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Le Tsar et le roi Pétaud

10 janvier 2004, 20:00

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Pourquoi l'État protège-t-il encore les commissaires dévalorisés de l'Icac ? L'Independent Commission against Corruption (Icac) a trahi la confiance que la nation avait placée en elle. En d'autres temps, Sir Anerood Jugnauth aurait déjà actionné la guillotine. Le voilà subitement pétrifié ainsi que son Premier ministre, l'un et l'autre d'une extrême prudence et d'une frilosité apeurée, face à des irresponsables qui ne méritent aucun égard.

Pourtant, les commissaires Beekarry et Bisasur, mis en cause tant par leur collègue Taujoo que par des ex-employés de l'organisme, ne sont plus capables désormais d'assumer leurs responsabilités avec objectivité et sérénité. S'ils restent en poste, c'est que des considérations inavouables paralysent les responsables politiques. La question n'est pas uniquement l'argent que l'on dépense, elle relève plutôt de l'honneur de la nation et de l'intégrité des institutions de la République.

La situation interne de l'Icac est encore plus pourrie qu'on ne l'avait subodoré à la suite des révélations de l'ancien directeur des investigations. Les dénonciations de Roshi Bhadain, bien que précises et documentées, peuvent en effet être interprétées comme l'expression subjective d'un règlement de comptes. Mais pas l'analyse du commissaire adjoint Taujoo. Ses griefs rendus publics révèlent une institution minée et minable devenue en fait un danger public. Les responsables des dysfonctionnements de l'Icac, aux dires du commissaire adjoint Taujoo, ce sont avant tout les commissaires eux-mêmes. Il désigne nommément les commissaires Beekarry et Bisasur, avec qui il se déclare en désaccord fondamental depuis près d'un an.

La nature de ces désaccords au sommet de l'Icac est gravissime. Taujoo dénonce le viol de la loi par des commissaires qui usurpent des attributions dévolues à la Commission dans son ensemble. Il dénonce ceux qui s'occupent avant tout de leur propre intérêt, de leurs privilèges, de leur confort personnel au mépris de leur mission publique. La critique la plus virulente du commissaire Taujoo est que l'un des commissaires s'est en fait adjugé tous les pouvoirs de la Commission et décide seul des suites à donner aux plaintes reçues. Ce filtrage est illégal et il suscite des interrogations sur le bien-fondé des décisions. L'exercice de ce pouvoir personnel, souligne Taujoo, « would not only be in violation of the law, but would destroy the credibility of the Commission ». Et il ne risque pas seulement de détruire la crédibilité de l'Icac ? pour ce qu'il en reste ?, mais aussi la réputation et l'honneur des citoyens placés entre les mains incontrôlables et incontrôlées d'un commissaire omnipotent, autoritaire, revanchard et vindicatif.

Cette pratique est d'autant plus dangereuse que l'on découvre une Icac dépourvue de toute rigueur administrative, travaillant dans le désordre et la précipitation, ignorante des règles gestionnaires de « traçabilité » et de transparence. Et qui, aujourd'hui, licencie ses principaux enquêteurs à tour de bras en les traitant d'incompétents alors qu'elle a été désavouée à maintes reprises par les tribunaux.

Le commissaire Taujoo dénonce aussi le fait que des décisions cruciales sont prises sans discussions formelles, sans approbation de la Commission et sans qu'elles soient dûment archivées. C'est à la fois la cour du tsar et celle du roi Pétaud !

Il est inadmissible que mis au courant de toutes ces dérives depuis août dernier par un commissaire dont la crédibilité est incontestable, l'Appointments Committee se soit contenté d'offrir une « nouvelle chance » au tandem Beekarry-Bisasur. L'audit de fonctionnement conduit par Taujoo avait déjà démontré que le problème essentiel tenait surtout à la personnalité et à l'éthique des dirigeants de l'Icac. Il n'est pas dû à la loi, même s'il convient de l'amender à la lumière de l'expérience acquise par souci de clarification et d'efficacité.

Ni la remise en ordre publiquement souhaitée par le gouvernement, ni les remontrances courtoises du Premier ministre n'ont produit le moindre effet. Serait-ce qu'à la direction de l'Icac on se sentirait plutôt protégé par le silence public du président de la République, par ailleurs président de l'Appointments Committee ? Toujours est-il que rien n'a changé depuis la première mise au point du commissaire Taujoo en avril dernier. La situation s'est même dramatiquement dégradée.

Aux questions de principe soulevées par le commissaire Taujoo s'ajoutent maintenant les allégations ahurissantes des enquêteurs limogés par l'Icac sur son mode opératoire. Ils donnent de leurs ex-patrons l'image de mafiosi racketteurs et jouisseurs. Il est surréaliste de lire, entre autres, une accusation de corruption à l'encontre d'un commissaire dans une correspondance officielle du directeur des investigations limogé adressée aux membres de l'Appointments Committee. Sans doute ne s'agit-il que d'une allégation que Bhadain se dit prêt à prouver devant les plus hauts responsables du pays. Il prend des risques considérables et il est surprenant que l'on ne veuille pas entendre ce qu'il aurait à dire.

Jusqu'ici, le gouvernement ne pouvait être tenu pour responsable de l'échec de l'Icac. Dans un souci de bien faire, après l'épisode cafouilleux de l'Economic Crime Office, démantelé dans des circonstances qui ont paru suspectes à l'opinion publique, il a mis en place un organisme indépendant et doté de gros moyens. Il s'est toutefois lamentablement trompé sur les personnes. Il doit en tirer les conséquences.

Si ces hommes décrédibilisés, instables et inefficaces conservent leurs exorbitants pouvoirs, c'est l'État qui devra en assumer la responsabilité. Les hommes politiques font une fois de plus la démonstration que leurs calculs, leurs luttes d'influences, leurs coteries importent toujours davantage que l'intérêt de la nation. La seule explication plausible de l'inertie des décideurs est qu'ils hésitent à sanctionner les commissaires pour des considérations étroites et partisanes, éloignées de l'intérêt général.

Personne ne comprend les raisons pour lesquelles, malgré les sérieuses critiques du commissaire adjoint Taujoo, le jugement sévère de nos cours de justice, les révélations accablantes des hauts responsables révoqués et, par-dessus tout, l'absence totale de résultat, Beekarry et Bisasur restent intouchables. La critique de l'opposition, qui affirme que le gouvernement ne montre pas de volonté réelle de combattre la corruption, est injuste. L'autonomie et les moyens accordés à l'Icac témoignent justement de l'engagement de l'État. L'institution créée est tout à fait capable de remplir sa mission, mais sans sa direction actuelle qui est totalement décrédibilisée. Si l?État persiste à la ménager, c'est lui qui devient suspect. Et coupable !

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