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Le temps des épreuves
par Jean-Claude DE L?ESTRAC
Bientôt six mois. Il est maintenant tout à fait possible de porter un jugement argumenté sur l?action du gouvernement issu des dernières législatives. Un premier bilan est d?autant plus justifié que l?expérience le démontre : un nouveau régime qui ne s?attèle pas immédiatement aux réformes qu?exigent les circonstances risque de ne plus les faire.
Ce raisonnement politique est bâti sur la loi des cycles : le mandat classique de tout gouvernement se déroule en trois temps. Un premier temps, presque toujours euphorique, dans le sillage de la victoire, est ce que l?on nomme le temps de grâce. C?est un moment court, assez irréel, où l?adversaire politique se désarme et l?opinion publique se ramollit. Les vainqueurs se parent de vertus que chacun est plus ou moins prêt à leur reconnaître sans droit d?inventaire.
Puis vient le temps des épreuves, du face-à-face quotidien et incontournable avec les réalités économiques et sociales. C?est la mort des illusions et l?enterrement des promesses. Beaucoup de gouvernements sombrent alors dans un abîme d?impopularité. Il leur faut, durant cette phase chaotique, du courage et de la ténacité. Ce sont les qualités premières de l?homme d?État. Les politiciens - l?immense majorité des élus - en sont dépourvus. S?ils agissent avec bon sens et méthode, les gouvernants peuvent garder l?espoir, dans un troisième temps, d?un retour en grâce, au moment même d?affronter de nouveau l?électorat.
« Des mesures démagogiques, et insupportables sur le plan économique, sont venues aggraver l?état des finances publiques. Avec la complicité gênée et silencieuse de l?opposition. L?opinion a été amenée à croire que l?État a encore des moyens alors qu?il est menacé de banqueroute. »
Où en sommes-nous ?
Clairement, le temps de grâce de Navin Ramgoolam est terminé. Assez brusquement. Chacun sent bien que l?année nouvelle annonce la revanche de l?économique ; les faits sont têtus et aucun art de la communication ne parviendra à les escamoter. La première grosse erreur du Premier ministre a été de gaspiller l?énorme capital de sympathie dont il a bénéficié personnellement, dans les premiers mois de son mandat. Il n?a pas su exploiter son ascendant et son autorité retrouvée pour réaliser tout de suite la nécessaire et douloureuse remise en ordre de l?économie. S?il l?avait fait, il aurait pu faire porter le chapeau des mauvais résultats et de l?austérité qui s?impose à ses prédécesseurs.
Non seulement aucune réforme significative n?a été menée jusqu?ici mais des mesures démagogiques, et insupportables sur le plan économique, sont venues aggraver l?état des finances publiques. Avec la complicité gênée et silencieuse de l?opposition. L?opinion a été amenée à croire que l?État a encore des moyens alors qu?il est menacé de banqueroute. Moody?s, une agence mondiale de notation de la solvabilité des Etats, vient de le faire savoir au monde entier.
Il y a une explication à ce gâchis, peut-être deux. La première me semble être une absence de vision et de leadership ; la deuxième découle de la première et l?amplifie : c?est l?absence de cohésion de l?équipe gouvernementale.
Le Premier ministre, pourtant parfaitement informé de la gravité des finances publiques, des handicaps de l?économie nationale et des incidences de la conjoncture internationale, n?a toujours pas expliqué, de manière concrète, comment son gouvernement entend s?y prendre pour sortir le pays du marasme qui s?étend. Les références rituelles à son manifeste électoral ne peuvent tenir lieu de programme gouvernemental, contrairement à ce que s?imaginent les néophytes de son gouvernement. Et certaines préoccupations manifestées par Navin Ramgoolam lui-même apparaissent davantage motivées par la promotion de son image personnelle, et celle de son parti, que des exigences nationales.
Personne au gouvernement ne semble savoir ce qu?est la vision du Premier ministre à un moment où toutes nos ambitions de progrès et de croissance sont dramatiquement compromises. Les circonstances exigent à la tête du pays un homme de conviction, capable dans des conditions exceptionnellement difficiles, de proposer à la nation un programme de redressement et d?ajustement structurel. Il s?agit d?imposer des efforts et des sacrifices à tous. Or, Navin Ramgoolam n?est toujours pas sorti de la logique électoraliste de sa dernière campagne ; il soigne sa clientèle, il croit soigner son image ; il règne mais il ne dirige pas encore.
Cette absence de vision et ce leadership informulé, produisent une équipe gouvernementale amorphe et incohérente. Il y a bien quelques ministres qui donnent le change mais sur les principaux dossiers, économiques notamment, ceux qui nécessitent les décisions «painful» dont le vice-ministre et ministre des Finances parlent depuis son installation, il ne s?est encore rien passé. L?impression que laisse cette indécision, malgré les fréquentes analyses catastrophistes du ministre lui-même et les mises en garde répétées des institutions financières internationales de surveillance, c?est que le gouvernement est divisé sur la marche à suivre. En tout cas, il ne marche pas.
Pourtant, ce qu?il importe de faire ne peut être ignoré de l?économiste Sithanen. La seule conclusion que l?on peut en tirer, c?est que des contingences politiciennes empêchent le gouvernement, pour l?heure, de prendre le tournant de la rigueur et de la remise en ordre.
Il le faudra bien pourtant. À moins d?émuler les Mugabe et les Castro de la planète, Navin Ramgoolam et son ministre des Finances doivent urgemment annoncer un plan d?assainissement des finances publiques, comportant un programme de réduction du déficit et de gestion de la dette nationale devenue asphyxiante. En économie facile, cela veut dire réduire les dépenses du gouvernement et augmenter les revenus.
La détérioration des finances publiques s?est doublée, comme chacun le sait, de l?affaiblissement des principaux secteurs productifs de l?économie et du ralentissement de la croissance, avec leur corollaire, un chômage grandissant. Il n?y qu?un seul antidote à ce mal. C?est l?investissement, local et étranger. Il faut un investissement vigoureux et soutenu pour impulser la croissance, créer des emplois et générer davantage de recettes fiscales. Le gouvernement le sait mais il n?avance que contraint et contrit. Toujours la même explication : beaucoup de Travaillistes, y compris le Premier ministre lui-même, font de leur promesse ethno-gauchiste de démocratisation de l?économie, la pierre angulaire de leur gouvernance. Ils continuent à vouloir s?accrocher à cette chimère tandis que la crise économique s?intensifie. Si, dans un tel contexte de ralentissement de l?économie, il va encore falloir chercher à sélectionner des investissements politiquement corrects, c?est-à-dire brun et rouge, le déclin est inéluctable.
Tout n?est pas encore perdu. Le Premier ministre a pris quelques décisions récentes qui semblent indiquer un début d?aggiornamento. Après la fournée des nominés de représentation, quelques cadres de haut niveau prennent position ; les Lam, les Ruhee, les Mansoor, les Darga ne sont pas là pour faire de la figuration. Et Rama Sithanen n?est pas doué pour le cinéma muet. Ramgoolam doit maintenant tenir son rôle. Il est venu le temps des épreuves. ■
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