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Le temps de la reconstruction

19 juin 2004, 20:00

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Les bulldozers politiques, économiques, technologiques, militaires et idéologiques entraient en action pour démolir le monde du xxe siècle issu des deux guerres mondiales : le communisme à l?Est et au Sud, et l?économie « keynésienne » ou « fordienne » à l?Ouest. L?Amérique sous Reagan (1981-1989) a défait l?URSS et le communisme. L?Amérique sous Reagan s?est engagée dans des baisses d?impôts qui amorcent la déconstruction libérale : place aux marchés, à l?initiative entrepreneuriale, à l?innovation, au recul de l?état et des régulations publiques.

Si l?élection de Reagan a marqué le début de la destruction libérale, sa mort intervient au début de la reconstruction. Il aura fallu vingt-cinq ans. En 2004, commencent à sortir de terre les premiers étages du monde nouveau. Les lignes de force géopolitiques, les grandes tendances macroéconomiques, les grandes fractures technologiques deviennent nettes. Cette « perte de sens » laisse place à une phase de recomposition des champs économique, politique et idéologique.

Un basculement majeur est prévu

On peut, bien sûr, s?arrêter aux incertitudes. Elles restent nombreuses : le Moyen-Orient trouvera-t-il les voies de sa modernité ? L?Afrique sera-t-elle dévorée par le sida ? L?Amérique latine réussira-t-elle à trouver une voie moyenne entre les états-Unis et l?Europe ?

Mais on peut aussi regarder les certitudes. L?hyperpuissance américaine, assise sur une suprématie dans tous les domaines, va perdurer. La Russie de Vladimir Poutine revient sur le devant de la scène. Surtout, la percée des géants démographiques du Sud - Chine, Inde, Brésil - est vertigineuse. La Chine deviendra, si elle prolonge son rythme, la première puissance économique mondiale en 2040, dépassant les états-Unis, l?Inde sera juste derrière.

L?ensemble du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) doublera dans moins de dix ans les quatre grands européens réunis (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie). En 2050, Chine, Inde et Brésil pèseront six fois l?Union européenne, enfoncée par sa faible démographie et par sa molle croissance.

Pour se rendre compte du basculement à venir, il faut avoir en tête que l?économie des états-Unis représente sept fois celle de la France aujourd?hui. On mesure quotidiennement ce que cela représente de différence de force. En 2050, l?économie chinoise vaudra quatorze fois celle de la France !

Le nouveau monde nous saute à la figure. Tout va aller très vite. Et les conséquences sont parfaitement prévisibles. L?Europe, vieillie et reléguée, sera de plus en plus menacée par les délocalisations de ses emplois non qualifiés, puis qualifiés. Mais elle le sera encore plus gravement par le déplacement de ses firmes et de ses capitaux, qui ne peuvent qu?être attirés vers les nouveaux horizons. Le marché français : 1/14 du chinois, croyez-vous que Renault ou BNP Paribas auront encore leur siège ici ?

Le corollaire de cet afflux massif des pays (aujourd?hui) riches vers les pays peuplés est le retour d?un nouvel état régulateur. Lui seul peut discipliner les marchés laissés à eux-mêmes, organiser et faire accepter les transitions inévitables.

Mais encore faudrait-il qu?il regarde autour de lui et trace des perspectives. Par exemple, pour relancer un vaste programme d?équipement énergétique, les BRIC ayant épuisé les réserves mondiales de pétrole d?ici à 2050 ? et peut-être avant. Plus généralement, pour redéfinir la spécialisation de la France dans ce maelström : quels secteurs et quels emplois dans vingt ans ?

Il faut inventer, dit Patrick Artus, « un nouveau keynésianisme » qui mêle l?investissement public dans les nouvelles technologies et l?université avec la lutte contre les rentes (banques, télécoms, transports) et l?aide « aux entreprenants », conservés du libéralisme.

Renaissance des luttes sociales

La « reconstruction » postreaganienne s?observe partout. Robert Boyer (Une théorie du capitalisme est-elle possible ? éd. Odile Jacob) en dresse un inventaire : à la suite du scandale Enron, une « moralisation » des entreprises est en cours, ne serait-ce que par crainte de la justice ; les luttes sociales renaissent, qui « civilisent » le capitalisme ; l?épuisement des matières premières va contraindre « au développement durable ». Ce qui est vrai des nations l?est aussi des grandes firmes, dont beaucoup font face, dans une conjonction, à des choix existentiels, technologiques (des télécoms aux OGM) ou financiers (relancer les OPA).

Dans cet avenir visible, la place des uns et des autres se détermine aujourd?hui. Les tournants se prennent là, maintenant, pour le xxie siècle. Le moment est historique.

@ q 2 004 Le Monde ? Eric Le Boucher

Distribué par The New York

Times Syndicate

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