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Le fantasme chinois
Le titre est tonique : « Le tourisme met le cap sur la Chine », annonce « l?express ». Fascinée par la spectaculaire croissance chinoise qui met des millions de Chinois sur les pistes des voyages touristiques, la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA) croit devoir investir ses maigres ressources financières dans ce vaste marché. Il faut certes diversifier, et personne ne peut plus se permettre de négliger la puissance économique des Chinois. Mais il ne faut pas rêver, camarade !
La réalité du monde chinois et une compréhension, même incomplète, de sa complexité imposent la plus grande modestie : Maurice a très peu de chances de séduire les touristes chinois. Il y en aura bien quelques centaines à préférer les charmes de Grand-Baie ou du Morne à ceux de Beihai ou de Jianghonge, mais il vaut mieux ne pas se leurrer.
Les destinations de plage et de soleil ne figurent pas encore en haut des préférences chinoises lorsqu?il s?agit de voyager à l?étranger. Pour se détendre à la mer, les Chinois possèdent, tout au long de leurs côtes sud, dans les régions les plus développées, de belles plages au sable fin, gorgées de soleil et rehaussées par des hôtels d?excellente qualité. Ils y vont en famille et en groupe et vivent là un réel dépaysement. Quelques-uns se laissent tenter et vont un peu plus loin mais restent dans la région. Beaucoup d?ailleurs préfèrent les grands lacs à l?océan. La splendide ville de Hangzhou dont Marco Polo disait qu?elle est « la plus enchanteresse du monde » a accueilli, en 2003, 28 millions de visiteurs chinois contribuant 4 milliards de dollars de recettes touristiques pour cette ville de la province de Zhejiang.
Quand les Chinois qui en ont les moyens se décident à voyager à l?extérieur de leur immense pays, leur choix se porte naturellement sur les États-Unis et l?Europe. Ils voyagent pour se cultiver. À l?aéroport ultra-moderne de Nanning, la ville interface de la Chine nouvelle avec le Sud-Est asiatique ? et qui négocie avec les pays de l?ASEAN une zone de libre-échange peuplée de plus de 1,7 milliard de consommateurs ? il y a une parfaite illustration de ce fantasme chinois. L?aéroport est décoré d?immenses panneaux lumineux représentant des destinations touristiques. Les Chinois se font volontiers photographier devant les images des villes rêvées : New York, Paris, Venise, Londres, Berlin? La MTPA doit savoir ce qui l?attend au prochain China International Travel Market de Shanghai. Maurice n?est pas de taille, les efforts consentis présentement porteront des fruits à long terme peut-être, mais on peut se poser la question de savoir si, eu égard aux défis du moment, cet éparpillement des ressources est bien judicieux.
Cette réflexion faite, il faut se féliciter tout de même de l?intensification des relations de Maurice avec la Chine, en mesurant bien leurs limites. Maurice n?existe pas sur la carte géographique chinoise. Et même si nous avons la chance de compter un connaisseur des affaires mauriciennes au plus haut échelon du ministère des Affaires étrangères ? l?assistant ministre Lu Guozeng est un ancien premier conseiller de l?ambassade de Chine à Belle-Rose ? on comprend vite que seule la froide technicité de l?économie mondialisée guide les nouveaux mandarins. Si Maurice perd des emplois dans le textile à cause de la compétition chinoise, elle n?a qu?à faire autre chose, suggère peu diplomatiquement Monsieur Lu. C?est pourquoi, il serait puéril, là encore, de compter sur une hypothétique autorégulation de la Chine dans le secteur textile. Le ministre Jayen Cuttaree en a parlé, il est bien optimiste? L?industrie textile chinoise est en plein essor ? rien, ni personne ne peut la ralentir. Même si les autorités chinoises s?inquiètent d?une surchauffe de l?économie qui continue à croître de plus de 9 % par an, les industries à forte intensité de main-d'?uvre échappent aux mesures de contrôle macroéconomiques.
Les autorités à Beijing sont préoccupées par l?augmentation continue du coût de la vie, en particulier pour les habitants des régions rurales ? il y a un milliard de paysans en Chine ? et du taux de chômage relativement élevé en ville. Pour y faire face, il faut créer davantage d?emplois pour les Chinois les moins éduqués.
C?est dans le textile-habillement et l?industrie des jouets qu?ils se retrouvent. L?objectif du gouvernement chinois cette année est de créer 9 millions d?emplois nouveaux et de reclasser 5 millions d?ouvriers licenciés d?anciennes entreprises d?État aujourd?hui privatisées ! Le textile chinois cherche donc à se développer davantage même si l?Amérique et l?Europe envisagent des mesures de sauvegarde pour protéger ce qui reste de leurs propres usines. Mais il faudra se faire une raison.
Plus que jamais, la Chine est l?usine du monde. Pour les trois premiers trimestres de l?année, le produit intérieur brut a crû de 9,5 % par an à environ Rs 30 trillions ! Ce phénoménal succès inspiré par les réformes de Deng Xiaoping, le père de la nouvelle Chine, n?est pas le fruit d?un « miracle ». La Chine, il faut s?en souvenir, est probablement la plus ancienne organisation humaine de la planète. Elle est vieille de plus de 2000 ans. Plus de 200 ans avant Jésus Christ, le premier empereur de Chine fondait déjà le premier État bureaucratique de l?Empire du Milieu. Elle doit sa force industrielle d?aujourd?hui à son ouverture économique et commerciale sur le monde et à son organisation politique centralisée qu?assurent la cohésion et la discipline de sa population diverse de plus de 1,3 milliard d?habitants soit plus de 20 % de la population mondiale. Elle concentre son énergie sur des objectifs de progrès et de développement qui mobilisent totalement la population même si de grandes disparités existent toujours entre les citadins à la richesse clinquante et les paysans de misère cachée.
Il faudra apprendre à vivre avec cette Chine qui cherche de nouveaux partenaires dans sa quête de reconnaissance. Elle ne sera pas facile à gérer ; elle est secrète, elle pratique la langue de bois plus souvent que les langues internationales de communication, et elle ne s?embarrasse pas beaucoup des problèmes des autres, obsédée qu?elle est par ses propres obligations de résultat. Mais pour qui veut chercher à comprendre le monde de demain, elle est un immense laboratoire d?idées. C?est la principale idée que je ramène de Chine.
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