémonie de lever de drapeau spartiate à la mi-journée d?hier, au Champ-de-Mars. « Place à la simplicité et à l?émotion», expliquera après-coup Motee Ramdass, ministre des Arts et de la Culture.
Formalité et émotion ? Une contradiction qui saute aux yeux, en ce jour de commémoration : 36e anniversaire de l?Indépendance et 12e anniversaire de la République. Une économie de gestes pour laisser s?exprimer l?âme du quadricolore.
BALLET BLEU MARINE
L?intensité du soleil est filtrée par les vitres fumées des berlines climatisées. Le ballet des voitures nouvellement immatriculées est réglé en ordre croissant d?importance des occupants. Ministres, ambassadeurs, maires sont dans leurs complets sombres. Ils partagent visiblement un net penchant pour le bleu marine.
Au pied des loges, les talkies-walkies grésillent. Il s?agit d?assurer la sécurité du gotha politique de toute une nation. Celle ralliée autour du slogan : Enn Sel Nasyon, Enn Sel Destin. L?effervescence s?accentue à trois reprises : à l?arrivée de l?invité d?honneur, le directeur général de l?Organisation mondiale du commerce, Supachai Panitchpakdi, celles du président de la République et du Premier ministre.
Dans l?herbe drue du Champ-de-Mars, la foule de patriotes supporte sans plainte le taux élevé d?humidité. Elle est plus dense là où les marchands de dholl puri, de kebab et de glaces proposent leurs produits. Des parasols multicolores fleurissent à profusion dans cet espace généreusement exposé au soleil. En dessous, des petites vieilles débarquées par autobus depuis neuf heures du matin. Irène, son tabouret sous le bras, est une invitée fidèle. Entre deux gorgées de thé débordant d?une petite bouteille en plastique, elle dit seulement : « Mem si la santé pa trop bon, bisin vini sa. »
Autour d?elle, des enfants s?ébattent en liberté ou tiennent la main de papa-maman. Sagement installée à côté de son père, Shalini, 6 ans, suit le passage des chiens policiers. « Zot mordé ? » s?inquiète-t-elle. Rassurant, le père répond : « Non, zot mordé selman si zot maitre dire zot. »
Les « maîtres » viennent à peine de poser pour la photo souvenir. Obéissants, les chiens tirent la langue. La discipline veille. L?entraînement vient au secours des petits désagréments causés par la chaleur. Aucun faux pli sur les uniformes d?apparats. Cirage impeccable sur les souliers vernis.
«ALL THE BEST BOYS»
Officiers des prisons, des garde-côte, de la Special Mobile Force et de la force régulière réajustent le plus discrètement possible un col qui colle à la nuque. Réagissent au quart de tour aux ordres et changent la baïonnette d?épaule. Dans les rangs, une policière a poussé l?élégance jusqu?à porter un postiche. Mais est-ce bien réglementaire ? Cela n?empêche pas l?officier supérieur de souhaiter aux troupes « All the best boys» avant que la parade ne se mette en marche.
Dans l?endroit habituellement occupé par les bookmakers, les 200 élèves du Mahatma Gandhi Institute (de Moka, Flacq et Solférino) attendent leur tour. Deux mois de répétitions dirigées par une quinzaine de personnes, dont cinq chorégraphes, aux ordres de Sandya Mungur. Pour oublier le maquillage qui l?incommode, Veegnesh, 14 ans, rigole avec ses potes. Tape sur le dholok pendu à son cou. Et avale goulûment la cuillère de glucose distribuée à tous pour qu?ils tiennent le coup.
Le numéro présenté par le MGI a des airs de déjà vu. La chorégraphie insiste lourdement sur les symboles d?unité : on se prend par la main, on danse en rond, on fait de gracieuses courbettes, en jonglant, qui avec un éventail, qui avec un tambourin. « Nous avons dépassé le composite show pour faire de la fusion », se défend le ministre Motee Ramdass. Un élan d?unité qui fait écho aux efforts de Michael Glover, récipiendaire du National Unity Award, qui a reçu son prix hier.
A midi, l?instant se fait plus solennel. Le président de la République et le Premier ministre ne dérogent pas à la règle. Petit conciliabule entre Sir Anerood Jugnauth et Paul Bérenger, de la tribune au dais planté au milieu du tarmac. Droits, dignes et fiers, ils saluent le rouge-bleu-jaune-vert lors de sa lente escalade du mât. Le Motherland retentit. Les enfants agitent leurs drapeaux. Les adultes arrêtent de parler et de manger. Le patriotisme agit en cercles concentriques dans la foule. Plus on s?éloigne du dais sur lequel se tiennent les hauts dignitaires de l?Etat, plus le salut au drapeau est relax. Mais l?élan de communion est la plus forte. Une fragile harmonie dérangée par un vestige du passé colonial: les 31 coups de canons, signal que la cérémonie est finie.
Le soir, c?est le front de mer de la capitale qui est en fête. Les tubes se succèdent au rythme des Bhojpuri Boys, de Negro Pou Lavi, des Otentik Street Brothers et autre Zot Sa. Un mélange artistique initié par le ministère des Arts et de la Culture. Près de 10 000 personnes sont venues témoigner de leur patriotisme. Un « concept fusion » orienté par Jean-Jacques Arjoon, maître de cérémonie très en verve, qui a su manier la palette des couleurs nationales pour venir à bout de la moiteur étouffante et d?une petite pluie menaçante.
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