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Le mal-être des policiers
Les policiers ont le blues. Un mal-être semble ronger l?institution de l?intérieur depuis un certain temps et compromet, par la même occasion, son bon fonctionnement. Et le démantèlement de l?Anti-Piracy Unit (APU) et de la Brigade des jeux, deux unités qui ont fait leurs preuves, n?est pas pour arranger les choses. Ces luttes intestines ont vite fait de reléguer au second plan le bon travail effectué par la force policière.
Cette situation, affirment certains hauts gradés de la police, ne date pas d?hier. Déjà, la discrétion du commissaire de police, Ramanooj Gopalsingh, par rapport à la sur-médiatisation du surintendant de police Prem Raddhoa, est montrée du doigt par certains hauts gradés. Le chef de la Major Crimes Investigation Team (MCIT) voit, pour sa part, le démantèlement des deux unités de police, comme une « récompense » qu?il estime lui être due.
Le chef de la MCIT devrait se voir, en effet, confier la direction de la Brigade des jeux et de l?APU, jusqu?ici dirigées par Hector Tuyau, Navin Moonesh et Bhoraj See-baluck. Les officiers de ces unités attendent toujours, quant à eux, de connaître leur prochaine affectation.
« Nous ne comprenons pas ce qui a bien pu se passer. Nous n?étions au courant de rien. Nous avons simplement été informés que notre unité avait été démantelée et que nous serions affectés ailleurs, sans aucune explication », confie un officier de la Brigade des jeux sous le couvert de l?anonymat. Mécontents du « traitement » qui leur a été réservé, les officiers de cette brigade estiment qu?il s?agit là d?un transfert punitif sans motif apparent. Ils ne cachent pas leur amertume face à cette situation.
Le chef de l?APU, Hector Tuyau, ne s?explique pas le démantèlement de son unité. « Je ne sais quoi dire. Nous ne connaissons absolument pas les raisons derrière cette décision. Tout ce que je sais, c?est que nous ne pouvons qu?attendre nos nouvelles affectations », lâche-t-il, laconique.
« Nous ne demandons que le respect »
D?emblée, l?inspecteur Jugdish Seetul, président de la Fédération de la police, déclare qu?il a appris la nouvelle comme tout le monde, à travers la presse. Et comme tout le monde, il ne cache pas sa surprise : « C?est vrai que cela interpelle que deux unités de la force policière qui sont efficaces soient dissoutes ainsi. Cela n?est clairement pas normal. » Toutefois, il évite de commenter les groupes de pression exerçant une influence quelconque sur le fonctionnement de la police à Maurice, soulignant au passage que « ce n?est un secret pour personne ».
« Cela ne concerne pas que la police. La société mauricienne ne respecte plus les institutions en général », déclare l?inspecteur Jugdish Seetul. Et de poursuivre : « C?est vrai qu?à une époque les policiers étaient craints. Aujourd?hui, nous n?utilisons pas le mot ?peur?, nous sommes là pour aider la population et non lui faire peur ! Mais il faut bien faire la distinction et ne pas généraliser. Il existe une grosse majorité de la population qui collabore et nous aide dans notre travail. Nous ne demandons que le respect et ce respect équivaut à une collaboration et une aide déjà. »
Commentant sur la pseudo-émeute qu?il a eu lieu à Ste-Croix durant la semaine (voir hors-texte), l?inspecteur Jugdish Seetul indique que ce sujet a déjà été adressé au commissaire de police l?année dernière. Celui-ci aurait, selon le président de la Fédération de la police, institué un comité dont les recommandations sont en train d?être mises en application petit à petit.
« Mais comme toutes recommandations, il y en a qui sont applicables dans le court terme, alors que d?autres demandent carrément un changement de mentalité », explique-t-il. « Déjà, la structure de la majorité des postes de police ne garantit pas la sécurité des agents. Mais repenser tout cela demande un trop grand travail. »
Aux Casernes centrales, l?on impute volontiers ce mal-être à plusieurs facteurs qui ne sont plus un secret pour personne. Ingérence politique, flou autour des exercices de promotion ou encore lobby d?autres puissants groupes, le travail de la police serait constamment miné de l?intérieur.
Mais ne pouvant désigner ouvertement ces responsables pour leur mal-être, certains officiers trouvent des boucs émissaires en d?autres institutions, plus faciles à cibler et entraînant moins de risques de représailles. Ainsi, c?est sans surprise que certains aux Casernes centrales n?hésitent pas à montrer du doigt les médias qui, affirment-ils, sapent le moral de la force policière.
« Dégradation » au sein de la police
Cette « dégradation » au sein même de la police, Jacques Némorin, ancien policier, en a été témoin durant ces dernières années. « Autrefois, un supérieur pouvait demander à un policier le nombre exact de récidivistes habitant dans son district en étant sûr d?obtenir une réponse. Celui-ci connaissait tous les recoins du quartier dans lequel il était affecté et plus important encore, tout le monde, et même les criminels, le respectaient. Aujourd?hui, il n?en est rien », explique Jacques Némorin, qui s?est reconverti depuis dans la sécurité.
Et de montrer du doigt le manque de formation aux « techniques modernes d?investigation ». « C?est triste de voir que la police mauricienne a omis ces dernières années de se moderniser pour faire face aux criminels qui eux, ont appris très vite à maîtriser les outils technologiques pour commettre leurs méfaits », souligne Jacques. Ce dernier déplore, entre autres, les innombrables transferts de policiers vers d?autres régions où ils n?ont pas de contact ou encore le départ à la retraite d?enquêteurs chevronnés sans qu?ils aient eu l?opportunité de transmettre leur savoir aux jeunes officiers. « Je suis peiné de voir comment les choses se passent », lâche-t-il.
Une autre explication possible de cette démotivation au sein de la force policière demeure le sujet sensible de la méritocratie. Un inspecteur cumulant plus de 25 ans de service avoue que l?exercice de promotion au sein de la police a été gelé pendant plus de deux ans. « Nous ne comprenons pas ce qui se passe. Il n?y a pas eu d?exercice de promotions pour les inspecteurs. Mais de temps en temps, nous voyons des policiers gravir les échelons, alors que d?autres avec plus d?expérience demeurent statiques. Tout ceci se fait à la discrétion d?en haut, mais surtout de certains de l?extérieur », affirme-t-il, tout en tenant à garder l?anonymat. Un avis que partage Jacques Némorin qui estime que chaque haut gradé devrait avoir, au minimum, passé quelques années sur le terrain.
Mais quoi qu?il en soit, un mal-être ronge les forces de l?ordre depuis trop longtemps déjà. Au point où certains officiers qui, il y a quelques mois refusaient de commenter ce malaise, se confient aujourd?hui : « Nous sommes la force policière du pays. Si nous disons que nous sommes démotivés ou craignons pour notre propre sécurité ou notre avenir professionnel, qu?adviendra-t-il de la population ? »
Une question sur laquelle les autorités et les décideurs devraient sérieusement se pencher, au lieu de lancer des slogans creux sur la situation actuelle. Car, au-delà de tous les préjugés, la police, qui demeure le dernier rempart contre le crime, connaît, heureusement, aussi de nombreux succès dans la résolution des enquêtes dont elle a la charge.
Amrish BUCKTOWARSING et Guillaume GOUGES
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