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Le thon en eaux troubles

14 octobre 2007, 00:00

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Une ou plutôt deux épées de Damoclès pèsent sur l?avenir de l?industrie de la pêche au thon. Il s?agit, d?une part, de l?abolition dès janvier 2008 d?une préférence tarifaire de 24 % dont bénéficie le thon importé de Maurice à son entrée sur le marché européen. D?autre part, il y a l?application de mesures de rétorsion contre tout pays exportateur de thon soupçonné de provenir d?une pêche illégale.

Dans les deux cas, les répercussions risquent d?être drastiques si aucune solution n?est trouvée. Mais il est permis d?être optimiste.

En effet, si les régimes préférentiels n?existeront plus, ils seront toutefois remplacés par des APE. Telle est la nouvelle formule des relations commerciales entre les pays d?Afrique, des Caraïbes et du Pacifique et l?Union européenne. À la base de cette formule, il y a le principe de négociation, et ce, dans un cadre où les protagonistes sont, avant tout, des partenaires économiques censés être sur un même pied d?égalité.

C?est sans doute pour cette raison qu?Arvin Boolell, ministre de l?Agro-industrie, aussi bien que Jacques Maillard, le nouvel ambassadeur de France à Maurice, refusent d?être alarmistes.

« Ne paniquons pas. L?accord de Cotonou avait été conclu à la dernière minute. Nous avons progressé ces dernières semaines vers un accord qui protégera nos exportations. Nous avons deux plans pour conclure un nouvel accord avec la Communauté européenne. Il s?agit du plan A, via le groupe de l?Afrique orientale et australe (Afoa) et du plan B, via une sous-configuration de l?Afoa avec Maurice, Madagascar, les Comores et les Seychelles », soutient Arvin Boolell.

« Sur le dossier thon, indique Jacques Maillard, il existe une réelle volonté d?aboutir, tant du côté de Maurice et des autres pays concernés que de celui de Bruxelles. Je suis résolument optimiste, et je pense que nous arriverons à un accord satisfaisant dans les délais. Dans toute négociation diplomatique ou économique, c?est toujours à la 25e heure qu?on se décide enfin à bouger. » (Voir aussi l?entrevue de la page 7).

Le risque de dégringolade

Arvin Boolell donne d?ailleurs rendez-vous aux exportateurs mauriciens de thon ce mardi. Mais du côté de ces derniers, c?est l?inquiétude. Et pour cause. Il se pourrait, en effet, qu?au premier janvier, les négociations en vue de constituer un APE n?aboutissent pas.

L?industrie locale du thon risque alors de connaître une dégringolade. Pourquoi ? Parce que les documents spécifiant les articles de cet APE doivent être prêts au plus tard, le 31 décembre. Autrement, que va-t-il se produire ? Les cargaisons de thon qui quitteront Port-Louis le 1er novembre et qui toucheront les ports européens en janvier, feront l?objet d?une taxe douanière de 24 %.

Ces cargaisons ont une période de huit semaines pour qu?elles passent de port en port, jusqu?à leur destination finale. Concrètement, cela veut dire que les opérateurs du secteur Seafood Hub risquent de se voir réclamer de fortes sommes d?argent à cause de l?application de ces taxes.

Et une telle majoration dans les coûts d?opération n?était absolument pas dans les calculs. Si cette éventualité se matérialise, c?est quelque 5 millions d?euros que le Seafood Hub va perdre.

Les opérateurs de ce secteur sont conscients du danger qui les guette. « Nous employons 5 500 personnes. Si la situation ne se décante pas, nous devrons revoir notre personnel, quitte à pratiquer une compression vers le début de décembre. Cette menace vise les quelque 100 000 emplois directs et indirects qu?offre ce secteur », déclare Evert Liewes, président du Seafood Council.

Un os dur à mâcher

Ce dernier ne cache pas son inquiétude face au manque de progrès réalisés jusqu?ici. « Le Premier ministre ne s?est pas prononcé sur la question encore, et Arvin Boolell, le ministre de l?Agro-industrie s?est fait tout petit. Je ne suis pas en train de dire que nul ne fait rien. Je constate que la progression est trop lente. »

Le président du Seafood Council touche là à deux points sensibles de l?industrie de la pêche au thon. D?une part, il s?agit des solutions de repli susceptibles de nous sortir de l?ornière. D?autre part, il s?agit de la question d?origine des thons.

Une des solutions, c?est d?exploiter les possibilités qu?offre le marché américain. Arvin Boolell ne semble pas trop emballé par cette perspective, du moins pour le moment. « Trop tôt pour envisager quoi que ce soit. Le dossier est brûlant. »

Le marché américain est, en effet, un os dur à mâcher. Et ce n?est pas Evert Liewes qui dira le contraire. « La pêche est un secteur extrêmement régulé. Les clients portent une attention particulière à l?origine des thons. Les États-Unis n?achèteront pas des produits issus des ACP. »

Nos produits s?imposeront difficilement sur ce marché, d?abord parce que nos coûts de production sont plus élevés que ceux des exportateurs asiatiques, bien armés pour se battre sur un terrain où il n?y a pas de filet de protection sous forme de préférences tarifaires.

L?autre difficulté s?articule autour de la question de l?origine des thons. Les opérateurs mauriciens sont partagés quant au degré de priorité devant être accordé. Les uns estiment que la question d?origine est une urgence, alors que d?autres pensent que l?établissement d?un APE est prioritaire.

Maurice, qui fait partie de la Commission des thons de l?océan Indien, organisme intergouvernemental chargé de gérer les réserves de thons dans le bassin de l?océan Indien et les zones avoisinantes, n?est pas en conformité avec les règles de cet organisme. Si jusqu?ici notre pays pouvait s?appuyer sur le fait qu?il ne disposait pas du cadre légal devant lui permettre d?appliquer ces règles, tel ne sera plus le cas. Maurice a eu dix ans pour se doter dudit cadre légal.

Pire, les consommateurs, surtout les grandes surfaces américaines, sont à cheval sur l?origine de ces produits. Les responsables de ces magasins veulent démontrer qu?ils achètent leur thon auprès de fournisseurs certifiés. Entendons par là, des fournisseurs qui peuvent démontrer que ces poissons ne proviennent pas de prises illégales.

Inscrit sur une liste noire

Maurice risque donc d?être recalée lors du passage de cet examen. Pourquoi ? Le pays est considéré comme un port de déchargement de prises de complaisance. Lors de la conférence de Bilbao sur le thon en septembre, Cesar Deben, directeur à la Commission européenne, Direction générale de la Pêche et des Affaires maritimes, a déjà tiré la sonnette d?alarme. Il a indiqué que la diplomatie n?a pas réussi à convaincre les États membres, dont Maurice, de combattre la pêche illégale. Il devait mettre le pays en garde contre le risque de voir son nom inscrit sur la liste noire de ceux engagés dans l?Illegal Unreported and Unregulated fishing.

Le sort de l?industrie et surtout son corollaire, le Seafood Hub, n?a rien à envier à celui de l?industrie sucrière. Tout délai et toute tergiversation dans le traitement des dossiers urgents et sensibles se paieront au comptant.

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