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Le premier évêque « gay » déchire l?Église anglicane
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Le premier évêque « gay » déchire l?Église anglicane
La communion anglicane ? 80 millions de fidèles dans 167 pays ? court tout droit vers le schisme. Dès le 3 novembre, au lendemain de la consécration épiscopale, à Durham (New-Hampshire), du prêtre américain Gene Robinson, marié, divorcé et qui, depuis treize ans, entretient des relations homosexuelles notoires, des Églises menacent de faire sécession.
Les appels à l?unité, répétés depuis l?été par Mgr Rowan Williams, archevêque de Canterbury, chef spirituel de la Communion anglicane, n?ont servi à rien. Ni la tentative de conciliation à la mi-octobre lors d?un « sommet », de crise à Londres de tous les chefs de l?anglicanisme dans le monde.
La crise divise l?Église épiscopalienne (anglicane) elle-même, l?une des principales dénominations protestantes des États-Unis (2,1 millions de fidèles). Puis, elle oppose les Églises anglicanes des pays en voie de développement, qui, en Afrique et en Asie, comptent leurs plus gros bataillons (50 millions de fidèles), aux anglicans libéraux américains. Et tous se retournent contre le siège de Canterbury qui, aussi symbolique et historique soit-il, n?offre plus aujourd?hui qu?un lien ténu de solidarité entre les Églises membres.
Des menaces de mort
Schisme au sein de l?Église épiscopalienne d?abord. Cela fait une vingtaine d?années qu?elle est guettée par le démon de la division entre, d?une part, une fraction conservatrice bien implantée dans le Sud qui, dans le climat de néo-puritanisme et de fondamentalisme qui secoue l?Amérique en ce moment, a le vent en poupe et, d?autre part, une courte majorité libérale, tolérant l?homosexualité, y compris chez les membres de son clergé. Sans les financements venant de Londres, les premiers auraient fait sécession depuis longtemps.
Avant la cérémonie de dimanche à Durham, Gene Robinson avait été assailli par des menaces de mort de militants homophobes que le FBI a pris au sérieux au point de mettre le nouvel évêque sous protection permanente. Dimanche, sur des pancartes brandies près de la cathédrale, on pouvait lire : « Dieu hait les homos ». De plus, des offices parallèles ont été célébrés dans les églises conservatrices. Un groupe de vingt-quatre évêques (un peu moins de la moitié) avait menacé de quitter l?Église américaine si Gene Robinson devenait évêque.
Menaces d?éclatement aussi à l?étranger. Mgr Peter Jensen, archevêque australien de Sydney, a immédiatement reproché à son «Église s?ur » des États-Unis de n?avoir pas su empêcher cette première ordination d?un évêque homosexuel et d?avoir succombé à la « culture de la permissivité ».
Mais c?est en Afrique que les réactions sont les plus dures. Ainsi, Mgr Peter Akinola, primat du Nigeria, a déclaré : « L?écrasante majorité des primats du Sud (?) ne reconnaîtront pas Gene Robinson en tant qu?évêque. » Sa consécration, explique-t-il, « viole les préceptes clairs et cohérents de la Bible ». En Tanzanie et en Ouganda, les Églises anglicanes ont aussi annoncé qu?elles allaient rompre tous leurs liens avec le diocèse américain du New Hampshire, les diocèses qui consacreraient un homosexuel ou qui béniraient un mariage entre gens qui appartiennet au même sexe.
« Le diable dans l?église »
Si l?Église anglicane du Kenya, qui compte 2,5 millions de fidèles, attend pour se prononcer sur une réunion de ses évêques dans deux semaines, Thomas Kogo, évêque d?Eldoret, a déjà indiqué que son Église devrait mettre un terme à ses relations avec l?Église épiscopalienne américaine, sans se séparer de l?ensemble de la Communion anglicane. Et mardi 4 novembre, dans la presse kenyane, Mgr Benjamin Nzimbi, archevêque de Nairobi, déclarait à propos des Américains : « Nous n?allons pas les considérer, comme nous le faisions jusqu?à présent, comme des frères anglicans. Car notre interprétation de la Bible est différente de la leur. Nous sommes deux Églises différentes. »Il ajoutait : « Le diable est de toute évidence entré dans l?Église. On ne peut pas se moquer de Dieu. »
Que la Communion anglicane soit « compromise », comme l?affirme Mgr Akinola, ou seulement ébranlée, ces réactions témoignent d?une différence culturelle que la mise au ban du diocèse américain ne résoudra pas. En effet, dans de nombreux pays du continent noir, l?idée de voir consacrer un évêque affichant son homosexualité demeure inacceptable, aussi bien par la population que par les hiérarchies chrétiennes dans leur ensemble.
Au Kenya, les presbytériens rejettent l?homosexualité de la même manière que les anglicans. Le pasteur Twamungu explique : « En Afrique, on lit la Bible, où il est clairement dit que l?homosexualité est une perversion. Dans notre culture, ces choses-là n?existent pas. Ce ne sont pas des pratiques chrétiennes.»
L?homosexualité n?a pas droit de cité dans la plupart des pays d?Afrique, où elle demeure non seulement un tabou, mais aussi, un délit. Ainsi, au Kenya, la loi interdit l?amour physique entre personnes de même sexe, qualifié « d?acte contre l?ordre naturel de la nature ». Un rejet formalisé par les déclarations de plusieurs chefs d?État du continent, à l?exemple de Daniel Arap Moi, l?ancien président kenyan, qui qualifiait l?homosexualité de « vice des Blancs ».
Au Nigeria, où les Églises traditionnelles sont confrontées à la compétition très agressive des cultes évangéliques, sur fond de tensions permanentes entre chrétiens et musulmans, les positions anti-gays confinent à l?hystérie comme s?il s?agissait d?une question de survie : le moindre soupçon de permissivité pourrait être interprété comme une faiblesse de la part des représentants des Églises traditionnelles.
Nuance conciliatrice
D?où vient cette hargne dans des pays qui comptent des associations gays discrètes, mais où la majorité de la population estime que ce comportement sexuel « n?est pas africain »? Hervé Maupeu, qui est chercheur à l?Institut français de recherche en Afrique (IFRA) de Nairobi, remarque : « Des enquêtes montrent que de nombreuses sociétés traditionnelles, avant la colonisation, intégraient l?homosexualité, notamment au sein de fraternités, de groupes rassemblant les individus d?une même classe d?âge. Cela a disparu et, depuis, l?idée s?est imposée que l?homosexualité ne pouvait être qu?un comportement pervers apporté par les étrangers.»
N?est-ce pas la sexualité, dans son ensemble, qui constitue un problème épineux pour les Églises ? Au Kenya, des membres du clergé catholique ne dissimulent leur bonne amie qu?en public. Ce concubinage est farouchement nié mais dans l?intimité, il est toléré, au point qu?il est considéré comme une politesse élémentaire, pour un familier, de prendre des nouvelles de la femme qui partage la vie d?un évêque.
Pour Hervé Maupeu, rien d?étonnant à cela : « Au Kenya, la structure du pouvoir, est celle de la famille. Conséquence de ce modèle : il n?y a pas de place pour des homosexuels dans ce système de représentation.»
La seule nuance conciliatrice vient de l?Église anglicane d?Afrique du Sud, dont le primat a félicité lundi l?Américain Gene Robinson et estimé que chaque Église membre avait assez de liberté pour faire ses choix sans remettre en cause l?ensemble anglican.
2003 Le Monde ? Jean-Philippe Rémy (à Nairobi) et Henri Tincq
Distribué par The New York Times Syndicate
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