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Le trésor perdu de Gobi

14 août 2005, 00:00

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Le Gobi est un désert à géographie variable : parfois, sa platitude s’égaie d’une oasis dont les peupliers pointent leur doigt vers un ciel sans frontières. Mais, souvent, c’est un monde effrayant, un désert qui porte bien son nom, rien qu’une terre sans hommes où les poteaux télégraphiques sont les seuls repères d’un univers qui n’en a pas. Et toute cette vastitude file tout droit sans prévenir vers n’importe où, Mongolie, Xinjiang, toutes directions confondues, qu’on n’en parle plus.

C’est là que s’avance l’express venu d’Urumqi, un train comme l’on n’en trouve (presque) plus qu’en Chine. Pas un de ces rapides barbants qui jouent les TGV, non, un vrai sleeping qui progresse avec classe dans l’absolu désertique.

Les trains de l’empire du Milieu font voyager leurs passagers en couchettes de luxe, molles et pourvues de thé, d’eau chaude. Pour les plus riches, s’entend. La plèbe doit se contenter de lits « durs » ou, pis encore, de sièges à vous casser les reins. Au matin, le train dégorge sa cargaison de touristes, la plupart chinois. Tout ce beau monde n’a qu’une seule soif : s’entasser dans des bus à destination de Dunhuang, l’une des merveilles du passé : Dunhuang, les grottes aux Mille Bouddhas, l’une des fiertés nationales.

Situés à deux heures de route de la gare, dans une verte vallée que ceinturent de hautes dunes de sable, en plein Gobi, plus de quatre cents temples rupestres et chapelles ont été creusés dans la roche, sur 1,6 kilomètre de long, entre le IVe et le xive siècle. Ils racontent l’histoire de cette région traversée par les Huns et les hordes mongoles de Gengis Khan. Ils rappellent aussi une autre histoire, celle de la Route de la soie. Mais ne rêvons pas. Même si les Romains s’enthousiasmèrent pour la soie et la douceur de sa texture, l’Orient ne commerça pendant longtemps avec l’Occident que par marchands interposés sur ladite route…

Dunhuang exsude surtout la nostalgie du bouddhisme, qui, né dans une Inde où il essaimera, va par la suite s’infiltrer en Chine. Peu de grottes sont encore ouvertes au public pour éviter que trop de visiteurs n’altèrent un peu plus ces chefs-d’œuvre en péril. Ravages du temps, pluies, avatars de l’Histoire, terre friable, les menaces sont multiples sur ce site classé Patrimoine mondial de l’Unesco.

Bodhisattvas aux couleurs fanées, pastels d’une extrême délicatesse ; étourdissantes fresques de bouddhas, peints à répétition sur les murs ; scènes résolument profanes d’épiques batailles ; gigantesques statues de l’« Illuminé » creusées dans la roche également durant les Tang ; Bouddha couché, de facture plus récente, veillé par la foule respectueuse des statues de ses disciples protecteurs ; gracieux élancements des apsaras dansant dans le ciel de l’impermanence, le voyageur ne sait pas à quel saint se vouer.

Une nuisance sonore altère cependant aujourd’hui notre plaisir : devenue l’une des destinations touristiques numéro un à l’heure où la classe moyenne chinoise s’éveille à la découverte de son passé, la visite ne se déroule pas dans la sérénité. Rires, cris, exclamations bruyantes, flashes, les cohortes de fils du Ciel en goguette mènent grand tapage, précédées des drapeaux brandis par leurs guides.

<B>Une des découvertes majeures de l’archéologie</B>

Cette transition opportune nous amène cependant au pourquoi de notre venue à Dunhuang. Les grottes aux Mille Bouddhas sont l’objet d’une douloureuse controverse entre la Chine et l’Occident. Et le scandale n’en finit pas de faire jaser en République populaire.

L’affaire commence au début du xxe siècle, alors que la dynastie mandchoue des Qing est en état de déliquescence – Dunhuang était depuis longtemps à l’abandon. L’ouest extrême de la Chine, berceau de fabuleuses civilisations enfouies sous les sables des déserts du Takla-Makan (Xinjiang) et de Gobi, commence à attiser la convoitise d’archéologues et d’explorateurs plus ou moins animés de bonnes intentions.

Deux figures, au centre de la controverse émergent du groupe de ces aventuriers. Le premier, par qui le « scandale » de Dunhuang arriva, c’est Marc Aurèle Stein. Juif hongrois né à Budapest en 1862, avant de se convertir au christianisme puis d’immigrer en Angleterre.

En mars 1907, après une première expédition au Turkestan chinois, le voici à Dunhuang, alors quasi ignoré des Occidentaux. L’un de ses professeurs, hongrois lui aussi, avait cependant visité le site trente ans plus tôt et Stein s’empressa de suivre ses traces. De persistantes rumeurs laissant entendre que de précieux manuscrits sont cachés dans les grottes de Mogao (nom des grottes de Dunhuang) ne feront qu’aiguiser son appétit de découvertes.

In situ, l’explorateur britannique finit par faire connaissance d’un moine taoïste, un certain abbé Wang. Stein le courtise, le félicite sur les travaux de restauration effectués – alors qu’il n’en pense pas un mot – jusqu’à ce que le moine, flatté, sorte de sous son manteau un paquet de manuscrits. Mais ce n’est là qu’un hors-d’œuvre.

Quelques heures plus tard, l’abbé Wang lui ouvre la cache au trésor : une chambre secrète, scellée dans la montagne depuis des siècles et promise à l’oubli.

« À la faible lueur de la torche du prêtre, écrivit plus tard Stein, une masse compacte de manuscrits grimpait jusqu’à trois mètres de hauteur, sur une surface de près de deux cents mètres carrés. Soigneusement conservés en raison de la sécheresse du climat dans cette chambre taillée dans le roc, cachés derrière un mur de briques, ces manuscrits reposaient là, intouchés depuis des siècles. » Sans doute depuis les alentours de l’an 1000, pour être plus précis.

Stein vient de faire l’une des découvertes majeures de l’archéologie du xxe siècle : il y a là, outre des broderies de soie représentant notamment des figures tantriques, des dizaines de milliers de manuscrits en chinois, en sogdien, en sanskrit, en turc oriental, même en hébreu, les plus anciens datant du ve siècle, les plus récents du Xe Un trésor inestimable constitué en majorité de sutras bouddhiques, mais aussi de livres plus profanes sur l’histoire, l’art et la littérature chinoise, imprimés six cents ans avant la Bible de Gutenberg ! L’explorateur achète sept mille manuscrits complets, six mille fragments plus quelques caisses remplies de broderies et de peintures. Coût de cette opération financée par le British Museum : 130 livres sterling…

Le deuxième personnage de cette histoire est français, il s’appelle Paul Pelliot. Ce linguiste rattaché à l’École française d’Extrême-Orient arrive à Dunhuang en 1908 et pénètre à son tour dans la fameuse « cave no 17 », telle qu’elle est numérotée aujourd’hui. Émerveillé, le chercheur se met aussitôt à l’ouvrage. Par rapport à Stein, il dispose d’un net avantage : sa connaissance du chinois. Durant quinze jours, il affirmera avoir consulté au quotidien près de mille manuscrits.

<B>Éclairer la controverse du point de vue chinois</B>

À son tour, il négocie l’achat d’une partie du trésor au même abbé Wang. Pour moins cher encore : 90 livres en échange d’une dizaine de milliers de manuscrits plus 250 iconographies. Le tout est déposé plus tard à Paris, au Musée Guimet et à la Bibliothèque nationale. Ils y sont encore, mais la France a donné à la Chine les microfilms d’une partie des manuscrits.

Cela ne suffit pas, encore aujourd’hui, à calmer le courroux chinois. Car les spécialistes estiment ici ne pas avoir suffisamment accès aux matériaux et s’estiment frustrés, dans la mesure où la plupart des recherches concernant ces manuscrits ont eu lieu à l’étranger.

Pour en savoir plus, il fallait donc aller parler à un expert, et celui-ci était tout près. Mme Fan Jinshi est la directrice de l’Académie de recherche de Dunhuang, un institut ultramoderne, flambant neuf, à quelques encablures du site. Mme Fan est une institution. L’archéologue réside à Dunhuang depuis des décennies et n’a plus jamais quitté ce lieu, avec lequel elle semble s’être identifiée.

De cet entretien destiné à éclairer la controverse à la lumière de la vision chinoise, il ressort les points suivants : d’abord, dit Mme Fan, « on ne peut pas considérer Stein et Pelliot comme des voleurs. Stein était un archéologue brillant, Pelliot, un sinologue qualifié. Et il faut bien reconnaître que l’empire mandchou des Qing, qui est à l’époque au bord de l’effondrement, porte une responsabilité certaine dans la non-protection du site ».

« Mais, poursuit-elle, le fait que Stein et Pelliot aient acheté ces manuscrits ne change rien au caractère illégal de ce qu’ils ont fait : un décret gouvernemental avait ordonné au moine Wang de refermer la grotte avant leur arrivée. Mon opinion est claire : ils n’auraient pas dû s’emparer de ce trésor ! »

Le troisième argument de la directrice est l’un des points les plus délicats du malentendu : « Les étrangers ont profité de notre faiblesse politique du moment. Le sentiment des Chinois est complexe : si les découvertes des archéologues occidentaux ont permis de pousser les études de la ”dunhuanologie”, on est en droit de se sentir un peu humiliés par tant de légèreté de la part d’étrangers prompts à prendre possession d’un patrimoine national du pays qu’ils explorent ! » Alors, faut-il rendre les manuscrits ? « Les Français nous ont donné des catalogues, des microfilms. Mais, en tant que conservatrice, oui, je pense que les manuscrits devraient nous être rendus. »

Jean-Paul Desroches, conservateur général chargé de la section chinoise, donne une autre version des faits : « Si Pelliot n’avait pas été là, assène-t-il, il n’y aurait plus de manuscrits. D’ailleurs, une partie d’entre eux, rapatriés sur Pékin, ont été pillés en route ! Si Pelliot ne les avait pas examinés, personne n’aurait été capable, à l’époque, de reconnaître leur importance. Quant à la question de savoir s’il faut rendre les originaux, elle s’apparente à se demander s’il faut redonner La Joconde aux Italiens ! »

Devant les guichets du site, « je ne peux rien vous dire là-dessus, demandez à mon chef », s’entend-on répondre par un petit homme replet faisant partie d’une unité de travail dont il refuse de dire le nom. « Disons que je vends des légumes », gouaille-t-il… Il finit par ajouter ce commentaire : « Les explorateurs sont venus chez nous. Mais qu’auraient dit les étrangers si des aventuriers chinois étaient venus chez eux ? »

Si le « scandale » a toutes les chances de s’enfoncer dans les limbes d’une vieille histoire, il ne faut décidément pas trop pousser les Chinois pour qu’ils brandissent à tout propos l’étendard du nationalisme et le souvenir des humiliations infligées jadis à l’empire du Milieu par ces diables d’Occidentaux.

<B>@ 2 005 Le Monde –

Bruno Philip – Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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