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Le lourd secret d?Anna

23 septembre 2008, 00:00

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C?est une Anna (nom fictif) en sueur qui débarque dans les locaux de Prévention, information et lutte contre le sida (P.I.L.S). C?est que se sachant en retard, cette brunette, vêtue d?une jupe noire et d?une blouse blanche trop larges pour elle, a pressé le pas. Une fois qu?elle a récupéré son souffle, elle est à nouveau débordante d?énergie.

Il lui en faut car cette quadragénaire de l?Est, qui travaille à Port-Louis, quitte sa maison à 5 h 30 tous les matins pour se rendre à l?usine. Elle ne rentre qu?après 18 heures.

La seule personne qui la connaît sur le bout des doigts, à savoir Yolette Vyapoory, coordonnatrice de l?unité d?aide aux patients chez P.I.L.S, déclare que l?apparence est trompeuse. Anna serait l?ombre d?elle-même. «C?est vrai, j?ai beaucoup maigri», reconnaît-elle.

Anna explique que ce n?est pas en raison d?une détérioration de santé. Elle prend régulièrement ses antirétroviraux qu?elle va chercher tous les trois mois au centre Bouloux à Cassis. Ses s?urs, inquiètes de cette perte de poids inexpliquée, lui ont conseillée de voir un médecin. On ne sait jamais, cela pourrait être le diabète ou l?hypertension.

Anna les a rassurées en mentant : oui, elle a vu le médecin et il a dit qu?il n?y avait rien de grave. Elle ne se résout pas à leur dire qu?elle est séropositive. Elle craint qu?elles n?en informent aussitôt leurs maris et que ces derniers ne les obligent à s?éloigner d?elle. «Il vaut mieux se taire», dit Anna.

Elle n?en a jamais parlé non plus à ses fils qui sont en âge de comprendre. L?aîné, 17 ans, est né d?une première vie commune qui a mal tourné. ?Mo premier konpanyon ti move», avoue Anna. Comprenez par là qu?elle était battue. Le deuxième homme avec qui elle décide de vivre, sept ans plus tard, n?est pas souvent à la maison car il est marin. Ce qu?Anna ignore, c?est que durant ses absences, il fréquente d?autres femmes.

Lorsqu?Anna est enceinte, elle va faire son suivi à l?hôpital. Toute femme enceinte y est automatiquement testée au VIH/SIDA. Peu après son examen, le personnel infirmier la convoque et lui annonce la terrible vérité : elle est séropositive. C?est dans un état d?hébétude qu?elle écoute les explications de la nurse à propos du virus et des précautions à prendre pour qu?elle ne le transmette pas à son bébé.

Comme elle n?a pas l?habitude de «trenn ar zom», elle se rend compte que le virus lui a forcément été transmis par son compagnon. Elle rentre la mort dans l?âme mais ne dit rien à ce dernier. Elle s?attend à ce qu?il le lui avoue mais il n?en est rien. Elle accouche d?un bébé, un autre fils, en pleine santé. Face au silence de son compagnon, elle se tait aussi. Ne pouvant plus supporter les cachotteries, elle finit par le confronter. Il nie. Les mots dépassent leurs pensées et la séparation est inévitable.

Bien qu?ils ne soient pas du même père, les demi-frères grandissent et s?entendent bien. Révéler son état à son aîné équivaudrait, pense Anna, à presque signer l?arrêt de mort du cadet. «Sachant que c?est son beau-père qui m?a transmis le virus, il développera une haine pour son demi-frère. Je ne veux pas de cela.»

Quant au cadet, elle estime qu?il est trop jeune pour comprendre, vu qu?il n?a que neuf ans. Ce dernier la voit souvent prendre ses médicaments qu?elle range dans le placard. Mais pour que ses enfants ne découvrent pas sa maladie, elle a enlevé l?étiquette sur le flacon. «Ils doivent penser que ce sont des vitamines.»

<B>?J?ai envie de hurler...?</B>

Anna ne peut même pas se confier à ses camarades à l?usine. Elles ont trop d?à-priori sur les autres. «Parfois lorsque je les entends parler de quelqu?un, elles disent : ?il ne faut pas aller avec cette personne de peur qu?elle nous refile le sida?.» Vivre ainsi avec un tel secret pèse lourd. Il y a des jours où cela lui est insupportable. «Il y a des jours où j?ai envie de hurler, où j?en veux à la terre entière, surtout quand je pense que je n?ai rien fait pour mériter cela.» Mais d?un autre côté, révéler son secret la mettrait au ban de la société.

Yolette Vyapooree le croit aussi. Elle prend Malini comme exemple. Cette jeune femme, aujourd?hui décédée, avait eu le courage de révéler publiquement sa séropositivité mais au lieu d?être soutenue, elle n?a récolté que l?opprobre de son entourage.

Yolette Vyapooree ne pense pas que la société soit plus indulgente envers les hommes séropositifs que les femmes séropositives. «La société en général, sauf pour des exceptions, est impitoyable et juge à l?emporte-pièce. Pour elle, un séropositif est forcément un usager de drogue par voie intraveineuse et une femme, une travailleuse du sexe qui se drogue. A ses yeux, ils l?ont bien cherché. Ainsi, la société trouve normal de les traiter en parias.»

La différence qu?elle dit avoir noté, lors des réunions de l?unité d?aide aux patients de P.I.L.S, c?est que les hommes vivant avec le virus parlent plus facilement de leur état alors que les femmes sont plus introverties. Il faut alors les mettre en confiance et être davantage à leur écoute. «Les femmes attachent aussi plus d?importance au qu?en-dira-t-on.»

C?est justement pour changer le regard que les gens portent sur les personnes séropositives et en particulier sur les femmes vivant avec le virus, que le groupe créatif, Les Zarbiens, a organisé une campagne de sensibilisation ? impression et distribution de livrets avec une histoire déclinée en roman photos, affichage sur panneaux géants - avec en point de mire la chanteuse Linzy Bacbotte. C?est cette dernière qui a approché Les Zarbiens. Elle voulait contribuer à la lutte contre le VIH/SIDA.

Ceux-ci sont sensibilisés au sujet depuis deux ans et ce thème a même été abordé lors d?un précédent Candlelight Memorial, cérémonie annuelle en hommage aux disparus du sida. Cette année, Les Zarbiens ont décidé d?y consacrer toute une campagne.

Avant de trouver l?artiste voulant bien prêter son visage à la lutte contre le sida, ils ont beaucoup cherché. «C?était comme chercher une aiguille dans une botte de foin?, raconte Nicolas Bastien-Sylva, une des têtes pensantes de Les Zarbiens. «Nous avons approché une ou deux artistes qui ont demandé un temps de réflexion mais elles ne sont jamais revenues vers nous. Leur silence est éloquent», note-t-il. Aprèscela, on comprend mieux la réaction d?Anna?

CHIFFRES

<B>94 femmes sur 452 séropositifs</B>

■ On ne peut pas encore parler de féminisation du VIH/SIDA à Maurice. Mais la tendance est là comme l?indiquent les chiffres. En 20O5, elles étaient 106 porteuses du virus contre 815 porteurs du VIH/SIDA. L?année suivante, c?était 87 séropositives contre 455 séropositifs. En 2007, il y avait 94 femmes vivant avec le virus contre 452 séropositifs.

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