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Le destin tragique d?un milliardaire
Mujeeb Mir, 34 ans, avait la mort aux trousses depuis la semaine dernière. La veille de son assassinat, l?homme d?affaires indien a failli laisser sa peau dans un accident. Dans un virage à Bain-B?uf, Péreybère, il perd le contrôle de sa Land Rover Freelander. La jeep percute un arbre, fait plusieurs tonneaux et s?immobilise contre un mur. L?héritier milliardaire de la multinationale Cottage Industries Exposition Ltd (CIE) s?en sort indemne. Il ne se doute pas alors que sa bonne étoile brillait pour la dernière fois?
Lundi, après un examen médical, il rentre au Campement Mallac, à Cap-Malheureux, où il habite depuis peu.
Le nouveau vigile de Gray Security Ltd Prabakar Takah, qui assure la protection des lieux, le salue.
Takah, dit « Boulon », le suit d?un regard mauvais. Ce locataire richissime va lui permettre de s?en mettre plein les poches. Mujeed Mir n?en a peut-être pas l?air mais il est propriétaire des magasins de tapis persans Étoile d?Orient et de Miraj Duty-Free au Caudan. Il vaut son pesant d?or.
Le vigile n?a que 19 ans, mais il a plusieurs mauvais coups à son tableau de chasse. Il vient de concocter un plan avec son complice de toujours, Navin Koonjul, un chauffeur de taxi de 35 ans, pour s?attaquer à l?Indien. C?est relativement facile. L?homme d?affaires vit seul et reçoit rarement de la visite.
À deux, ils peuvent le maîtriser, lui prendre ses cartes de crédit, lui soutirer ses codes, avant de se débarrasser de lui. Dès samedi, Navin a remis Rs 100 à Boulon pour acheter une bande adhésive et une corde. Ce qui leur serviront pour mener à bien leur plan machiavélique.
Ce lundi, en début de soirée, Mujeeb ne soupçonne pas le danger qui le guette. Dehors, Navin s?amène avec le jardinier Ranjiv Mungrah, 28 ans, dit « Poutchoune ». « Ena enn travay pu fer. Boulon pu explique twa », lui susurre le taximan en le déposant à l?entrée du Campement Mallac.
Quand il revient une demi-heure plus tard, le vigile a déjà mis le jardinier dans la confidence : « Eta to travay zardinyer, to pe gaign Rs 3 000 par mois. Vinn par isi to pou gaign million, to va aret travay. »
Suivi de Boulon, Navin se dirige vers le bungalow et frappe à la porte. Mujeeb Mir est en train de regarder la télévision. Il porte un short et un t-shirt sous un peignoir lorsqu?il ouvre au taximan, qui se présente comme le réparateur du système d?alarme. Il ne s?en méfie pas, le laisse entrer et engage la conversation. Il a le dos tourné quand Boulon se jette sur lui et le frappe à la tête avec sa matraque de service. Le jeune homme est blessé et saigne.
Il les supplie de le laisser en vie
De la terrasse, Poutchoune assiste impassible à la scène. Leur victime au sol, les deux hommes s?acharnent sur lui avant de le ligoter et de le bâillonner. Mujeeb Mir mis hors d?état de nuire, ils passent le bungalow au peigne fin, à la recherche d?objets de valeur. Dédaignant sa montre Cartier, qui vaut plus de Rs 300 000, ils feront main basse sur ses quatre cartes de crédit et ses deux téléphones portables.
Le jeune homme les supplie de le laisser en vie et leur promet de l?argent. « How much do you want ? », demande-t-il. Mais les deux compères, l?ayant forcé à divulguer ses codes, inscrits sur son téléphone portable, ne veulent pas laisser un témoin gênant. Avec Poutchoune, ils placent un sac poubelle sur lui et l?embarquent dans le coffre de sa voiture de location, une Hyundai Getz. Navin appelle alors Rajiah Dookee, un maître d?hôtel de 29 ans qui habite le même village qu?eux : St-François. Il lui demande de venir lui prêter main forte, car il a besoin d?aide « pu bouz enn loto ».
Navin part chercher Rajiah dans son taxi et le ramène à Cap-Malheureux pour conduire la Hyundai. Au volant de la voiture à Chemin-Vingt-Pieds, Rajiah se rend compte de la présence d?une personne dans le coffre. « He ena dimun la dan », lance-t-il en freinant. Il ne veut pas être mêlé à cette affaire. Ils changent alors de véhicules. Navin prend la Hyundai, laisse le taxi à Rajiah et lui demande de les attendre au rond-point de Vale.
Avec Boulon et Poutchoune, Navin s?engage dans un champ de cannes.
À côté d?un dépotoir improvisé de déchets de construction, ils s?arrêtent et tirent Mujeeb Mir du coffre. Boulon et Navin veulent en terminer avec lui. Ils le frappent à tour de rôle.
Boulon abat sa matraque sur sa victime qui le supplie de l?épargner. « Bez sa, li pas le mor mem ! Amenn impe ros », ordonne-t-il à Poutchoune. Ce dernier lui apporte des pans de bétons hérissés de fers de construction qu?il fracasse sur la tête de Mujeeb. Rien n?y fait, Mujeeb veut vivre. Boulon et Navin le frappent encore mais le malheureux s?accroche. Sans aucune pitié, Navin lui passe la Hyundai sur le corps à trois reprises, en marche avant et en marche arrière?
« Tou sa bate la couyon la pale mor mem », s?exclame Bouton lorsque la roue avant de la voiture se bloque contre la tête de la victime, qui gémit encore. « Amen fatak ek la pail nou fout dife », lance-t-il au jardinier qui, tel un automate, s?exécute sans la moindre compassion pour l?homme qui gît sous la voiture. Ils mettent alors le feu à la paille qu?ils ont placée sous l?arrière de la voiture, avant de s?enfuir.
De son portable, Navin appelle Rajiah et ils se rendront tous aux distributeurs de billets de la First City Bank à Goodlands, de la Barclays Bank à Grand-Baie et de la Mauritius Commercial Bank (MCB) à Péreybère. Ils ne seraient pas parvenus à prélever le moindre sou. Les cartes ne sont pas acceptées, les codes étant erronés. « Ils sont tellement bêtes qu?ils ont dû s?emmêler avec les codes? », confie un enquêteur.
À un distributeur de billets à Grand-Baie, la machine affichera « come again », avoue un des assassins.
Face à leur échec, la bande décide de se séparer. Boulon et Poutchoune rentrent à Cap-Malheureux pour nettoyer les traces de sang, dans le campement, à l?eau de Javel. Mardi matin, le représentant d?une agence de location de voiture vient sur place pour rencontrer Mujeeb Mir. Il doit lui remettre les clefs d?une grosse cylindrée.
La branche locale de la CIE a insisté pour qu?il bénéficie d?une voiture correspondant à son statut. Informé de l?absence de Mujeeb Mir, un des directeurs, Somnath Ramgoolam essaie vainement d?entrer en contact avec lui sur ses deux portables. Ce n?est pas dans ses habitudes de disparaître dans la nature.
Lorsque Somath Ramgoolam se rend sur place, Marie Linda Larcher, la femme de ménage, l?informe du désordre à l?intérieur. La lampe de chevet est renversée et du sang est visible sur l?imprimante et sur une persienne en raphia. Un ordinateur portable, un transistor, des vêtements et un porte-feuille contenant les cartes de crédit de Mujeeb Mir ont disparu.
Flairant un malheur, le directeur alerte aussitôt la police. Les hommes de l?assistant surintendant Govinduthsing Bissoon, épaulés par les sergents Bojhawan et Juggoo, ainsi que par le caporal Seetohul de la police criminelle de Grand-Baie, dirigée par le surintendant Bala Kamatchi, investissent rapidement les lieux.
Ils remarquent des choses étranges? Mujeeb Mir ne peut conduire la nuit sans ses lunettes. Or celles-ci sont sur la table. Il n?a également pas pu partir sans ses savates ou une paire de chaussures. Tout est là? Le vigile Takah doit être interrogé. L?homme ne leur est pas inconnu.
Il a récemment été entendu pour un vol important de bijoux à l?hôtel Paradise Cove. Il avait été amené comme suspect, mais aucune preuve n?a pu être retenue contre lui.
Un appel anonyme met la police sur la voie
Cette fois, il n?en réchappera pas. Du sang est trouvé sur le livre où il note les allées et venues des visiteurs et du locataire. Il y manque des pages pour la nuit précédant la disparition de Mujeeb Mir. Takah déclare ne rien savoir. Selon lui, l?Indien est parti dans la nuit avec un certain Carl, son ami qui possède une BMW décapotable.
Au cours de son interrogatoire, il tente même d?impliquer le fameux Carl dans une histoire à dormir debout. Mais les enquêteurs ne sont pas dupes. Les limiers ratissent la région avec l?aide de chiens renifleurs et d?un hélicoptère. Ils n?épargnent aucune piste. Comme celle de cet ancien conseiller, proche d?un homme politique, qui a été, un certain temps, en affaires avec le père du disparu et qui aurait pu lui en vouloir?
Mais mardi, vers 18 heures, un appel anonyme renseigne la police sur l?emplacement d?une voiture incendiée dans un champ de cannes à La Salette. Pas de doute, c?est la voiture de Mujeeb Mir.
La police ne découvrira le cadavre qu?un peu plus tard : gravement brûlé et dissimulé sous des tas de paille calcinée.
Au même moment, Takah avoue et balance les noms de ses trois complices, sans toutefois se mouiller lui-même.
Les conclusions de l?autopsie tombent : pour le médecin légiste Amah Charya Gujjalu, le malheureux était encore en vie lorsque ses assassins ont mis le feu à sa voiture.
Vers 4 heures du matin mercredi, ils sont tous arrêtés. Les enquêteurs n?ont eu qu?à écouter les versions du trio pour remettre le puzzle en place.
Ils donnent des preuves quant à leur implication dans ce crime crapuleux. Rajiah ? qui a dû « fêter » son anniversaire en cellule jeudi ? raconte qu?une patrouille de l?Emergency Response Service (ERS) l?a intercepté au rond point de Vale, lundi soir, et qu?il a décliné son identité en déclarant qu?il attendait des amis.
Poutchoune a montré les traces de sang répandu au sol après que Boulon ait fracassé la tête de leur victime avec des morceaux de béton. À l?examen médical vendredi, il a montré les griffures qu?il s?est faites aux bras avec les bouts de métal, dépassant des morceaux de béton, qu?il passait à Boulon. Ils ont également permis à la police de retrouver l?endroit où ils ont jeté les cartes de crédit et les cartes SIM des téléphones portables de la victime.
Boulon a été retrouvé en possession des deux portables de l?accusé. La police travaille sur les appels qu?ils se sont échangés le soir du crime, afin de les présenter comme pièces à conviction lors de leur procès. Les enquêteurs ont également saisi Rs 12 000 découvertes sur Navin Koonjul. Ils veulent savoir si l?argent ne fait pas partie du butin emporté de chez l?homme d?affaires.
Cette semaine, ils réclameront la collaboration des banques de Mujeeb Mir pour savoir si ses assassins ne se sont pas servis dans ses nombreux comptes. Il semble donc que Mujeeb Mir, le milliardaire, ait été torturé et assassiné froidement par une bande de truands stupides et sans scrupule.
« Pour ce qu?ils ont fait, ils mériteraient la pendaison. On ne tue pas un homme ainsi », lâche laconiquement un haut gradé des Casernes centrales. Ils risquent la perpétuité.
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