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Le désordre règne à Moscou

19 octobre 2006, 00:00

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Outre les bontés énergétiques de la Russie, une autre raison est couramment mise en avant par les dirigeants européens qui vantent les mérites de Vladimir Poutine pour justifier leur attitude. Il serait un garant de l?ordre dans son pays. C?est l?argument employé pour expliquer l?indulgence dont le président russe est l?objet de la part de ses pairs, malgré les atteintes aux principes les plus élémentaires de la démocratie, qui se sont multipliées ces dernières années en Russie. L?argument complémentaire, tout aussi fallacieux, voudrait que ?les Russes ne (soient) pas mûrs pour vivre dans la démocratie puisqu?ils ne l?ont jamais connue?. Le simple bon sens suggère que les Russes ne sont pas près, en effet, d?acquérir une culture démocratique s?ils sont systématiquement empêchés d?exercer leurs droits

On peut comprendre que les hommes politiques, ceux au moins qui voient dans le Kremlin un facteur de stabilité en Europe, craignent que la Russie ne sombre dans le chaos. Après les facéties anarcho-arbitraires de Boris Eltsine, le discours de Vladimir Poutine avait de quoi les rassurer. Fort de son passé dans les organes de sécurité, le président russe se donnait pour mission de gouverner selon ?la verticale du pouvoir?, c?est-à-dire de haut en bas, d?imposer ?la dictature de la loi?, ce que les naïfs traduisaient par rule of law (le règne du droit), bref de restaurer l?autorité de l?Etat.

C?était une double erreur d?analyse. La première consistait à croire que Vladimir Poutine allait rétablir l?ordre. Il n?en a rien été. Le nombre de crimes politico-crapuleux n?a pas diminué, bien au contraire. L?assassinat d?Anna Politkovskaïa a attiré l?attention parce que la journaliste s?était rendue célèbre par son courage, mais il est le énième d?une longue série. La chasse au faciès, commencée contre les Tchétchènes indifféremment soupçonnés de terrorisme, s?est étendue à tous les Caucasiens, et, depuis la tension entre Moscou et Tbilissi, les Géorgiens sont victimes du racisme officiel. Les groupes d?extrême droite prospèrent sans que le pouvoir paraisse soucieux de freiner leurs activités. Ce ne sont que quelques exemples. Ils montrent qu?autoritarisme ne rime pas toujours avec paix civile.

La seconde erreur est de penser que Vladimir Poutine a de l?Etat la même conception que les Occidentaux en général. Pour lui, l?Etat n?est pas un arbitre neutre chargé de dégager l?intérêt général au milieu des intérêts privés. Il n?est pas cet ensemble d?institutions qui garantit l?exercice des droits et des libertés et rappelle, si nécessaire, les citoyens à leurs devoirs. Dans la vieille tradition russe, héritée des tsars et confortée par le régime soviétique, l?Etat est un instrument de coercition auquel les sujets doivent révérence et soumission. Vladimir Poutine se situe dans une lignée qui ignore les Lumières. Dans sa conception, il n?y a aucune contradiction entre vouloir restaurer l?Etat et détruire, pour le seul bénéfice d?un clan, comme il l?a fait, les institutions et les corps intermédiaires mis en place à la fin de la perestroïka. On se prend à espérer que les chefs d?Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq s?en souviendront quand ils parleront, demain, à Lahti, en Finlande, avec le président russe, livraisons de gaz, investissements croisés ou situation en Géorgie... Car s?il est normal qu?ils négocient avec lui, il serait bon qu?ils le fissent sans se bercer d?illusions. Comme le rappelait André Glucksman, qui pourfend sans relâche l?aveuglement occidental à propos de la Russie, on négociait bien avec Staline. Mais pour souper avec le diable, il faut une grande cuillère.

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