Publicité

Le Romaya affole la bourgeoisie d’Etat

23 avril 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L’exaspération bureaucratique est à son comble en ce mardi d’avril 1982. Imaginez-vous ! le Romaya est en panne de moteur devant l’île Plate. Un moindre mal, penseront ceux qui savent que nos bateaux de pêche ne sont jamais à l’abri d’ennuis mécaniques de toutes sortes. Et puis, l’île Plate, c’est encore la porte d’à-côté. C’est quand même moins éloigné et moins dangereux qu’une des îles de l’archipel Cargados Carajos, plus connu comme Saint-Brandon, ou plus loin encore, pour ne pas parler de dérive entre Tromelin et Madagascar. D’ailleurs le Romaya n’est plus un bateau de pêche. Son proprio, Sam Pyndiah, l’a transformé, peut-être prématurément, en bateau de croisière pour excursionnistes locaux et étrangers, voulant mieux connaître les îles au nord de Maurice. Il est d’ailleurs à sa 105e sortie-promenade et c’est le premier incident qui affecte sa nouvelle vocation touristique et ludique.

Le Romaya n’a donc pas coulé ni n’est en perdition. Il bute seulement sur des ennuis mécaniques – un déchet de carbone qui bloque le tuyau d’échappement... une “ peccadille”, au dire de Sam Pyndiah – et n’a pu, à l’heure fixée, se remettre en route en direction du Port Louis. Alors qu’est-ce qui justifie ce rassemblement de V.V.I.Ps et de grosses légumes au Chien de Plomb, à une heure aussi avancée de la nuit. Il y a là, en effet, plusieurs hauts fonctionnaires dont un gouverneur de la Banque de Maurice, des hauts gradés de la police, l’état-major du ministère de l’Education, des recteurs et des rectrices de collèges d’Etat. Qu’est-ce qui justifie que tout ce beau monde fasse le pied de grue, tout en scrutant désespérément l’entrée de la rade, en dépit de l’obscurité ambiante. Un clochard, plutôt provocant, exacerbe encore l’exaspération générale, en lançant à la cantonade : “Ki zotte pé attanne Romaya. Zotte pas conné bateau-là fine coulé l’île Plate ? Ki aspéré, zotte pé aspéré ?” C’en est trop ! L’énervement est à son comble. Des épouses de hauts fonctionnaires s’évanouissent. D’autres se convulsent. Des pandores galonnés ordonnent d’enfermer ça la bousse cabri et de le chapitrer comme il convient.

On a seulement oublié de préciser plus tôt, que parmi la centaine de passagers, indûment bloqués sur l’île Plate, se trouvent une soixantaine d’élèves des classes terminales d’un des collèges d’Etat pour filles les plus huppées de l’île, établissements scolaires d’Etat où les places sont astucieusement réservées à la progéniture de la haute bourgeoisie d’Etat mauricienne, autrement dit à la prunelle des yeux pour un nombre appréciable de nos hauts fonctionnaires et autres grands commis d’Etat. Voilà ce qui donne un air de Conseil des ministres à notre Chien de Plomb, pas encore transformé en Front de Mer du Port-Louis. Les propos proférés y sont particulièrement acrimonieux. On soulève volontiers la moindre pierre pour dévoiler la moindre parcelle de responsabilité et même de complicité : Qui donc a permis à Sam Pyndiah de transformer un bateau de pêche en bateau de croisière ? Qui donne les certificats de navigabilité à ce qui peut devenir un véritable cercueil flottant ? Comment un collège d’Etat – et surtout pas n’importe lequel – peut prendre l’initiative d’organiser une excursion maritime aussi dangereuse ?

L’affolement est tel que le commissaire de police, M. A. Rajarai, ordonne à l’inamovible Amar de larguer les amarres et d’aller porter secours au Romaya. Ce largage des amarres est d’autant plus inattendu que ce bâtiment de guerre doit célébrer, en ce soir fatidique, ses huit ans d’immobilité en rade du Port Louis.

Les nouvelles sont pourtant rassurantes du côté de l’île Plate. Après avoir longuement et désespérément cherché la cause de la panne, l’ingénieur finit par découvrir le morceau de carbone obstruant le tuyau d’échappement. La “peccadille” dûment enlevée et tout est remis en marche. Le meuglement de la sirène rassemble les ondines comme les autres passagers du Romaya qui fend de nouveau les flots, à vitesse accélérée, en direction du Port Louis. Une autre Sirène, un bateau de pêche, se trouvant au large de Rodrigues, propose inutilement son aide au Romaya.

Au large du Coin de Mire, survient un incident plutôt comique. L’Amar croit apercevoir le Romaya et lance une fusée éclairante que le Romaya prend pour un appel de détresse. Il accourt donc au secours de l’Amar. Le Romaya est tellement pressé de rentrer au Port Louis que l’Amar s’essouffle visiblement à le suivre.

Il est une heure trente du matin quand le Romaya fait son entrée en rade du Port Louis et vient s’amarrer au Chien de Plomb. Les donzelles du collège d’Etat se jettent volontiers dans les bras parentaux, accueillants et chaleureux. Les hauts fonctionnaires présents retrouvent la prunelle de leurs yeux. En dépit de la joie des retrouvailles, les visages demeurent tendus et les mâchoires serrées. Sam Pyndiah essaye vainement de dérider l’atmosphère. Il se serait bien passé de cette contre-publicité, comprendra-t-il plus tard.

Publicité