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Le savoir-faire mauricien ou la culture del?à-peu-près

26 décembre 2004, 00:00

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Transformer Maurice en knowledge hub. L?ambition est louable. C?est même la seule alternative possible pour se faire une place au soleil de la mondialisation face aux géants comme la Chine et l?Inde. Mais comment faire passer une population d?origine rurale, encore bien ancrée dans ses traditions dont la culture industrielle est relativement récente, à l?ère post-industrielle ?

Tant qu?il s?agissait de troquer le sabre pour la machine à coudre, nous restions dans le bricolage. Aujourd?hui, la matière première, ce n?est plus la canne ou le tissu, mais la matière grise ! Il ne s?agit plus seulement de maîtriser la machine, mais de savoir utiliser ses capacités intellectuelles.

Mais surtout, le règne de l?amateurisme est terminé. La débrouillardise, qui a été un moteur dans les années 80, a fait son temps et montré ses limites. Force est de constater qu?aujourd?hui, l?île Maurice est arrivée à un stade de son développement où elle stagne, comme si elle n?arrivait pas à franchir une étape.

Jusqu?à présent, même si les décideurs, qu?ils soient politiques ou économiques, ont une vision à plus ou moins long terme, c?est toujours au niveau de l?exécution que cela pèche. Des projets sont initiés à la va-vite ? et annoncés à grand renfort de publicité ? sans que les structures nécessaires à leur application soient réfléchies et mises en place. Grosso modo, on met la charrue avant les b?ufs.

La cybertour en est un bel exemple. On l?a construite sans véritable stratégie de marketing pour la remplir. Résultat : pour l?instant, elle n?accueille que des centres d?appels et des ministères qui n?ont certainement pas besoin d?un bâtiment aussi « intelligent ». Trop souvent, on n?agit pas, on réagit. On pare au plus pressé, on colmate les brèches. Or, on ne peut plus se contenter de l?à-peu-près, tout simplement parce que le monde a changé et que la compétition s?est durcie.

Une obéissance aux diktats

L?à-peu-près : plus qu?une expression, c?est une culture, aussi bien enracinée dans nos m?urs que la canne et les préjugés si chers à Malcom de Chazal, que l?on retrouve à tous les niveaux. C?est elle qui vous fait hurler devant l?artisan incapable de tenir ses délais de livraison ou de rendre un travail soigné, la commerçante qui ne connaît rien aux articles qu?elle vend.

C?est aussi elle qui permet à n?importe qui de se décréter du jour au lendemain maçon, entrepreneur, consultant, informaticien, etc. sans en avoir les compétences réelles. Comme il n?y a pas de Chambre des métiers, c?est facile. On fait illusion un temps. Jusqu?au jour où il devient difficile de cacher son incompétence et où il faut se rendre à l?évidence : celui que l?on prenait pour un professionnel n?est en fait qu?un gentil amateur.

« À cause de la taille du pays et du niveau de développement socio-économique, nos besoins en main-d??uvre se limitent à une expertise moyenne. On va être pendant longtemps des amateurs professionnels », estime un observateur. Mais le hic, c?est lorsqu?on est confronté à l?étranger. « De nombreux clients trouvent que l?on n?est pas assez rigoureux, par rapport à d?autres pays comme la Chine par exemple. De même, beaucoup d?usines ont du mal à percer sur le marché américain, pour cette raison », assure Arif Currimjee, le président du Joint Economic Council.

Qui dit à peu près, dit manque de prévoyance, de planification, de rigueur, de contrôle, et de suivi. À cet égard, le rapport de l?Audit est un monument dédié à l?à-peu-près. Il ne stigmatise pas seulement le gaspillage des fonds publics, il met en lumière la mauvaise gestion des projets. Autre exemple, celui de St-Félix : à cause d?une procédure qui n?a pas été respectée par rapport à l?Outline Scheme, le projet est gelé et l?investisseur menace de partir. À Bel-Ombre, on a laissé entendre aux promoteurs de l?hôtel Voile d?Or, qu?ils pourraient aménager une plage, avant de se rendre compte ? une fois l?hôtel construit ? qu?un tel projet menaçait l?écosystème marin. L?à-peu-près entretient un flou qui permet de naviguer au gré de ses intérêts.

Et puis l?à-peu-près a un coût : 100 millions de roupies dans le cas de la modification du tracé de l?autoroute reliant Plaine-Magnien à Bel-Air, pour protéger la forêt de Ferney !

Véritable gangrène qui envahit chacun d?entre nous, cette culture de l?à-peu-près sape nos exigences d?excellence et de rigueur. Pourquoi être plus efficient, puisque le résultat a l?air de suffire amplement, puisque bon an mal an ça marche ?

D?où vient ce manque d?exigence vis-à-vis de soi-même et des autres ? Pourquoi se contente-t-on toujours de faire les choses à moitié, de préférence au jugé et dans l?urgence, sans jamais aller jusqu?au bout ?

Il ne s?agit pas seulement d?un manque de moyens, de ressources humaines qualifiées, d?une absence de volonté ou même de savoir-faire, mais plus, semble-t-il, d?une attitude et d?une mentalité, héritées à la fois de la colonisation et d?une culture empreinte de dévotion, dont le mot-clé, à l?une comme à l?autre, est la soumission : à la nature, à la volonté divine, à l?homme. Avec comme première conséquence, une certaine incapacité à se projeter dans l?avenir, à anticiper et donc à planifier. On vit au jour le jour.

Bien qu?elle se soit émancipée de la terre, la population conserve de ses origines paysannes, une certaine obéissance à la nature dont elle accepte les diktats. De même, en maintenant des pratiques religieuses vivaces, elle montre son adhésion à la loi divine. « La religiosité et ses rituels ? et non pas la spiritualité qui est une force créatrice ? occupent une place prépondérante dans cette culture de l?à-peu-près. Si on accepte aussi facilement d?être dans un carcan de pensée, cela a un effet très contraignant et abrutissant sur la volonté de se surpasser », estime Ram Seegobin.

À cet atavisme culturel, s?ajoutent les séquelles d?un système colonial basé sur la soumission à un pouvoir qui possédait le savoir et l?argent. Tout ce qu?on demandait à un travailleur, c?était d?exécuter les ordres, en échange de quoi, on lui assurait ses besoins essentiels. Il n?était évidemment pas question de libre-arbitre, encore moins de responsabilisation. Aujourd?hui encore, la relation patron-employés est fondée sur ce modèle infantilisant maître-esclaves.

On attend de son patron qu?il prenne toutes les décisions à notre place, on s?en remet totalement à lui, puisqu?il est censé détenir « la vérité ».

De son côté, le mode de management n?a pas évolué. Il repose toujours sur une forte hiérarchisation, la culture du blâme et du secret, avec comme corollaire une absence de reconnaissance et de communication. L?information, par exemple, circule du haut vers le bas, quand elle circule. Jamais l?inverse. Bien souvent, les techniciens sur le terrain ont du mal à faire remonter leur appréciation d?un champ d?action qu?ils connaissent pourtant bien.

Cet état d?esprit ne favorise pas la motivation et le dépassement de soi. Pourquoi en faire plus puisque je ne suis pas reconnu, se dit le salarié. « Ce ne sont pas les travailleurs qui sont les plus allergiques au rendement, mais les patrons qui ont une conception erronée de la productivité », estime Oomée Namrod, Senior Analyst au National Productivity and Competitiveness Council (NPCC). « Dans leur esprit, cela veut dire exploiter les autres. Alors que la productivité, cela veut dire travailler mieux et plus avec moins d?effort. »

Une culture de l?imitation

La méritocratie, tout comme la bonne gouvernance, reste un concept sans fondement réel. Dans de nombreuses entreprises privées et institutions publiques, ce n?est pas toujours la compétence qui dicte les nominations aux postes clés, mais des critères autrement plus subjectifs. Et puis, comment parler de mérite s?il n?y a pas d?abord de reconnaissance ?

« C?est la faute des patrons, s?il y a de l?à-peu-près dans leur société. La gestion des ressources est plus importante que la formation elle-même. Et elle se fait à travers le management. C?est surtout la vision du top management qui est fondamentale. Est-ce que nous les patrons, avons cette vision ? Je n?en suis pas sûr », reconnaît Arif Currimjee.

Même la formation, dont on nous rebat les oreilles, se fait au petit bonheur. Qui forme qui et pourquoi ? À quoi sert une formation s?il n?y a pas d?évaluation après ? « On ne mesure pas les résultats, tout comme on n?évalue pas la performance. Il manque un système de gestion professionnelle pour donner plus de traçabilité à une action et assurer le suivi », affirme Monica Maurel, conseillère en gestion d?entreprise, en ajoutant : « Beaucoup de formations restent au niveau de la sensibilisation et non pas de l?application. En situation de crise, on retrouve ses anciens réflexes. »

Enfin, l?absence de modèles propres ne contribue pas à l?estime de soi et donc à la volonté de mieux faire. « Le système colonial a entraîné des complexes et engendré une culture de l?imitation. Au lieu de s?inventer, on a toujours essayé d?imiter ce qui se faisait ailleurs. Inévitablement, on va vers des obstacles et des limites », estime Ram Seegobin. Le modèle occidental a, en effet, toujours servi de référence ? y compris dans ses aspects négatifs ? au détriment des modèles africain et indien qui ont été systématiquement dévalorisés. Ce n?est donc pas étonnant si ? mis à part une petite catégorie de la population ? la masse a développé un complexe d?infériorité.

Et même la bourgeoisie qui a émergé au lendemain de l?indépendance n?a pas pu ou pas su se défaire complètement de cette piètre image qu?on lui renvoyait. La surestimation reste fantasmée. Dans la réalité, on choisit toujours le modèle infériorisé. « Tant qu?on ne se débarrassera pas de ces modèles, on restera des amateurs », prévient Rada Tirvassen, du Mauritius Institute of Education.

Dans les années 70 pourtant, il y a eu une dynamique de construction identitaire qui a culminé avec l?arrivée au pouvoir du MMM en 1982. « Cette victoire de l?unité nationale devait être consolidée par des décisions d?ordre linguistique, culturelle et institutionnelle. C?est là où la méritocratie pouvait constituer un instrument important, en regroupant tous les Mauriciens sans considération ethnique autour de leurs institutions. C?était une décision que devaient prendre les politiques. Ils ont préféré jouer sur le court terme et sur ce qui nous divisait », explique Rada Tirvassen.

La cassure de 1983 met un terme à ce nouveau modèle de société. « Politiquement, c?était un retour à la case départ. Et sur le plan identitaire, un échec de notre capacité à assumer notre histoire commune. » En jouant encore et toujours sur les clivages ethno-castéistes, les politiques n?ont pas rendu service à la collectivité, puisqu?ils ont favorisé le repli sur soi et instauré la méfiance.

Une absence de remise en question

Vingt ans plus tard, on en voit les conséquences. Ainsi, comme de nombreux entrepreneurs, Arif Currimjee est convaincu que l?avenir est aux structures légères plus réactives face à la concurrence et au travail en réseau. Mais l?étanchéité des cultures explique la difficulté à développer ce concept. « On demande à des entrepreneurs de cultures différentes de se faire confiance ! La gestion des relations est plus difficile quand l?environnement n?est pas homogène. »

L?éducation détient une lourde part de responsabilité dans cette culture de l?à- peu-près. D?abord, elle aurait dû promouvoir des valeurs citoyennes et progressistes pour aider à construire cette identité mauricienne. Ce qui n?a pas été le cas. « On a utilisé l?école pour gérer nos conflits identitaires ethniques sans les régler. Par exemple, jusqu?à présent, on a été incapable de sortir les langues orientales de leur catégorisation ethnique. Elles sont perçues comme la propriété de tel ou tel groupe, alors que tous les Mauriciens auraient dû les apprendre. C?est la même chose pour le créole », explique Rada Tirvassen.

De même, elle aurait dû donner des repères spatio-temporels ? par l?enseignement tout au long de la scolarité de matières comme l?histoire, la géographie et la littérature mauricienne, par exemple ? pour permettre aux individus de se situer par rapport à leur pays et à leur région et développer ainsi le sens de l?appartenance. Il semble que la réforme du ministre de l?Éducation, Steve Obeegadoo, aille timidement dans ce sens.

Ensuite, l?école, basée sur la sélection, n?a jamais eu pour vocation de faire réfléchir, d?encourager la créativité et l?esprit critique. Depuis l?indépendance, elle a, avant tout, servi à produire ce dont on avait besoin, c?est-à-dire une main-d??uvre docile et pas chère, composée de travailleurs manuels, d?employés et de fonctionnaires. Ce n?est pas le lieu où l?on apprend à raisonner et à s?ouvrir au monde, mais seulement celui où on passe des examens. Il ne faut donc pas s?étonner du faible niveau général de l?ensemble de la population, y compris de ce qu?on nomme « l?élite ».

« Ça continue de nos jours, y compris à l?université, regrette Ram Seegobin. Il y a très peu de vie universitaire et intellectuelle. C?est affligeant. Il n?y a pas de débat d?idées. » C?est un fait qu?il y a peu de leaders d?opinion en dehors des médias, seul espace public où les questions d?intérêt général sont débattues.

Que révèle alors cette culture de l?à-peu-près, sinon un fort degré de conservatisme et une absence de remise en question, que renforcent l?insularité et l?exiguïté du marché. Par peur du changement, on préfère se retrancher derrière ce que l?on connaît, copier plutôt qu?innover. Par manque d?autonomie, on reste prisonnier d?un schéma social et intellectuel confortable. Cette attitude volontiers fataliste et puérile permet de rejeter constamment la responsabilité ou la faute sur l?autre. On aboutit alors au fameux « Pas moi ça, li ça ». « Il y a une démission de ses responsabilités individuelles. On a toujours tendance à attendre trop des autres, à compter sur les autres pour réfléchir », estime Oomée Namrod.

L?à-peu-près permet de rester dans le statu quo et d?éviter les questions dérangeantes. On le voit avec le démantèlement des accords préférentiels (Protocole sucre et accord multifibres), prévu depuis de longues années. Dès que l?Europe annonce un sursis, tout le monde pousse un ouf de soulagement. Mais personne ne remet en cause la pérennité de ces piliers.

Or, on sait aujourd?hui que « notre salut » passe par les services plutôt que les produits manufacturiers. Mais mis à part l?industrie sucrière qui a su prendre les devants en se restructurant et en se diversifiant, l?industrie textile a encore aujourd?hui du mal se penser autrement. « On ne pouvait pas en parler, cela risquait d?entraîner autre chose », avoue Arif Currimjee.

Ainsi, le principal frein auquel nous sommes confrontés aujourd?hui est d?ordre psychologique et non pas économique. De plus en plus de personnes et d?organismes en ont conscience. Tous ont le même mot d?ordre : « think out of the box ». « Notre gestion n?est plus appropriée au monde moderne. On va devoir prôner de nouvelles idées, se remettre en cause. C?est essentiel pour attirer l?étranger », martèle Arif Currimjee. Dans l?express du 24 novembre, Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Chambre du commerce et de l?industrie, écrit : « Des observateurs étrangers sont d?avis que nous dépensons trop d?énergie à défendre une stratégie économique qui a fait son temps. Au lieu de nous accrocher au passé, il nous faut consacrer toutes nos ressources, notre énergie, notre imagination à développer une nouvelle vision, probablement en rupture avec l?ordre économique existant, qui nous permettra de faire un nouveau bond en avant? »

Penser « hors du cadre » suppose d?abord que l?on modifie son état d?esprit et son comportement à tous les niveaux et dans tous les secteurs. C?est ce qu?essaye de faire depuis plusieurs années déjà au niveau des collectivités locales et des entreprises, le NPCC en utilisant un outil inspiré des cercles de qualité, les civic action team, ou encore les méthodes japonaises de progrès continu (kaizen) et d?élimination des gestes inutiles (muda). Il s?agit de développer la responsabilisation de chaque citoyen, l?esprit de groupe et? le bon sens. Un véritable travail de fourmi dont les résultats ne sont pas toujours mesurables tout de suite. Et puis, bien sûr, il faut former à la qualité et à la rigueur, favoriser le travail en équipe, apprendre à déléguer et ne pas hésiter à faire appel aux compétences extérieures quand la situation l?exige.

Régler la question identitaire

Mais la culture de l?à-peu-près se perpétuera tant qu?on n?aura pas d?abord réglé la question identitaire. Pour pouvoir s?ouvrir aux autres, il faut se connaître soi-même. Et cela commence par la reconnaissance de notre histoire. Il faut en finir avec l?idée que l?histoire de Maurice naît en 1968 avec l?indépendance. Oblitérer toute la période de la colonisation, c?est faire l?impasse sur nos origines réelles, l?interaction entre les communautés, et surtout ne pas panser les blessures.

Et puis, le jour où l?on acceptera ses origines pour ce qu?elles sont ? c?est-à-dire un plus, mais pas une fin en soi ?, on pourra s?en dégager et s?assumer en tant que représentant d?un pays et non pas d?une communauté. Aujourd?hui, la majorité des Mauriciens sont nés à Maurice de parents et de grands-parents mauriciens. Se référer continuellement à la patrie ancestrale ne sert à rien, à la fois parce que le souvenir transmis n?a plus grand-chose à voir avec la réalité (depuis le temps, elle a évolué, elle !) et que c?est une notion enfermante et donc morbide.

Ce n?est qu?en prenant du recul par rapport à soi-même, en identifiant ses forces et ses faiblesses que l?on peut espérer aller plus loin et agir en conséquence. À partir du moment où l?on a confiance en soi, l?autre n?apparaît plus comme un danger, mais comme une source d?enrichissement.

Reconnaître que la seule chose que l?on sait, c?est que l?on ne sait rien, c?est le début de la connaissance. Devenir le centre du savoir vaut bien un aveu d?ignorance !

Se référer continuellement à la patrie ancestrale ne sert à rien, à la fois parce que le souvenir transmis n?a plus grand-chose à voir avec la réalité (depuis le temps, elle a évolué, elle !) et que c?est une notion enfermante et donc morbide.

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