Publicité
L?enfer de la prison raconté par un gardien
Par
Partager cet article
L?enfer de la prison raconté par un gardien
Mercredi 24 mai. Deux gardes-chiourme affectés à la New Facilities de Beau-Bassin (où ont été transférés les détenus séropositifs de la New Wing) cherchent en vain un détenu. Cela fait une semaine qu?ils essaient de mettre la main sur ce séropositif. Mais comme il va régulièrement voir ses amis dans les autres blocs, où il décide parfois de passer la nuit, la tâche est ardue. Il est recherché parce qu?il sera mis under report. Cela veut dire qu?il sera transféré au punishment cell pour mauvaise conduite.
Ils le trouvent finalement. Les gardiens approchent du détenu pour lui expliquer qu?il doit les accompagner au punishment block. Ce dernier refuse. Les deux officiers le prennent par le bras pour l?y amener de force. Et le détenu, qui utilise de temps à autre sa séropositivité pour me-nacer les officiers, mord le premier officier, puis le second.
Deux jours après, les deux officiers de la prison, qui ont reçu les soins nécessaires et qui sont sous un traitement antiviral, vivent dans l?angoisse d?avoir été contaminés. Ils ne recevront les résultats des tests que dans trois mois.
Judex (nom fictif) est garde-chiourme depuis 30 ans. Quand il est sur son lieu de travail, il aime régaler ses jeunes collègues avec ses histoires d?antan. ?Imaginez des couloirs tellement propres qu?ils brillent. Quand vous marchez à 19 heures, c?est le silence. Tous les détenus ont été enfermés dans leurs cellules à 18 heures et dès qu?on a éteint la lumière et qu?on leur a demandé de rester tranquilles, ils s?exécutent. Quand on sert à manger, les prisonniers font la queue. Quand ils vous croisent, ils vous disent bonjour.? Ses collègues lui rient à la figure, croyant que Judex est sur le point de devenir sénile.
?Je ne les blâme pas. C?est tout ce qu?ils ont connu. La prison, pour les jeunes officiers, c?est l?enfer?, dit Judex d?un air désolé.
Bagarre pour le déjeuner
Cet homme de forte corpulence, qui a gravi les échelons à la prison ne prend plus aucun plaisir à faire son travail. C?est la raison pour laquelle il s?est décidé à parler. L?incident décrit précédemment (ce n?est pas Judex qui l?a raconté) est un thème récurrent dans la vie des gardiens. L?univers que nous décrit Judex choque, révolte et attriste.
Il y a actuellement 1221 détenus à la prison centrale. L?officier qui travaille avec ces prisonniers ne sait pas combien d?entre eux sont condamnés et combien on remand. A l?époque, ceux qui étaient on remand portaient leurs propres vêtements et étaient séparés des condamnés. Depuis quelques années, les condamnés ne portent plus l?uniforme. ?Excepté quelques-uns, une centaine, qui sont vieux et habitués à l?uniforme. Les autres refusent de le porter et nous n?y pouvons rien?, raconte Judex.
A l?heure du déjeuner ?10 heures ? les détenus accourent tous vers la même cour (selon leur humeur). Il y en a six pour les six différentes catégories de prisonniers mais cette disctinction n?existe plus. Dès que la voiture dans laquelle se trouve la nourriture accoste, ils se ruent vers le véhicule, ouvrent la portière et volent du pain. Après, ils se bagarrent tous pour être le premier servi.
Les plus forts mangeront le déjeuner des plus faibles ou tenteront de refaire la queue pour être servi une deuxième fois. Pendant ce temps, trois officiers veillent au ?bon? déroulement du déjeuner. La situation peut exploser à n?importe quel moment. Si deux détenus décident de se bagarrer et d?autres se joignent à la bagarre, comme cela arrive souvent, les trois gardiens ne peuvent pas faire grand-chose.
La semaine dernière le DCP Shibdoyal aurait surpris un groupe de détenus en train de tabasser un autre. Quand il a demandé pourquoi personne n?est intervenu, on lui a répondu : ?Il n?y avait personne dans la cour à ce moment-là?. L?affaire en est restée-là.
Judex ajoute que le déjeuner et le dîner ? servi à 15 heures ? sont l?un des pires moments dans la vie d?un garde-chiourme. Le lock up est un autre cauchemar.
Régime de torture
Les détenus font comme bon leur semble. D?après Judex ? il est confirmé par trois autres gardes-chiourme ? certains décident souvent d?aller dormir dans la même cellule que leurs amis. Donc, ils entrent dans leur cellule, prennent leur couverture, retirent leurs cartes sur la porte de la cellule et vont dormir dans une autre cellule, obligeant la personne dont ils vont prendre le lit de ?décamper.? Si ces derniers résistent, il y aura un règlement de compte le lendemain. Entre-temps, le lock up demeure un cauchemar. ?Il est impossible de compléter la tournée dans une heure comme on le faisait auparavant. Maintenant, cela prend facilement trois heures?, proteste Judex. Il se souvient de s?être plaint à l?adviser Vijaya Narayana, affecté à la prison depuis quelques années.
?Il m?a conseillé de m?asseoir à une table et de noter les noms des détenus qui refusent de rentrer dans leurs cellules quand on le leur ordonne ! Cela démontre à quel point nos chefs hiérarchiques, même s?ils ont de la bonne volonté, n?y comprennent rien?, déplore notre interlocuteur.
Le comptage des prisonniers se fait au petit bonheur quand toutes les cellules ont été verrouillées. Les trois gardiens comptent les cartes sur les portes des cellules et vérifient si le nombre de détenus dans une cellule est égal au nombre de cartes. Et si un détenu s?en est allé avec sa carte ? ?On ne le saura pas.?
A la prison de haute sécurité de Phoenix, les choses sont différentes. Elle compte 30 gardiens, dont les Police Special Squad, pour 29 détenus. Et là-bas, c?est un régime de torture. ?C?est la seule façon de leur faire comprendre que c?est nous qui commandons?, justifie Judex. Il raconte que dès qu?un détenu se comporte mal, il est ?menotté? pendant trois jours. Les gardiens mettent le prisonnier debout, ils le menottent à la grille et il reste ainsi pendant trois jours. Sans nourri-ture. ?Après un tel régime, c?est sûr que le détenu va bien se comporter. S?il récidive, il passe par le même traitement mais c?est rare. Ces prisonniers sont ensuite renvoyés à Beau-Bassin.?
L?ingérence ministérielle ferait aussi partie de la nouvelle réalité de la prison. Un détenu qui est passé par la punition de trois jours en aurait fait part à sa famille. Or, il se trouve être proche d?un ministre. Quelques jours après, le ministre aurait demandé aux autorités de transférer ce prisonnier à Beau-Bassin.
Un autre ?rekalsitran ki minn la vi gard? : Eden François. Malgré les menaces à l?encontre des gardiens et un comportement violent, il n?a pas été transféré à Phoenix. Et il ne se prive pas de narguer les gardes-chiourmes : ?Ki zot pou fer bann p?, minis pe protez mwa.?
Avec deux adjoints aux commissaires qui s?entre déchirent- Jenshing Shibdoyal et Jacques Henri, un conseiller (qui ne se contente pas seulement de conseiller mais qui est bel et bien engagé dans l?administration pénitentiaire) de bonne volonté mais dépassé par les événements et un commissaire des prisons, Bill Duff en partance, Judex ne sait plus trop à quel saint se vouer.
Judex nous regarde et hausse les épaules, abattu. ?Je ne sais plus quoi vous dire d?autre. Tout ce que savent les chefs, c?est qu?auparavant il n?y avait pas ces problèmes. Ils ont donc mis tout un système en place pour revenir à l?ancien mode de fonctionnement. Il n?y a toujours pas de changement.? Il reste silencieux un moment puis ajoute : ?Nous avons peur d?aller travailler et il ne semble pas y avoir de lumière au bout de ce tunnel?.
POSTE DE COMMISSAIRE DES PRISONS
Pas de décision pour le remplacement de Duff
Le gouvernement n?a pas encore pris de décision quant au remplacement de Bill Duff, avons-nous appris. Si le nom du conseiller Vijaya Narayana a été mentionné par l??Attorney General?, qui a affirmé souhaiter sa nomination, nous apprenons du bureau du Premier ministre que cette décision n?a pas été prise. Mais à l?intérieur des prisons, il semble y avoir résistance à la nomination des trois responsables actuels ? Shibdoyal, Henri et Vijaya Narayana. Bill Duff, disent-ils, sera regretté.
Publicité
Publicité
Les plus récents