Publicité
Les années Fanchin de ?l?express?
Il n?est pas tout à fait exact de parler des « années » Fanchin de l?express, Gérard n?ayant occupé les fonctions de rédacteur de service que pendant une brève période, à l?aube des années 1980. La qualité de sa présence parmi nous compense amplement la brièveté de son passage. Avec lui, c?est la littérature classique qui fait son entrée à la rue Brown-Séquard, Port-Louis, par opposition à une passion littéraire, acquise sur le tas par des autodidactes et résultant de frottements culturels choisis et entretenus, que des Pierre Renaud, des Jean Claude d?Avoine, des Emmanuel Juste, des Philippe Forget, sans oublier les collaborateurs attitrés du journal, les Marcelle Lagesse, les André Decotter, les Claude Michel, les Micaëlla de Souza, ont sublimée.
Avec Gérard Fanchin, l?analyse critique, méthodique, presque scientifique, prend le dessus sur l?appréciation émotionnelle, presque empirique, pas toujours justifiée ni explicable. Le raisonnement logique, se fondant sur des règles analytiques, nouvellement mises au point, dans les meilleurs cercles universitaires mondiaux l?emportent sur le « j?aime ou je n?aime pas et je le fais savoir, à mes risques et périls ».
Gérard Fanchin introduit aussi, dans la salle de rédaction de « l?express », une connaissance et une maîtrise, plutôt rares à Maurice, des littératures francophones et anglophones africaines, antillaises, maghrébines, arabes, négro-américaines, sud-américaines, tiers-mondistes, quart-mondistes.
Il est peut-être trop littéraire pour se plonger avec passion et pleine adhésion dans la masse quotidienne de copies journalistiques, consacrées à toutes sortes de comptes-rendus, allant des séances parlementaires à la rédaction des faits divers les plus sordides, s?efforçant d?éviter les pièges du sensationnalisme.
Il y a aussi ce style journalistique, privilégiant le scoop, les informations les plus surprenantes, les plus inattendues, le ?what?s news? anglais qu?il faut traduire en français, non pas par ?quelles sont les dernières nouvelles ??, entre autres d?Alsace, mais bien par ?qu?est-ce qu?il y a de nouveau ?? Gérard Fanchin a dû souffrir de ces copies journalistiques, abattant leurs cartes maîtresses, les unes après les autres, pour se terminer par un insipide rappel des faits, répétant ce qui a été annoncé précédemment, insinuant qu?on prend les lecteurs pour des amnésiques. Pas de belles chutes littéraires, concluant si heureusement les meilleurs éditos. La consigne journalistique est surtout de ne pas faire de la littérature ni encore moins de poésie. Pas question non plus d?embobiner le lecteur avec les mots les moins communs, pouvant l?obliger à consulter un dictionnaire. Interdites la préciosité et les phrases proustiennes. On y vante volontiers tel journal anglais chassant les phrases à plus de 15 mots. Faut-il encore pouvoir digérer les questions fétiches : qui ? quoi ? quand ? où ? comment ? pourquoi ? On finit par se demander : ?qui suis-je ? que fais-je dans cette galère ??
Il aurait été peut-être mieux indiqué de confier à Gérard Fanchin la rédaction culturelle de l?express mais comportant aussi la page économique du vendredi. La place est déjà occupée par Emmanuel Juste, qui profite pleinement des libertés rédactionnelles, que lui consent son statut, pour truffer ses pages de trouvailles poétiques et gouailleuses que n?auraient pas dédaignées Jacques Prévert, Marcel Aymé et Raymond Queneau.
Gérard ne tarde donc pas de quitter l?express pour retrouver les amphithéâtres universitaires, des étudiants, des confrères, des consoeurs, ayant lu les dernières ?uvres littéraires que la presse internationale porte aux nues ou voue aux gémonies, capables de les disséquer, de les analyser méthodiquement, en respectant les filtres, les grilles, savamment mis au point.
Les journalistes de l?express et plus particulièrement ceux de la section culturelle (Roland Tsang Kwai Kew, Sedley Assonne, Daniel Koenig) retrouveront toujours avec plaisir le nouveau Gérard Fanchin, métamorphosé en professeur universitaire, en maître organisateur de colloques littéraires, de conférences régionales, de forums inter-îles, d?ateliers de travail et de réflexion culturelles, en connaisseur de notre culture créole. Nous l?écoutons, avec fierté, prendre la parole et donner son point de vue sur des auteurs, inconnus du plus grand nombre, sur de nouvelles oeuvres marquantes, les classiques de demain qu?il est peut-être, à Maurice, un des rares à connaître et à apprécier. Sa voix demeure toujours posée et rassurante. Jamais un mot plus haut que les autres. Il sait faire confiance au poids de chaque argument. Les effets de manche ne sont pas son fort. Sa pensée est limpide et son discours s?écoule sans heurts, chaque idée appelant une autre. Elles s?enchaînent, s?harmonisent, se complètent, s?enrichissent, avec une logique et un bon sens convaincants. Demeurent ses nombreuses publications, permettant à nos collégiens d?apprécier les auteurs inscrits aux programmes d?études de littérature française.
De Fanchin à Frangin il n?y a que la différence de quelques lettres. C?est dire que Gérard est resté le « frangin » de tous ceux ayant eu le bonheur et le privilège de le rencontrer et d?apprécier ses nombreuses qualités humaines et intellectuelles. Nous conserverons longtemps le souvenir ému de ce grand frère en littérature que nous n?avons pas su apprécier comme il le fallait, comme il le méritait, car nous ne savions pas qu?il allait nous quitter si prématurément. L?aurions nous su que nous aurions donné d?avantage d?intensité et d?éternité à chacune de nos rencontres.
Publicité
Publicité
Les plus récents