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Le roman des romans de Marie-Thérèse Humbert

4 février 2007, 00:00

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Ne crachons pas sur un titre aussi inspiré et dont Marie-Thérèse Humbert attribue la paternité à Fred Constant, attaché culturel à l?ambassade de France. Celle-ci, ainsi que le Centre Charles Baudelaire et l?université de Maurice, ont accueilli cette semaine cette digne représentante de la littérature mauricienne en France. Elle ne s?est pas dérobée à cette confession publique bien qu?elle se prétende davantage de l?écriture plutôt que de la parole.

L?épreuve n?est pourtant pas imaginaire chez cette femme de Lettres plaçant si haut cette faculté inventive et créatrice, dans sa vie comme dans son ?uvre. Elle apprécie cette nouvelle opportunité de redire et de répéter que ses romans ne sont pas autobiographiques. Échappe-t-on pour autant à la tentation de se raconter même quand on fait profession de foi de s?accrocher à l?imaginaire comme d?autres aux étoiles ? Mais entendons-nous. Au lieu de chinoiser (que Joseph Tsang Mang Kin, le poète inspiré du Grand chant hakka, me pardonne) sur les parcelles autobiographiques pouvant se nicher dans les constellations imaginaires de Marie-Thérèse Humbert, admettons une fois pour toutes qu?elle n?est pas romancière à exploiter indéfiniment une ou plusieurs anecdotes autobiographiques. Nous savons et respectons son horreur de l?insignifiance, allant jusqu?à la remodeler pour rendre signifiant ce qui est incohérent.

C?est entendu : Marie-Thérèse Humbert n?est pas Nadège. Cela ne lui donne pas le droit pour autant de détruire une ?uvre prête à paraître qu?elle considère aujourd?hui trop autobiographique. « Certains se reconnaîtront dans mes lignes », appréhende-t-elle. Et après ? Nous vivons au vu et au su de ceux et celles qui nous entourent. Qui sommes-nous pour empêcher les autres de poser un jugement sur nous ? Quelle immunité pouvons-nous revendiquer ? Aujourd?hui, cette ?uvre paraît trop autobiographique à Marie-Thérèse Humbert. Demain, son imaginaire trouvera le moyen de noyer cette part autobiographique obsédante dans un autre univers imaginaire de sa concoction. Et ce sera tout bénef pour la littérature mauricienne.

Retenons plutôt le cri du c?ur du fils adoptif de Jacques Boutteleau dit Jacques Chardonne (1884-1968), l?auteur inspiré d?Epithalame, le brillant analyste du couple humain, un des écrivains préférés du bibliophile François Mitterrand. Directeur littéraire chez Stock, ce fils adoptif n?hésite pas à la cuisiner : « Qui est Nadège ? » Il se félicite pourtant de ses dénégations : « Réjouissons-nous ! une romancière, une vraie, est née ! » La suite des succès littéraires de l?auteur d?À l?autre bout de moi le prouvera amplement.

Elle sait avoir raison sur toute la ligne. Elle en veut pour preuves les nombreuses origines qu?on lui prête généreusement : camarguaise après son Zenfant l?oraze ; berrichonne après Le chant du seringa la nuit. Elle ne sait seulement pas combien elle se raconte en inventant des vies imaginaires, des univers sortis tout droit de son imagination, mais aussi d?un inconscient difficile à maîtriser, car riche de toutes ses incessantes rêveries du promeneur solitaire qu?elle ne cesse d?être, qu?elle déambule au pied de l?étrave de sa Montagne des Signaux, qu?elle se perde en pensée dans les anciens sentiers de canne à sucre de sa colline Candos, ou qu?elle vogue d?un navire-bosquet à un autre, mouillant dans ses rades-pâturages berrichonnes.

Elle s?avoue plusieurs ancrages et croit pouvoir s?éloigner de notre Bell Buoy. Elle doit trop à son île natale qui lui ouvre si grandes les portes donnant accès au reste du monde, au monde de l?intelligence et de la pensée. Elle est redevable à tous les colporteurs qui peuplent son île Maurice et qui promènent son âme dans chaque hameau. Elle ignore que, quand on sait, aussi bien qu?elle, se réfugier dans son monde intérieur, un monde impeccable puisqu?elle en est la créatrice, plus on déménage, plus on s?attache à l?essentiel, à l?âme de chacune de ses demeures successives.

Une réalité plus vraie que nature

Marie-Thérèse Humbert dit partir de son imaginaire. Elle se met en route sans savoir où elle va ni quelle direction prendre. Elle marche dans sa nuit obscure jusqu?à ce qu?un mot, une phrase, lui fasse un signe décisif. Elle commence à soupçonner la possibilité d?un personnage, d?une intrigue. Elle découvre d?autres personnages. D?autres intrigues. Elle ne tarde pas à sentir le moyen de recomposer le puzzle, de remettre en ordre ses pensées littéraires. Au besoin, elle peut ressentir l?incontournable nécessité d?une harassante documentation pour donner du muscle et de la consistance aux intrigues et personnages qu?elle sait si bien imaginer. Son verbe devient alors chair. Et son imaginaire une réalité plus vraie que nature.

Commence aussi le temps de la correction sans fin parce qu?on n?échappe pas au perfectionnisme quand on s?appelle Marie-Thérèse Humbert. Sa décision d?utiliser tel mot au lieu d?un autre peut donner lieu à la réécriture de pages entières déjà rédigées. Chaque mot possède sa propre densité, sa propre spécificité.

L?écriture pour Marie-Thérèse Humbert est avant tout une occasion de revanche plutôt que de vengeance sur toutes les imperfections que l?idéaliste, qu?elle est, ressent face aux opacités du réel qui l?entoure et qui veut envahir sa vie, en dépit des protections dont elle s?entoure comme de se priver de télévision pour pouvoir mieux se réfugier dans ses lectures et surtout ses écritures créatives.

Du plaisir de l?écriture, Marie-Thérèse Humbert arrive à la publication pour des raisons pratiques, bassement alimentaires. Prof de lettres, mère de cinq enfants, empruntant sur ses nuits pour rédiger, pendant près d?un lustre, À l?autre bout de moi, elle finit par ruiner sa santé et par se demander si la publication de ses écrits ne serait pas le moyen de pouvoir vivre en faisant ce qu?elle aime : écrire.

Un manuscrit, celui d?À l?autre bout de moi, est envoyé par la poste à plusieurs éditeurs. Elle s?arrête au seuil du Seuil qui brandit les ciseaux d?Anastasie. Stock l?adopte. Ses romans s?enchaînent alors, les uns plus captivants et plus prenants que les autres. Il lui manque une voix pour obtenir le Femina. Son coup d?essai se révèle un coup de maître. Elle se rattrape avec le Prix des Lectrices d?Elle. Elle glanera une voix ici et là dans d?autres concours tout autant prestigieux.

Le propre d?un écrivain est d?explorer l?âme humaine. Seul compte que le résultat littéraire soit beau. Il reste à Marie-Thérèse Humbert à remonter sur son rocher et de continuer à écrire jusqu?à ce que renaisse le jour.

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