Publicité

Le milieu scolaire cherche des réponses

2 juillet 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Lorsqu?elle a surpris des images compromettantes de sa fille sur le téléphone portable de celle-ci, cette mère de famille n?a eu qu?un seul réflexe : en parler avec l?un des enseignants de sa progéniture. La conversation a tourné court lorsque cet enseignant lui a fait comprendre que les images ont été enregistrées chez une amie de la fille et qu?il fallait poser la question de savoir qui jouait au rôle du metteur en scène. La mère est partie déboussolée et, surtout, corsetée d?un puissant sentiment d?impuissance.

?Ma fille est tout ce qu?il y a de plus sage à la maison. Comment vous pouvez dire qu?elle est incontrôlable à l?école ?? C?est la question qu?a osée une mère qui, en compagnie de sa fille, témoignait devant un comité disciplinaire du collège que fréquente son enfant. La méfiance était des deux côtés. Des enseignants coupables de victimisation d?une fille qui échappait à leur autorité ? Un parent qui, craignant que sa fille ne soit expulsée, voulait faire passer la fille pour un exemple de vertu? La vérité viendra finalement de la bouche de la fille. Envoyant paître à la fois mère et enseignants, elle claqua la porte et s?en alla dans son monde à elle, rejetant de surcroît cette scolarité qui l?étouffait.

Des cas comme ceux-ci sont nombreux. Sous le couvert de l?anonymat, à demi-mot, les confidences abondent. Que ce soit pour les filles ou pour les garçons, la nouvelle religion rime avec sexe et portable et, dans certains cas, avec délinquance. L?école est désemparée. Les parents davantage. Pour comprendre la jeunesse, de nouveaux outils d?analyse et de travail sont nécessaires. Mais il semblerait qu?on veuille lire le monde d?aujourd?hui et de demain avec des grilles d?hier. Le conflit est inévitable. Le mal entier parce qu?incompris.

A la base, il y a ce nouveau culte de l?image. Tout passe par le téléphone portable et l?internet. Le jeune vit dans ce monde. Il s?y enferme. C?est devenu son aventure identitaire. On enregistre ainsi une ?gadgetisation? de la jeunesse à l?image de celle qu?a connue les adultes. C?est la course à la dernière invention, à la sophistication matérielle. ?Durant ces dernières années, les élèves ont développé des personnalités très individualisées. Ce ne sont plus les valeurs de la famille qui règnent?, explique, à cet effet, Shilla Gungoosingh, rectrice du Hindu Girls College.

Le terme est lancé : valeurs. Jean-Pascal Gerber, proviseur du Lycée Labourdonnais, le saisit au vol. Lui qui vient de passer cinq ans dans l?île et qui rentre en France n?hésite pas à en faire le principal outil pour mieux encadrer les jeunes. ?Les valeurs de tolérance, d?amitié et de fraternité sont essentielles. Il importe de promouvoir les cultures de l?effort et du travail. Lorsque ces valeurs se retrouvent chez les jeunes et les parents, il n?y a pas de problème. Mais c?est moins vrai pour d?autres notamment ceux qui subissent les difficultés de vie des parents?, fait-il ressortir en ce sens.

Ce dernier se refuse toutefois de particulariser la jeunesse contemporaine. De fait, aujourd?hui, on dit davantage les choses qu?il y a 30 ans. De même, les instruments de communication modernes n?ont pas qu?une fonction subversive. ?Je n?ai pas l?impression que la jeunesse a évolué de façon négative? Ce n?est pas parce qu?un jeune va prendre de l?alcool que la jeunesse se trouve en péril. Les jeunes de tous les pays se posent les mêmes questions. Face aux fléaux qui les menacent, la réponse demeure la prévention surtout lorsqu?on sait que ces jeunes sont vulnérables. Quant au portable, ils considèrent que c?est un jeu. D?autre part, on ne peut pas interdire la sexualité à des adolescents. Cela fait partie de l?initiation qui mène à l?âge adulte. Ce qui est à voir, c?est dans quelles conditions ils la vivent?, précise Jean-Pascal Gerber. De la guerre des boutons, ajoutera-t-il toutefois, on est passé à des formes plus violentes.

Pour Shilla Gungoosingh, l?éclatement de la cellule familiale est pour beaucoup dans la déstructuration mentale d?un enfant. ?Le désengagement de certains parents est très révélateur. Je connais des pères de famille qui ne savent même pas quels établissements fréquentent leurs enfants?, confirme l?enseignant et sociologue V. Gopee. Celui-ci plaide pour une révision du concept de contrôle social. ?C?est le temps de la recherche et de la discussion autrement nous serons vite dépassés?, affirme-t-il.Dans le même esprit, Shilla Gungoosingh fait ressortir que nombreux sont les parents qui ne savent pas ce que font leurs enfants durant les heures de leçons particulières ou après ces cours privés. ?En fait, ces enfants sont en train de crier au secours. Ils font des choses pour choquer les adultes?, souligne-t-elle. Elle se pose aussi la question de savoir pour quelles raisons, les jeunes exprimeraient une précocité sexuelle? ?Il y a une société parallèle composée uniquement des jeunes et qui s?articule autour des leçons particulières? C?est un monde où ils ont la possibilité de se distinguer, de se différencier. L?autre question à se poser est celle qui consiste à savoir où ils trouvent de l?argent? Si nos jeunes nous inquiètent, c?est nous qui en sommes les responsables?, conclut Shilla Gungoosingh. A la société de paroles des adultes s?oppose une société de l?image des jeunes. Là où les uns disaient pour exister, les autres ici exhibent des images comme des trophées.

QUESTION DE FILLES

?C?est difficile de gérer. Le jeune adopte différentes personnalités pour répondre à des réalités multiples. Il est quelqu?un à l?école, quelqu?un d?autre chez lui, quelqu?un d?autre encore lorsqu?il est avec ses amis? Et il est assez malin pour protéger chacune de ses personnalités. Ce qui fait que, nous parents, nous refusons de croire que nos enfants, si gentils à la maison, puissent avoir un comportement compromettant ailleurs?, explique, d?emblée, une enseignante qui accompagne les jeunes et qui est aussi mère de famille. Elle maintient que le jeune a désormais développé une faculté insoupçonnable d?adaptabilité et de duplicité. ?Nous adultes, nous devons mettre de côté nos illusions surtout par rapport aux filles. Les garçons sont, eux, moins montrés du doigt. On est beaucoup plus braqué sur les filles. Pour sortir des clichés, il importe de réaliser une étude sur la sexualité des jeunes. Beaucoup d?adultes tomberont des nues et se rendront compte à quel point ils se leurrent dans leur conformisme surtout en ce qui concerne l?âge auquel nos filles sont dépucelées?, confie cette enseignante. Pour elle, la conception de la sexualité chez les jeunes a, depuis longtemps, transcendé les classifications sociales et ethniques traditionnelles. Le plaisir charnel est devenu une quête obsessionnelle. ?Pour appartenir à son groupe, pour ne pas passer pour quelqu?un de bête, on peut être prête à n?importe quoi. Le grand sujet de conversation de nos jeunes et surtout parmi les filles, c?est les conquêtes. Elles s?affirment à partir de là et, aussi, elles finissent par devenir rivales, allant jusqu?à faire circuler des clips dégradant sur l?autre. L?identité d?un certain nombre de jeunes filles procèdent de leur sexualité?, témoigne notre interlocutrice.

QUESTIONS A? VICRAM RAMHARAI CHARGE DE COURS AU MIE

A partir des principales conclusions de votre étude, peut-on dire que les jeunes d?aujourd?hui sont davantage portés vers des comportements déviants ?

Dans notre étude sur l??Indiscipline et la violence dans les collèges? menée par une équipe de quatre chargés de cours du Mauritius Institute of Education (MIE), nous n?avons pas trouvé que les jeunes ont un comportement déviant ou sont portés vers des comportements déviants. Un ?dévieur? est un jeune qui ne partage pas certaines valeurs et qui ne se conforme pas à un ensemble de normes sociales relatives à la conduite et aux attributs personnels. Or, ce que font quelques jeunes, c?est qu?ils cherchent à se distinguer des autres, à ?frimer?, à se comporter en ?adultes?. Je vois plutôt une crise d?identité chez ces jeunes qui tendent à adopter un ?comportement déviant?. Ils n?agissent pas de façon rebelle à l?égard de nos institutions. Les cas rapportés dans les journaux semblent être ponctuels. A partir de ces cas, il faut néanmoins agir, essayer de comprendre, voir ce qui n?a pas marché dans la formation de ces jeunes, voir ce qui se passe dans leur environnement. Il faut aussi mener une étude pour voir qui sont ceux qui consultent les sites ?pornographiques? sur internet, la fréquence de ces consultations. Est-ce que ce sont des jeunes qui sont portés vers des comportements déviants ou des jeunes qui sont ?curieux??

Sexe, drogue, délinquance, ce sont les trois principales hantises des parents d?élèves. Duquel de ces fléaux faut-il davantage se prémunir en milieu scolaire et pourquoi ?

Je ne crois pas qu?il faut les séparer. Il faut s?attaquer aux trois en même temps. La délinquance a toujours existé parmi les jeunes. Avec l?évolution de la société, l?arrivée des nouvelles technologies, la facilité avec laquelle on peut communiquer et la globalisation, on ne peut fermer les yeux sur le sexe et la drogue. Ce qui existait en dehors de l?école est entré à l?intérieur de l?école. Il ne faut pas refuser la discussion. Les parents accusent l?administration de l?école de n?avoir pas su encadrer l?enfant ?selon la norme? acceptable, les chefs d?établissement et les enseignants accusent les parents de n?avoir pas su élever leur enfant. D?autres blâment la société en général. La hantise des parents doit être aussi la hantise des autorités éducatives. Ce qui se passe dans la société se retrouve à l?intérieur de l?école.

Comment gérer le phénomène des clips pornographiques dans les écoles ?

Les clips pornographiques, tout comme le portable, nous amènent à revoir notre conception de l?indiscipline et de la violence à l?école. Les chefs d?établissement ne savent plus où donner de la tête avec le portable. Pratiquement tous les jeunes ont un portable avec caméra. En outre, j?ai l?impression que ces jeunes ne connaissent pas suffisamment la loi concernant la mauvaise utilisation du portable. En effet, la première partie de l?article 1 (h) du paragraphe 18 de The Information and Communication Technologies Act de 2001 se lit ainsi : ?Any person who uses any information and communication service, including telecommunication service for the transmission or reception of a message which is grossly offensive, or of an indecent, obscene or menacing character shall commit an offence.? Celui/celle qui commet cette offense peut aller en prison pendant cinq ans et payer une amende d?un million de roupies. Soit les jeunes ne connaissent pas l?existence de cette loi, donc il faut la vulgariser soit ils font fi de ou défient cette loi et jusqu?à présent on n?a jamais entendu quelqu?un aller en prison ou payer une amende sous cette loi. Ni les enseignants, ni les parents, ni les cadres du ministère, ni les policiers ne veulent appliquer la loi parce qu?ils ne veulent pas détruire l?avenir d?un enfant.

Est-ce que l?école mauricienne dispose de suffisamment d?outils pour faire face aux problèmes évoqués ?

Non et cela pour plusieurs raisons. Il s?agit d?abord d?une politique de gestion, d?encadrement du personnel, de changement de mentalité des adultes et de relations avec les jeunes. Les directeurs d?établissements scolaires ont été peut-être de bons enseignants mais la gestion d?une école est une autre paire de manche. Il faut prendre des décisions. Il y a toute une procédure à respecter avant de punir un élève. Par exemple, des enseignants m?ont dit qu?on ne peut pas garder un élève après les heures de classe sans informer les parents. Il faut donc leur écrire une lettre et quand les parents viennent au collège, ils disent au chef d?établissement ?Mon fils/ma fille ne peut pas rester pour une classe de retenue, il/elle doit prendre des leçons ce jour là.? Un ?usher? nous a dit ceci : ?Missié, mo gagn lord pou gard enn zanfan apré ler lekol. Kan li kit lekol, ariv li kiksoz lor la ri, ki sann la pou assim responsabilite, moi, profeser ki finn donn li ares, recter ki responsab lekol ? Personn pa konne ki sann la responsab.? Les règlements ne sont pas clairs et comme les enseignants pensent que personne du ministère ou de la PSSA ne viendra à leur rescousse en cas de pépin, ils préfèrent ne rien faire.

Publicité