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Le premier demi-siècle du “Mauritius Times” de Bickramsingh Ramlallah
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Le premier demi-siècle du “Mauritius Times” de Bickramsingh Ramlallah
Un sage a dit si la liberté de la presse existait, les journaux, se voulant crédibles, ne perdraient pas temps et espace à publier des horoscopes aussi débiles. Le “Mauritius Times” de Bickramsingh Ramlallah ne publie pas d’horoscope. Donc, la liberté de la presse existe. On aurait tort cependant de restreindre la liberté de la presse, manifestée par cet hebdomadaire, à cette seule absence d’horoscopes bidons. En fait, on peut soutenir que, depuis le 14 août 1954, date de parution de son premier numéro, cette publication, une des moins jeunes de la presse locale, n’a jamais imprimé une ligne, un mot, ne portant pas le sceau de la plus totale liberté.
Des esprits chagrins diront : liberté de pensée et d’opinion exercée principalement contre l’oligarchie agonisante des années 1950. Agonisante oui ! Mais poussant aussi ses derniers râles, les plus pernicieux pour l’unité nationale et pour l’île Maurice indépendante et souveraine, en train de naître des cendres d’un colonialisme européen, ne parvenant pas à survivre après les affres d’une Seconde Guerre mondiale, témoin d’une éphémère mais symbolique domination de l’homme jaune (le Japonais) sur l’homme blanc (l’Anglais de Singapour, l’Américain de Pearl Harbour et le Français d’Indochine). N.M.U. (Noël Marrier d’Unienville) et son Cernéen furent incontestablement, en effet, les premières et principales cibles de la jeune équipe, non de journalistes, mais de collaborateurs bénévoles, d’éditorialistes, de commentateurs, dirigée par l’infatigable Bickramsingh Ramlallah, et qui anima les premières années de “Mauritius Times”. Certains de ses collaborateurs des premiers jours n’ont jamais pu évoluer avec le temps. Eternels Don Quichotte locaux, ils continuent à pointer leurs lances rouillées contre les moulins à vent dépaillés de la ploutocratie, du conservatisme le plus ringard, des complexes de supériorité de l’aristocratie de l’Ancien Régime d’avant la Seconde Guerre mondiale. Ces thèmes anti-capitalistes, aujourd’hui éculés, n’intéressent plus grand monde, hormis une poignée d’historiens, connaissant déjà la fin de l’histoire ainsi que les compromissions et les autres trahisons postérieures.
Courage et passion
Bickramsingh Ramlallah devait ajouter de nouveaux chapitres à l’expression de la liberté d’opinion à Maurice. Son courage et sa passion pour la liberté et le progrès authentique n’ont jamais été aussi exemplaires que lorsqu’il décidait, coûte que coûte, de ne pas se dérober quand son devoir de journaliste et de libre penseur lui dictait de diriger ses pointes les plus acérées contre les deux institutions les plus chères et les plus sacrées dans sa vie : le socialisme et l’hindouisme.
Le socialisme de Bickramsing Ramlallah prend naissance dans une révolte que ne peuvent comprendre entièrement ceux qui n’ont pas vécu dans leur chair et dans celle de leurs proches, la détresse humaine que ses semblables (Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Hurryparsad Ramnarain, le Pandit Sahadeo, Lutchmeeparsad Badry, Sookdeo et Basdeo Bissoondoyal, Seewoosagur Ramgoolam, Jay Narain Roy) et lui-même se sont jurés d’atténuer, de corriger, d’éliminer, de déraciner à jamais. Il suffit de comparer l’île Maurice de 2004 à celle de 1954 et des années antérieures pour mesurer le progrès accompli, en grande partie par ceux qui l’ont réclamé de tous leurs vœux, même si les termes employés dans leurs appels à la révolte et à la révolution, que ce combat d’éradication de la misère exige, ont pu troubler la quiétude de quelques privilégiés d’hier mais aussi d’aujourd’hui.
L’éditorialiste Bickramsingh Ramlallah a accompagné chacune des étapes de cette amélioration graduelle et constante du bien-être de la masse des Mauriciens. Quand ses yeux de jeune instituteur s’ouvrent sur la misère environnante, en ces années de privations et de pénuries de la Seconde Guerre mondiale, il est atterré et ne peut se résoudre à accepter sans rien faire ces milliers d’enfants, nu-pieds, mal-vêtus, faméliques, avides de savoir et de connaissances académiques mais vivant, par douzaines, dans des cases en paille, sans eau courante ni électricité, dépendant de parents illettrés que des tâches professionnelles et domestiques écrasent et abrutissent, pour ne rien dire des fléaux que sont l’alcool, le gandia, le tabagisme, la promiscuité, le jeu, le manque de responsabilités sociales et familiales. Les contacts avec les parents d’élèves, les visites aux élèves dans leur environnement familial, ne font que révéler au jeune instituteur l’ampleur du combat à mener pour transformer une populace en proie au malaise rural en une société d’hommes libres capables de maîtriser leur destinée et d’assurer l’avenir économique de leurs enfants.
Un rayon de soleil
Le jeune Bickramsingh Ramlallah épousera la lutte d’autres travailleurs sociaux qui, comme lui, ont juré d’apporter le rayon de soleil le plus revigorant et le plus durable au sein de cette misère humaine. Il sera de tous les combats sociaux des années 1940 et 1950 quand il n’en sera pas le principal instigateur. Il multiplie les rencontres avec les habitants des différentes localités, prêchant la bonne nouvelle des bienfaits de l’alphabétisation, de l’instruction, d’une vie mieux réglée, de l’épargne, du travail individuel et collectif sinon social, de la prise en charge communautaire, de l’édification de véritables communautés humaines à laquelle tous sont invités à s’identifier, d’une pratique religieuse éclairée, épanouissante, enrichissante spirituellement, de la prise en charge mutuelle, des coopératives agricoles, de l’élevage, du potager familial, de la tempérance, de la non-violence, de l’égalité des sexes, de l’émancipation et de la promotion féminines, de la promotion des langues et des cultures orientales, de la mise sur pied de bibliothèques mobiles qui déboucheront sur la création de la Librairie Nalanda, à la rue Bourbon, du contrôle des naissances qui aboutira à la création de la M.F.P.A. Il sera de tous les combats contre les abus de toutes sortes, contre les fléaux précités de l’alcool et du tabagisme, sous toutes ses formes, contre le mercantilisme et le matérialisme. Il sera de toutes les campagnes, le plus souvent positives et constructives, en faveur de la scolarisation obligatoire, de l’école pour tous et dans chaque localité (ridiculisée par l’oligarchie agonisante comme l’école dans cannes), le suffrage universel, l’autonomie, le self-government, l’indépendance, mais parfois plus agressives, comme la campagne contre les courses malbar avec mâts de cocagne et autres attractions humiliantes, contre le jeu sous toutes ses formes, contre les nouveaux visages de l’égoïsme et de l’individualisme, contre l’emprise de l’argent malhonnête.
L’ennemi est riche
Au début, la lutte socialiste est de conception relativement simple sans être facile à mener. L’ennemi est alors riche. Il habite la ville et ne partage pas les convictions religieuses de la masse. Il est relativement facile de le désigner aux masses et de les diriger contre lui. Les victoires et les progrès accomplis sont manifestes. Les villages même les plus modestes et les plus excentrés s’électrifient, bénéficient de la distribution d’eau potable même si ce n’est pas toujours à domicile (la fontaine publique demeurant un progrès de taille par rapport à l’eau polluée des puits ou du cours d’eau le plus proche). Ils se dotent d’écoles, de dispensaires, de centres de santé, de maternités, de centres sociaux. Routes et ruelles sont asphaltées. Les travailleurs de l’industrie sucrière sont désormais protégés par des syndicats efficaces. Ils bénéficient de fonds de bien-être et d’un système de retraite. Les conditions de vie s’améliorent. Les camps sucriers deviennent des cités ouvrières. Les planteurs bénéficient de la protection du Control Board et des assurances contre les cyclones et la sécheresse. Les coopératives mettent les fertilisants, les pesticides, les herbicides, à la portée de tous les exploitants agricoles. Voient le jour les conseils de villages et de district.
Sur le plan politique, les succès ne se comptent plus : victoires électorales éclatantes dès 1948 et qui se répèteront en 1953, 1959, 1963, 1967, la nomination de Liaison Officers (dont celle de Seewoosagur Ramgoolam à l’Education), le système ministériel, les conférences constitutionnelles, le rejet de la représentation proportionnelle, le self-government et, enfin, l’indépendance.
La lutte deviendra plus complexe avec l’arrivée au pouvoir du Parti Travailliste et la fin du régime colonialiste. Les socialistes découvrent alors que l’indépendance politique n’est rien sans l’indépendance économique. Ils ne peuvent sous-estimer le cri d’alarme poussé par les experts Titmuss et Meade, par V.S. Naipaul (The overcrowded baracoon). Les socialistes, arrivés enfin au pouvoir, doivent composer avec leur ennemi d’hier, le capitalisme et ses patrons mais aussi créateurs d’emplois, principaux contribuables. Il faut composer avec eux car ils font tourner le moteur de l’économie. Il faut pactiser et accepter la coalition avec les Bleus du PMSD de Gaëtan Duval. L’exercice du pouvoir peut aussi corrompre ceux qui l’exercent.
C’est alors que Bickramsing Ramlallah fera preuve d’un courage digne des plus valeureux combattants de la Liberté. Il osera critiquer ouvertement ses anciens compagnons de lutte quand il aura la certitude qu’ils sont en train de trahir leurs anciennes convictions socialistes. Il s’arrogera, en toutes circonstances, le droit de dire la Vérité coûte que coûte même si ses propos sont récupérés par d’anciens contradicteurs, pour mieux souligner les blâmes qu’il doit porter contre son propre camp politique.
Bickramsingh Ramlallah a été élu député de Poudre- d’Or (No 12) en 1959 et en 1963 et de Grand-Baie/Poudre-d’Or (No 6) en 1967. Il siège au Parlement de 1959 à 1976, soit pendant 18 ans, sans jamais s’enrichir. Sa vie durant, il s’est contenté de ses émoluments et de sa pension de parlementaire, apprenant à ses enfants à ne jamais vivre au-dessus de leurs moyens et à ne jamais courir derrière l’argent facile ou acquis malhonnêtement. Il n’a jamais eu peur de nager à contre-courant pour résister aux sirènes de la société de consommation et de la civilisation des gadgets. Il n’a jamais sacrifié l’être en lui au profit de l’avoir et du paraître. Il a toujours pu se regarder dans un miroir et se dire : je suis resté un travailleur social honnête et intègre, fidèle à mes convictions initiales, à ma vocation.
Il n’a pas été plus tendre à l’égard des dirigeants religieux de l’hindouisme. Il n’a jamais hésité à critiquer ouvertement les prêtres et les religieux quand il avait la conviction que le message de Vérité ne passait plus entre eux et les masses. Il a su, à l’occasion, leur reprocher durement, ce qui lui apparaissait des insuffisances et des négligences de leur part dans leurs fonctions sacrées. Sur ce sujet, comme sur celui des valeurs de la culture et de la civilisation hindoue, il est demeuré jusqu’au bout intransigeant et ne tolérant aucune médiocrité, aucune imperfection. Son franc-parler faisait d’autant plus peur qu’on le savait sans faille.
Il est resté jusqu’au dernier jour, un homme de conviction, demeurant farouchement fidèle à ceux qui partageaient sincèrement ses idéaux et ses principes de vie. Il a su surtout léguer ses nombreuses et immenses qualités à ses enfants et à ses collaborateurs qui poursuivent aujourd’hui sa mission journalistique et qui contribuent à ce que son “Mauritius Times” demeure ce qu’il a toujours été, un phare pouvant éclairer à bon escient la population mauricienne. Cet hebdomadaire entame aujourd’hui le deuxième demi-siècle de son existence. L’île Maurice ne peut que lui souhaiter de demeurer le plus longtemps possible le reflet fidèle et bienfaisant des valeurs incarnées par Bickramsingh Ramlallah pendant tout son œuvre politique et médiatique, pendant toute sa vie.
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