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?Le Conformiste?, Bertolucci magnifie le thème du roman de Moravia
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?Le Conformiste?, Bertolucci magnifie le thème du roman de Moravia
Le roman d?Alberto Moravia Le Conformiste date de 1951, une dizaine d?années après les événements qui le trament ; le film de Bernardo Bertolucci de 1970. De ce décalage surgit toute la différence entre ces deux oeuvres aussi importantes l?une que l?autre dans leur rapport au fascisme des années 1930, mais inégalement réussies. Elles ont affaire toutes deux à cette entité : le fascisme historique, mais aussi à quelque chose de plus large qui est la société en tant que telle et la façon dont les individus s?adaptent ou non à elle.
Pour Moravia, il s?agissait de comprendre de l?intérieur ce qui constitue un fasciste. Son personnage, Marcello Clerici, un prologue le donne à voir enfant. Il est le fils unique d?un couple de la haute bourgeoisie, un couple dégénéré qui l?a laissé grandir dans une complète indifférence à ses besoins affectifs et spirituels. Le garçon découvre en lui avec effroi des pulsions violentes et cruelles : il décapite les fleurs du jardin, tue un chat à coups de fronde, veut assassiner son seul camarade de jeu, qui a refusé de participer à ses chasses aux lézards. A l?école, ses condisciples le traitent de fille parce qu?il est trop joli, le brutalisent de toutes les manières. Dès lors, il n?aspire plus qu?à une chose : être comme les autres, être normal. Un chauffeur de voiture de maître lui promet un revolver en échange... de quoi au juste ? Marcello ne veut pas le savoir quoiqu?il le comprenne très bien. Mais, lorsque le jeune homme tente des caresses, il prend son revolver et le tue. Cet acte impuni va charger sa vie entière du poids d?une culpabilité qu?il refuse de toutes ses forces.
Le prologue n?est pas sans rappeler, et la critique l?a maintes fois souligné, la nouvelle fameuse de Sartre, L?enfance d?un chef, qui montre aussi comment on devient un salaud : pour échapper au sentiment de sa propre contingence, Lucien Fleurier se coule dans la fonction sociale qui lui préexiste, il sera un chef, un propriétaire d?usine et un directeur, il rejoint les Camelots du roi, s?identifie à ses droits, se découvre lui-même dans l?antisémitisme, se laisse pousser la moustache, comme Hitler.
Marcello Clerici, nous le retrouvons vers la fin des années 1930, à Rome. Il travaille pour le ministère de l?Intérieur, dans le service secret. Marcello n?est pas fasciste par intérêt ou par revendication de ses droits, encore moins par conviction, mais par conformisme, pour faire comme tout le monde, comme la foule, comme la majorité : pour être un homme moyen. Un parfait exemplaire de ce prototype : l?employé, le membre de la classe moyenne qui a porté Mussolini au pouvoir et l?a plébiscité. Se conformer est chez lui une passion morne à laquelle il se voue avec un âpre sérieux, sans plaisir, avec discipline, sans juger ses supérieurs dont pourtant la médiocrité ne lui échappe pas.
Poésie d?une rare intensité
Lorsqu?il surprend le ministre dans son bureau en train de fourrager une gourgandine, il fait semblant de n?avoir rien vu, comme les fonctionnaires du régime détournent les yeux quand ils voient comment ses dirigeants s?enrichissent en toute illégalité. Lui n?aspire qu?à la normalité bourgeoise et il va se marier avec une jeune femme dont il n?est pas amoureux, mais qu?il désire un peu parce qu?elle est appétissante et sensuelle, et surtout parce qu?elle a des goûts parfaitement conventionnels. Il se voit confier la mission de pénétrer à Paris dans l?intimité de son ancien professeur de philosophie, Quadri, qui est devenu un leader de l?opposition en exil, et obtenir ainsi des informations sur celle-ci. Il va profiter de son voyage de noces pour accomplir sa mission et ne se rebiffe pas quand il apprend, dans un bordel, que les ordres ont changé et qu?il s?agit désormais d?assassiner Quadri. Un agent fasciste le suivra, il n?aura qu?à lui désigner la victime et la besogne sera faite sans qu?il ait à s?en mêler davantage.
A Paris, il rencontre Quadri, mais aussi sa femme, Lina, qui ressemble de façon troublante à une prostituée pour qui il a éprouvé un violent désir. Il tombe instantanément amoureux et d?autant plus que Lina n?éprouve pour lui que répulsion mais se laisse embrasser car elle convoite sa femme, Giulia. Le couple Quadri s?en va pour leur maison de Savoie ; Marcello et Giulia sont invités à les y rejoindre. Malgré un contrordre qui ne parvient pas à temps, le couple est exécuté sur la route. Marcello lira les comptes rendus et verra les photos de la tuerie dans les journaux. Quand le régime tombe, il va assister dans la rue à sa chute, s?attendant à être arrêté.
La critique a depuis longtemps réservé un sort mitigé à ce roman qui n?est pas directement politique et qui tisse, dans une action languissante, des considérations prêtées au personnage sur le besoin de normalité comme source de toutes les compromissions avec les régimes d?ordre. Le Conformiste est un roman sur l?ordre en tant que celui-ci peut devenir une passion. Moravia y reprend certains de ses thèmes antérieurs, l?ennui, l?indifférence, pour expérimenter dans un seul personnage comment ces états qui résultent d?un affaiblissement du lien social peuvent se substituer à lui dans le désir de conformité.
Le film de Bertolucci magnifie ce thème par une poésie visuelle d?une rare intensité et un trouble. Le Conformiste de Bertolucci est à jamais sa silhouette vue de profil, le col du manteau relevé, le chapeau baissé sur l??il, la démarche un peu mécanique. Le visage de Trintignant, boudeur, veule, sérieux, mélancolique, parfois éclairé d?un sourire tremblé, donne admirablement l?équivalent de ces phrases si caractéristiques de Moravia où une personne est décrite en des termes qui appellent immédiatement leur contraire. Il est l?ambiguïté incarnée, face au visage tout d?une pièce et proprement haïssable du fasciste exécutant, le formidable Gastone Moschin.
Michel Contat
© L e monde news services - distribué par the new york Times syndicate
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