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Les Chagossiens accueillis en héros par leurs proches
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Les Chagossiens accueillis en héros par leurs proches
La communauté des Chagossiens, restée à terre alors que cent des leurs foulaient de nouveau le sol de leurs îles natales, attendait avec impatience le retour du Mauritius Trochetia. Ainsi hier vers 14h30, pour ceux patientant devant l?arrivée du terminal Aurélie Perrine, l?excitation anticipée des retrouvailles était à son comble.
De l?autre côté, la colère était de mise (voir texte page 6). Les arrivants s?attendaient à être directement accueillis par leurs proches devant la passerelle du bateau, alors que la tristesse d?être à nouveau en terre d?exil se faisait sentir.
Le contraste est sidérant. Accosté au quai D, le Mauritius Trochetia, aussi imposant qu?un bunker, bloque une bonne partie de l?horizon. Une trentaine de personnes est éparpillée sur le tarmac. Parmi elles, plusieurs officiels de la Mauritius Shipping Corporation et des employés portuaires. Il y a aussi les gardes du corps des ministres Xavier-Luc Duval, Madan Dulloo et James Burty David qui sont, eux, à bord, et une poignée de journalistes, qui font le pied de grue en attendant que les cent Chagossiens débarquent enfin. Un silence indolent plane.
A quelques centaines de mètres de là, sous la marquise installée devant l?arrivée du terminal Aurélie Perrine, 400 personnes ? la plupart des Chagossiens et leurs descendants ?, n?en peuvent plus d?attendre. Certaines dames, présentes depuis plus d?une bonne heure, sont affalées sur des chaises en fibre de verre, leurs jambes alourdies étirées devant elles. D?autres, inconscientes de leurs poids et de la flexibilité des supports, n?hésitent pas à grimper dessus pour mieux voir ce qui se passe devant l?arrivée. Les bavardages vont bon train, à tel point que l?on se croirait dans une ruche.
Les plus agiles sont les enfants qui ont réussi à se glisser entre les jambes des adultes pour se hisser sur les barrières métalliques installées devant l?accueil. La foule est si compacte qu?elle a séparé une gamine de sa mère. La fillette, de grosses larmes roulant sur ses joues, demande à une adolescente debout sur une chaise, de l?aider. Celle-ci finit par l?y faire grimper à son tour et toutes deux se mettent à scruter avidement les dos?
Arianne Navarre-Marie, d?origine chagossienne, est aux premières loges. Elle a du mal à masquer son émotion. Yvon, son époux, tient fermement entre les mains un appareil photo destiné à immortaliser sur pellicule les visages amis qui ont effectué cette mémorable traversée. Les sympathisants de toujours à la cause chagossienne sont aussi de la partie, notamment Cassam Uteem, ancien président de la République, Lindsay Morvan, ancien président de la NATReSA, venu attendre le père Gérard Mongelard de la paroisse de Cassis qui était du voyage, Jean-Maurice Labour, vicaire général du diocèse de Port-Louis qui tapote les épaules des proches d?Olivier Bancoult, président du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), et Joceline Minerve, ancienne du Mouvement militant mauricien et fondatrice du parti Nouvo Lizour.
De l?autre côté, sur le pont du Mauritius Trochetia, un peu d?animation se fait sentir. Les premiers à descendre sont les ministres précités dont l?un trébuche sur les marches de la passerelle qu?il ne manque pas de critiquer. Ils sont talonnés par Antony Godson, haut-commissaire britannique. Après un brin de causette avec le capitaine Jean-Patrick Rault, directeur de la MSC, Tony Humphries, représentant du Foreign and Commonwealth Office, met aussi pied à terre.
Les îles ?bien maltrete?
Il est suivi d?un grand nombre de journalistes et photographes qui étaient à bord. Une camionnette vient se garer devant la passerelle. On y entasse pêle-mêle une bonne partie des bagages des voyageurs qui sont acheminés vers le terminal Aurélie Perrine.
Les Chagossiens ayant fait la traversée sortent enfin. Beaucoup d?entre eux sont reconnaissables à leurs t-shirts blancs sur lesquels figure le sigle vert du GRC. Les femmes ont la tête recouverte d?un fichu blanc. La majorité a le visage grave, signe manifeste d?une colère contenue qu?exprimera par la suite Olivier Bancoult.
Mais les yeux étant le miroir de l?âme, on croise aussi dans certains regards une tristesse infinie imputable au retour en terre d?exil. En sus de faire le signe V de la victoire de la main, le leader du GRC n?hésite pas à dire sa colère. ?Pena ladrog narien ar nou !? lâche-t-il. ?Ki pou fer gran missie inn pran desisyon !?
Un autobus et un van embarquent les Chagossiens fraîchement débarqués pour les conduire jusqu?au terminal d?où ils sortent au compte-gouttes. A chaque fois que l?un d?eux apparaît, il est acclamé comme une vedette de cinéma le serait par des fans. Des prénoms sont scandés à la volée, quand on n?entend pas les cris de ?maman? ou de ?papa?. C?est le brouhaha généralisé. Les plus ovationnés sont Olivier Bancoult qui reçoit l?accolade de Cassam Uteem et le père Mongelard qui doit répondre aux multiples ?Bonjour mon père !?
Marie-Josée Clément se ronge les sangs en attendant son père Will. La jeune femme n?arrête pas de se mettre sur la pointe des pieds pour tenter de l?apercevoir dans le hangar. ?Mo bien kroir papa pou sorti dernie?, confie-t-elle à une parente. Quand elle finit par l?apercevoir, son beau visage s?illumine. ?Alalila. Will ! Papa ! Hoho !? scande-t-elle.
Le sexagénaire sort enfin, se disant satisfait du voyage. S?il a trouvé les îles visitées ?bien maltrete?, il a confiance dans le suivi que devraient y effectuer les autorités britanniques. ?Nou pou fer rapor bann Anglais. Bizin retabli bann zil.? Il se dit reconnaissant envers Navin Ramgoolam, Premier ministre et au gouvernement britannique qui ont pu faire aboutir cette traversée tant rêvée.
Quand on lui parle de la prochaine étape pour les Chagossiens, il réplique d?un air entendu de conspirateur : ?Sannlala pli tar mo explik ou.? Signe que la lutte ne fait que commencer?
TÉMOIGNAGES
?Un enterrement?
Au départ, elle pleurait. A l?arrivée, encore plus. Des larmes, dit Elianne Tiatous, couleront toujours pour les Chagos. ?Li pa fasil sa, s?exclame-t-elle. Lecor ti pe segne kan ti pe get mo zil ! Nou voyaz : ou a dir enn lenterman. Ou a dir enn lecor ki nou ti pe leve. Mone bokou pleuré.? Elianne livre que certains sont même tombés sans connaissance lors de leur arrivée sur l?île. Ils ne s?attendaient pas à une telle vision. La déconvenue se tenait à leurs pieds, douloureuse. Peros Banhos et l?atoll de Salomon ont largué les amarres. ?Zot inn delese, vide, nanyen existe, zot pe ale a la derive??. Elianne voulait revoir les tombes de ses deux s?urs, mais là encore, déception : elle n?a pas réussi. Ce qu?elle promet néanmoins, c?est de continuer la lutte. ?Mo pu plore tou au lon mo lavi si li neseser, me mo pa pu lacher.?
?Notre île est riche?
Giselle Imbe est aux côtés de sa mère Laurence qui a, elle, vécu des années mémorables aux Chagos. Le voyage a été fort. ?Li ti bien triste. Chagos, li enn vre paradi, si mo ti kapav retourne laba ek travay laba, mo ti pu fer li. Nu lil finalmen, li riche, me person pa utiliz li. Nu ti kapav fer bokou kikchoz pou fer li grandi.?
?La lutte continue?
Ses épaisses lunettes masquent des yeux qui pétillent. Non, Rita Isou ne parlera pas de douleur immémoriale, mais de lutte. La bataille continue. ?Oui, mo pei a labandon, oui, mone plore ek embras le sol set foi, me mo touzour debou ! Mem si mo bizin mars kat pat, mo pu continye lute parski Chagos pou nou !? Sa voix ne tremble pas, rien ne viendra troubler la détermination de Rita Isou. Pas même l?âge.
?Tout est abandonné?
Claudine Regnaud déplore l?abandon de son île. Les mots ne lui viennent pas à l?esprit. A par celui-ci : ?Tristesse.? Mélancolique, elle regrette surtout que l?île soit autant esseulée.
?Tou inn abandone laba??.
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