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Les Américains sur le qui-vive
«Oudaï et Qoussaï sont les martyrs du glorieux Irak» : l?inscription en grandes lettres noires saluant la mémoire des deux fils du dictateur déchu barre le mur à quelques centaines de mètres à peine de la mairie entourée de sacs de sable, de barbelés et de blindés américains.
Recouverts et ressurgissant chaque nuit, les graffitis sont partout, au centre-ville comme dans les villages des alentours noyés dans les luxuriantes palmeraies. Slogans vengeurs comme «nous allons revenir si Dieu le veut» signé «les Fedayin de Saddam», appelant au jihad, la «guerre sainte» contre les occupants, ou parfois même écrits en un anglais approximatif ? «toi pas mourir, va-t-en» ? pour être directement compris des G.I. en patrouille dans les avenues défoncées.
Environnement hostile
Baqouba, à 60 kilomètres au nord-est de la capitale, chef lieu de la province de Diyala, est devenue la ville de la peur. Les attaques antiaméricaines s?y sont multipliées depuis des semaines. Un attentat à la voiture piégée devant l?ambassade de Jordanie à Bagdad a fait 11 morts et au moins 57 blessés. Quatre personnes ont été carbonisées dans l?incendie de leur voiture.
Quatre autres véhicules ont été complètement désintégrés par l?explosion qui a secoué la capitale irakienne jeudi en fin de matinée. La plupart des victimes ont été atteintes par des éclats. Quelques autres ont été touchées par les balles des gardes de sécurité de l?ambassade qui ont ouvert le feu peu après l?attentat.
«Je scrute chaque passant en essayant de deviner ses intentions et j?ai toujours un oeil sur les fenêtres avoisinantes», confie, nerveux, un soldat de garde devant le bureau des Affaires civiles où, tous les jours, se presse une petite foule cherchant à obtenir des informations sur un proche incarcéré.
«Nous sommes désormais en environnement hostile et sur le qui-vive, mais nous continuons notre travail social et la reconstruction», assure le capitaine Denis Van Wey qui veut croire que «ces actions terroristes sont une réaction désespérée des derniers partisans du défunt régime face aux énormes progrès déjà réalisés».
Les habitants se terrent chez eux dès le milieu de l?après-midi, vivant dans la hantise des perquisitions. «Les Américains arrêtent au hasard, souvent sur la base d?informations calomnieuses, et cela augmente le ressentiment», se plaint un commerçant du bazar. Ville d?un million d?habitants, peuplée pour moitié de sunnites et pour moitié de chiites, Baqouba résume toutes les difficultés de l?administration d?occupation .
«Les attaques sont menées par des partisans de Saddam, par des groupes islamistes ?wahhabites? (ultrafondamentalistes radicaux, ndlr) mais aussi par des criminels de droit commun décidés à empêcher une stabilisation qui nuirait à leurs activités», explique le maire, Abdallah Jouburi, dentiste revenu de vingt ans d?exil en Grande-Bretagne.
Il est convaincu que la «guérilla» a reçu le renfort de groupes venus de Falloujah et de Ramadi, villes du «triangle sunnite», à l?ouest de Bagdad, où avaient commencé, il y a deux mois, les premières attaques antiaméricaines.
La région de Baqouba a pris le relais, d?autant que les conditions y sont propices. Parmi les sunnites, le Baas y était tout-puissant et Baqouba avait été surnommé «la Ville loyale». D?immenses dépôts militaires ont été abandonnés aux pillards lors de l?effondrement du régime.La région représente aussi un commode carrefour stratégique tout à la fois limitrophe de la frontière iranienne, de la capitale et de la province de Takrit, le fief d?origine du clan de Saddam Hussein.
«Les palmeraies, les plantations d?arbres fruitiers, la végétation abondante constituent un terrain idéal pour les embuscades. Il est facile de s?y cacher, et les Américains n?ont jamais réussi jusqu?ici à arrêter leurs assaillants», reconnaît Fuad al-Sheiky, irako-canadien, riche éleveur de poulets et ancien partenaire d?affaires forcé d?Oudaï Hussein, devenu depuis la «libération» l?un des membres du conseil municipal avec la bénédiction des Américains. «Ils ne délèguent aucun réel pouvoir, alors que nous connaissons la situation mieux qu?eux, et leur méfiance systématique envenime toujours plus la situation», confie-t-il avec amertume.
Dans une petite mosquée de la banlieue, le cheikh Hachem Khachali rappelle volontiers à ses interlocuteurs que «les Etats-Unis sont les adversaires de l?islam et leur présence est refusée par les croyants». Il est tenu à l?oeil par les Américains. Certains de ses aides qui sillonnent les villages ont le verbe beaucoup plus enflammé pour appeler «à résister aux forces d?occupation par n?importe quel moyen», martelant «qu?un vrai musulman doit mener le jihad jusqu?au dernier jour de sa vie».
Un nombre croissant de jeunes sunnites de Baqouba sont sensibles à l?activisme de ces groupes, qui avaient déjà commencé à s?implanter avec un soutien implicite du défunt régime. Ils agissent désormais ouvertement, forts de l?argent et des hommes arrivant par des frontières incontrôlables.
Cette mouvance constitue l?un des viviers potentiels d?une résistance armée qui, à croire les Américains, serait encore menée pour l?essentiel par d?anciens Fedayin de Saddam et d?ex-agents des nombreux services de sécurité ou des corps de répression. Ces derniers se seraient aussi lancés dans de lucratives activités criminelles, dont des enlèvements contre rançon toujours plus fréquents. «Ils sont habitués à vivre avec beaucoup d?argent et ils sont prêts à tout», confie un homme d?affaires.
par Marc SEMO
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