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Le droit à la parole
Sommes-nous en passe de percevoir enfin la multiplicité de nos langues comme une richesse et non plus comme un problème à gérer ? Nos démons imaginaires se sont-ils définitivement envolés pour nous laisser savourer en paix les plaisirs de notre parler pluriel ?
Les premières lueurs de cette aube nouvelle pointent. Elles viennent de traverser le regard joyeux des petits Mauriciens ? 1 200 de plus que l?an dernier ? tout fiers d?un nouvel atout, une langue orientale sur leur certificat. Elles s?échapperont plus tard en récitations riantes par les fenêtres de ces classes préprofessionnelles lorsqu?elles découvriront, comme un jeu, « dekoupaz enn mo dan enn filoir son ».
Ce sont là quelques lueurs. Il est trop tôt pour pousser le cocorico victorieux. La longue négation du créole, langue maternelle du grand nombre, révèle une réalité trop cruelle pour que nous nous réjouissions de son nouveau statut. Face à des générations d?enfants sacrifiés parce qu?on leur a enseigné dans une langue étrangère, nous sommes davantage préoccupés par la recherche de moyens d?éviter que le mal se perpétue.
Quant à la guerre des langues orientales, l?électoralisme qui l?a marquée est trop présent encore dans les esprits pour que ces outils soient considérés pour ce qu?ils devraient valoir aujourd?hui, une immense opportunité d?ouverture plus qu?une expression identitaire.
Le no man?s land linguistique
L?héritage de trente ans de négation de la langue créole, c?est un enfant sur deux analphabète au sortir de l?école primaire. Bien que d?autres critères, celui de la pauvreté notamment, expliquent aussi l?ampleur de ce dégât, il est, à n?en point douter, la conséquence du refus des pères de la nation et de ceux qui les ont suivis, d?intervenir sur la question linguistique, alors que le contexte appelait un aménagement.
Au lendemain de l?indépendance, la plupart des pays colonisés adoptaient la langue parlée par la grande majorité, et l?école prenait en considération cette réalité-là. L?Inde choisissait l?hindi comme l?une de ses langues officielles, l?Afrique orientale, le swahili. Par peur de provoquer les humeurs d?une société trop attachée à l?identité groupale, nous avons, nous, adopté la politique du « laisser faire », le statu quo, le no man?s land linguistique. Une langue non ethnique, celle de personne, est devenue celle de tous, l?anglais.
La démarche n?était certes pas dépourvue de bon sens. Il serait ingrat et fort injuste de blâmer les administrateurs d?hier. Pour plusieurs raisons. D?abord, pour instrumentaliser une langue, il faut des moyens, qu?au lendemain de l?indépendance, un pays ne peut pas dégager. Ensuite, la pusillanimité de nos aînés ne nous a pas valu que des épaves. C?est en partie le marché du travail qui dictait la dévaluation du créole au profit de l?anglais ; il fallait peupler notre administration publique, et elle l?a été honorablement.
Enfin, fait majeur, on leur doit d?avoir traversé le siècle sans heurts, sans doute en partie grâce au choix de la langue « officielle ». Pierre Bourdieu aura peut-être inspiré nos aînés leurs décisions, lui qui écrivait: « En apprenant aux enfants qui ne le connaissent que bien confusément ou qui parlent même des dialectes ou des patois divers, la même langue, une, claire et fixée, l?État les incline déjà tout naturellement à voir et à sentir les choses de la même façon; il travaille à édifier la conscience commune de la nation ».
Comment, d?ailleurs, pourraient-ils avoir désigné une langue comme « maternelle », avec toute la charge identitaire que recèle ce mot, quand une grande partie de la population se réclamait encore de « mères » patries différentes ? Tout ce qui touche à la langue, on le sait, est passionnel parce qu?on touche, là, à l?identité, et quand cette identité est confuse?
Pour mettre le pays debout, il était opportun d?adopter l?anglais. Mais ce choix n?a profité essentiellement qu?à une extrémité de l?échelle sociale. Le tort des autorités est d?avoir refusé de voir cette faiblesse, quand des rapports commandités par l?administration coloniale ou les gouvernements qui se sont succédé, l?ont mis en évidence. «Les rapports Ward, Ramdoyal et al., Meade, Glover et Richard ont été sans effet car (?) la préoccupation essentielle du gouvernement est la conséquence sociopolitique de ses décisions de politique linguistique et non son impact psychopédagogique », explique Rada Tirvassen.
Une guerre qui cache une autre guerre
Les premiers Indiens s?y accommoderont-ils plus facilement ? Peut-être, mais c?est une égale violence que leurs langues subissent en 1890. Les tentatives d?introduire l?usage des langues vernaculaires pour l?éducation des enfants indiens se soldent par un échec quand les Britanniques et les Français concluent un compromis linguistique.
La situation est autrement plus fâcheuse pour les langues orientales que la revendication ? constante pendant tout le siècle ? est plus passionnée et plus symbolique.
« La guerre des langues n?est jamais que l?aspect linguistique d?une guerre plus vaste », écrit le linguiste Louis-Jean Calvet. Rien de plus vrai pour celle des langues orientales : elle est l?expression du refus d?une oppression. Citant une étude du sociologue Jean-Claude Lau, Rada Tirvassen explique que « dans la conscience collective des Indo-mauriciens, l?histoire passée du groupe est marquée par des conditions de vie difficiles voire une négation de leurs droits élémentaires et de leur dignité ». C?est la raison pour laquelle l?amélioration de leur qualité de vie, le contrôle du pouvoir politique seront marqués par des revendications identitaires fortes, dont celles pour la langue.
Or, cette revendication sera brimée. Il faudra, pour voir attribuer aux langues orientales un statut au moins égal à celui des langues étrangères enseignées, un combat de plus de 15 ans, soit trois commissions parlementaires. S?il aboutit aujourd?hui, c?est que le gouvernement aura jugé qu?il n?était pas bon d?attendre encore. «L?analyse du rôle et des fonctions des langues orientales montre qu?elles contribuent à la stabilité d?une communauté dont le tissu social est fragile et offrent un sentiment de sécurité identitaire à une grande partie de la communauté mauricienne tout en permettant à cette partie de la population de gérer la transition vers la modernité de manière souple », explique Rada Tirvassen.
Langue créole, langues orientales, leur histoire au cours de ces dernières décennies n?a pas été la même; le débat n?a ni la même tonalité ni le même enjeu. L?un est plus pédagogique, l?autre plus identitaire. Qu?est-ce qui nous vaut alors que les deux n?uds que furent pendant des années ces questions, se défassent simultanément, comme s?ils étaient liés ? Ils restent liés dans l?esprit des politiques. Personne n?est dupe : les autorités ont cherché à tamiser la colère provoquée par la décision sur les langues orientales, décision incontournable, en faisant glisser le débat vers le créole à l?école.
Face à une telle démarche, on a le choix de se dire que la question reste encore délicate et que l?on n?avancera pas beaucoup à partir de là, que la maturité que l?on a cru percevoir dans l?approche, quelle soit courageuse ou obligée, du gouvernement sur les deux questions, n?est qu?illusion. Ou celui de se dire que le gouvernement n?aurait pas pu se soustraire à une prise en compte du créole à l?école, que ce n?était là qu?une heureuse occasion. Tout naïvement, nous optons pour la seconde.
Le choix des langues n?est pas qu?affaire de communication, on l?aura compris. Il est soumis à des considérations économiques et sociales. Celles d?aujourd?hui appellent un changement dans ce choix. Quelles sont-elles ? L?industrialisation s?affaiblira et n?absorbera pas le pourcentage de personnes qu?elle avalait hier. Le déplacement de notre économie oblige à un recentrage dans la formation de nos ressources. Elles seront moins manuelles ; elles devront être plus techniques, professionnelles. Il n?est plus permis de tolérer un système qui condamne la moitié des jeunes à l?analphabétisme.
Pour une question pragmatique donc, mais également de respect des droits de l?homme, nous ne pouvions rester sourd longtemps encore à un mouvement international qui reconnaît, avec plus de force depuis que l?Unesco en fait une priorité, non seulement les vertus de l?enseignement dans la langue maternelle, mais la nécessité de l?éducation multilingue. Pour l?Unesco, parler sa langue est un droit. Elle prône, dans le cadre de l?école, une légitimité aux langues locales et l?accès à une langue nationale et internationale.
Quel chemin devons-nous prendre pour que langue et éducation ne soient plus une équation absurde ? Quelle voie nous faut-il donc emprunter pour transformer notre problème de langue en véritable richesse ? Il faut prendre la mesure des acquis : l?environnement favorable créé par la bonne disposition des autorités, qui se sont trop avancées pour pouvoir maintenant tout laisser tomber ; la faveur de l?opinion, en général, bien préparée grâce aux médias et à l?exposition aux travaux des travayer de la langue, de Favory à Virahsawmy en passant par Ah Vee, à l?entrée dans les institutions du créole ; les connaissances et expériences, à partir desquels nous pouvons bâtir. Mais il faut aussi évaluer les obstacles.
Des méthodes d?enseignement désuètes
Les atouts d?abord. La première certitude généralement admise, c?est qu?on ne peut plus continuer à sacrifier le développement cognitif de l?enfant au profit d?un apprentissage linguistique, l?anglais. Jusqu?à huit ans au moins, l?enfant se rend à l?école pour développer son identité et acquérir des aptitudes motrices, comme apprendre l?abstraction. Pour cela, il faut qu?il parle. Lui parler dans sa langue maternelle crée la confiance nécessaire à la structuration de sa personnalité et de sa pensée. Cela libère des inhibitions, développe l?imagination et la créativité. Les premiers apprentissages ? pratique de la communication, construction du discours, appropriation de l?écrit, ouverture aux sciences ? se font plus facilement.
La deuxième certitude est que les méthodes d?apprentissage dans les classes du primaire également sont désuètes. Une enquête menée dans trois écoles par une étudiante finlandaise en 1996 révèle toute l?absurdité du système. Dans une classe de mathématiques, l?institutrice s?évertue à faire retenir les termes anglais utilisés, par la méthode de répétition mécanique, au détriment du développement de la logique et de la compréhension des concepts, qui est le propre des mathématiques. Les enfants passeraient ainsi leur énergie à assimiler des mots nouveaux plutôt qu?à apprendre les mathématiques. Cela n?a rien à voir avec le développement de l?intelligence qui définit l?école de ce siècle.
L?expérience des pays voisins est tout aussi une source de savoir dans laquelle nous pouvons puiser, des guides pour l?élaboration de notre propre planification. C?est l?avantage d?être à la traîne. La malgachisation a été un drame par manque de préparation, d?organisation et de moyens. Les Seychelles n?ont pas réussi le passage du créole à l?anglais. Depuis 1994, le Mali applique la pédagogie dite « convergente » qui consiste à enseigner aux enfants dans leur langue maternelle pendant les deux premières années de leur scolarité et a déjà enregistré des résultats positifs. Nos insitutions éducatives et universitaires comptent assez de sociolinguistes de qualité pour faire le tri dans ce qui nous serait adapté.
Le troisième atout est le consensus jamais atteint sur la graphie. Grafilarmoni, intelligente synthèse de toutes les propositions faites jusqu?ici, a reçu un accueil unanime. Enfin, le dernier et non des moindres est que nous aurons bientôt une première expérimentation de terrain, le projet Prevokbek. Il mérite qu?on s?y attarde parce qu?il repose précisément sur ces trois atouts. Il reproduit ce qui a marché ailleurs et contourne les erreurs faites. Cela en fait un projet qui devrait avoir fonction d?éclaireur pour la politique à adopter pour nos écoles.
Prevokbek, projet conçu pour les écoles confessionnelles accueillant des enfants ayant échoué deux fois aux examens de CPE, est une bénédiction. Il utilise deux pédagogies totalement différentes pour le créole et l?anglais. Ses deux grandes forces: tout part du vécu de l?enfant, de ce qu?il connaît pour aller vers ce qu?il devra connaître, et il donne le goût d?apprendre, réelle fonction de l?école, car tout y est jeu, conte et chant.
L?apprentissage commence en créole. Ainsi, en ne prenant qu?un mot comme tabazi, on invite l?enfant à partager ce qu?il sait de ce concept, ce qui est concret, avant d?en faire un mot écrit, de l?abstrait, et de le découper, explique son concepteur, Dev Virahsawmy. Ta-ba-zi deviendra petit à petit des syllabes que l?on déclinera à loisir pour composer, dans l?amusement, mille autres mots. Ti-bi-zou, par exemple. C?est le même principe qui inspire l?enseignement des mathématiques. L?anglais, introduit d?abord oralement, est enseigné suivant les techniques d?apprentissage des langues étrangères. Un programme, dans les grandes lignes, est déjà prêt pour quatre ans, et détaillé pour une année.
On ne choisit pas l?hindi parce qu?on est hindou
Prevokbek a un objectif. Après quatre ans, 25 % des enfants devraient être en mesure de réintégrer l?école normale en Form IV, 25 % seraient armés pour monter une petite affaire et 50 % devraient approfondir leur formation technique à l?IVTB afin d?apprendre une profession, ce qui sous-entend que l?institution revoit son fonctionnement pour accueillir ces enfants.
Ce projet est plein d?enseignement pour nos écoles. Mais il ne sera pas pour autant un modèle unilatéralement transposable dans la mesure où son public est, lui, unilingue, ce qui n?est pas le cas de toutes nos écoles. Il n?est pas tiraillé par les ambitions des parents qui auront peur que l?on fasse de leur enfant un rat de laboratoire. Il n?y a pas la peur d?être privé d?une possibilité d?ascension sociale parce que la langue n?est pas socialement valorisée. Il n?y a pas le décalage entre la langue que l?on parle en réalité chez soi et celle que l?on aimerait faire croire qu?on parle? Une complexité bien mauricienne, qui représentera l?un des obstacles majeurs à l?élaboration d?une politique. La mentalité est ce qui est le plus dur à changer.
La dynamique qui s?installe autour de la place du créole contraste avec le calme autour des langues orientales. Cette croisade-là semble parachevée. Elle l?est peut-être, mais il y a un mouvement autour de ces langues. On ne choisit pas l?hindi parce qu?on est hindou. C?est un message fort qu?envoie la société. La langue perdra-t-elle petit à petit aux yeux des parents un peu de ses qualités proprement identitaires pour devenir un outil qui ouvre une porte?
Suttyadeo Tengur, militant de la lutte pour la reconnaissance des langues orientales, le croit. «C?est juste les politiciens qui pensent que l?hindi, c?est l?affaire des Hindous. Beaucoup de parents choisissent les langues orientales pour donner un plus à leur enfant. Avec l?importance que prennent l?Inde, la Chine dans l?économie mondiale, c?est l?émancipation de notre nation qui est en jeu », dit-il. La langue socle de toute construction identitaire ? Pas uniquement?
Nous sommes en train d?évoluer vers une réorganisation des fonctions de chaque langue. Mais autant les raisons d?espérer avancer vers une présence mieux acceptée de ces fonctions nouvelles sont grandes, autant les doutes sont bien présents. Nous allons dans six mois aux urnes, et nous ignorons la politique des travaillistes sur le créole à l?école. Le gouvernement actuel n?est pas moins flou malgré des signes très forts que la révision du statut du créole est en marche ? la lettre de démission du ministre Sylvio Michel était rédigée en créole. La planification linguistique se décline en mille et une étapes.
Or, le gouvernement n?en a franchi qu?une seule, la standardisation de la graphie. Le projet pilote qu?il démarre en janvier est bien timide. Pourra-t-il à ce point se contredire en imposant l?école obligatoire jusqu?à seize ans tout en perpétuant un système qui fait que 50 % des élèves ne sont pas capables de suivre la Form I ?
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