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Le coût de la vie ou la question de l?argent

23 octobre 2003, 20:00

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Ceux qui ont connu le bonheur de découvrir le cinéma de Claude Sautet (1924-1998) dans ce qu?on pourrait appeler sa deuxième tranche, se souviendront certainement de Vincent François Paul et les Autres, Mado, ou de Garçon !. Films inoubliables dans lesquels on voyait Yves Montand, Michel Piccoli, Gérard Depardieu, Jacques Dutronc, Romy Schneider, etc., dans ce qu?il faut bien appeler des tableaux, restés à jamais dans les mémoires. Des tableaux de groupe, presque toujours : un dîner d?amis, la plupart du temps : on s?imprégnait de la chaleur humaine qui s?en dégageait, avec cette impression d?être au milieu du brouhaha et de pouvoir sentir l?odeur des plats. Et, on voyait que les liens entre les personnages étaient parfois forts, parfois d?une nature plus ambiguë. C?était toute la richesse et a diversité des rapports humains que Sautet nous montrait ainsi dans ses films.

C?est à ce grand cinéaste que l?on pense en voyant certaines scènes dans Le Coût de la Vie, le film de Philippe Le Guay. Un restaurant vu de l?extérieur, la nuit et derrière la vitre, il y a Vincent Lindon qui discute avec les clients, un verre à la main. On devine, plus qu?on entend le brouhaha, il y a la fumée des cigarettes (qui ajoute à la convivialité, n?en déplaise à ses détracteurs) et on devine aussi qu?il est le patron du restaurant et que les clients sont ses amis.

Vincent Lindon, patron de restaurant, faisant son marché au petit matin (l?histoire se passe à Lyon, capitale de la gastronomie française), blaguant avec les marchands et dégustant un sandwich sur le pouce, etc. Son personnage s?appelle Coway et c?est peut-être bien le meilleur rôle de Vincent Lindon depuis des années mais, il ne s?agit pas vraiment de l?histoire de Coway.

Le personnage principal de ce film, c?est l?argent. Ou plutôt, les rapports qu?entretiennent tous les personnages qui défilent sur l?écran ? et nous, à travers eux ? avec l?argent. Il ne fait pas le bonheur, même s?il y contribue certainement, et, comme on dit aussi, il n?est jamais un problème mais toujours la solution. Tous ces gens qui défilent sur l?écran durant les 110 minutes de ce film entretiennent des rapports différents avec l?argent. Des rapports passionnés aussi, c?est l?autre similitude du Coût de la vie avec les films de Sautet : les personnages sont tous dévorés par leur passion.

Coway est généreux jusqu?au bout, il aime sa compagne Mylène (Camille Japy) qui attend un enfant de lui, il aime aussi ses amis et l?argent avant tout est un moyen pour lui de se comporter en prince. Brett (Fabrice Luchini) aime passionnément son argent, au point de se sauver en courant d?une femme qui le drague dans un taxi pour ne pas avoir à payer la course, au point de perdre la femme de sa vie pour ne pas lui payer un chemisier et le fait d?avoir à se séparer de ses sous le rend physiquement malade. Laurence (Isild Le Besco), elle, déteste passionnément sa fortune.

Nicolas de Blamond (Claude Rich), si distingué et qui joue toujours si bien les vieux aristocrates ? on aimerait l?entendre lire Proust?, patron d?industrie, veut se débarrasser de son empire industriel qui lui a rapporté tant d?argent, peut-être parce que ses usines lui ont un jour valu d?avoir un infarctus. Héléna, call-girl de luxe, fait toujours payer le maximum à ses clients. Mais il y a aussi la sage-femme avec qui De Blamont veut refaire sa vie, et qui le rejette justement à cause de sa fortune. Et ce petit garçon qui joue au Monopoly avec sa grand-mère ? même pas douze ans et c?est déjà un rapace.

Peinture sociale

Classes moyennes, classes aisées, classes fortunées; pour ces gens, les rapports avec l?argent sont une affaire soit de personnalité, soit de circonstances, soit encore des deux. Mais, il y a aussi ceux pour lesquels la question de l?argent est avant une question de survie. Comme pour cette mère de famille avec un enfant handicapé; elle est une employée d?usine en passe d?être licenciée pour cause de relocalisation.

On ne saura jamais son nom, mais c?est avec elle que commence le film : on la voit utiliser sa carte de crédit pour payer ses achats à la caisse d?un supermarché ? des pâtes, du riz, et autres produits de première nécessité (donc on devine qu?elle est dans la précarité) et sa carte ne passe pas, même après plusieurs essais. Elle réagit assez bien, crânant un tout petit peu d?abord, puis faisant preuve d?humour, trouvant même assez d?assurance pour remettre une mégère à sa place. C?est le genre de scène à laquelle tout un chacun aura déjà assisté ou aura déjà vécu dans la vie réelle. Et, tout un chacun réagira à cette séquence selon sa propre expérience et selon ses rapports avec l?argent.

Le Coût de la Vie nous met face à nos rapports avec l?argent? et donc avec les gens. Tantôt sur le ton de la comédie bouffonne : Luchini, paniquant à cause du chiffre affiché sur le taximètre, qui se sauve en courant sous une pluie battante; il déploie des trésors d?imagination et d?astuces pour ne pas dépenser d?argent, puis qui devient affreusement constipé lorsqu?il est obligé de dépenser gros. Luchini fait toujours du Luchini, mais comment le lui reprocher ? C?est généralement ce qui sauve un mauvais film et qui donne quelque chose de plus à un bon film. Dramatique : Isild Le Besco en orpheline qui a tourné le dos à sa famille parce que celle-ci est fortunée. Elle dissimule tout de ses origines à son amoureux qui pourtant, l?aime sincèrement. On pourrait trouver son personnage pas très crédible, mais c?est une opinion à laquelle nul n?est tenu d?adhérer. Ironique ou lucide, cela dépend du spectateur : la générosité bien sincère semble tenir plutôt du pêché d?orgueil, à moins qu?il ne s?agisse d?une névrose. Grinçant : le gamin qui met une sorte de rage à ruiner sa grand-mère au Monopoly. La dame du début au physique débordant, qui propose au directeur du centre de rééducation de payer l?assurance pour son fils, avec son corps ou avec des pâtisseries, au choix.

Comédie déclinée sur des tons variés, étude de m?urs, peinture sociale. Les destins de ces personnages suivent leurs cours et se croisent, pour certains. Le Coût de la Vie évoque aussi un autre univers : celui de Robert Altman. Mais cet aspect du film est moins réussi que le reste, tout simplement parce que le scénario finit par abandonner certains personnages intéressants (comme De Blamond) ou sympathiques (comme la grosse dame) en cours de route; tout simplement par souci de fluidité et de légèreté, et c?est bien dommage.

On peut aussi regretter le choix de quelques raccourcis très malins mais un peu trop faciles. Mais on peut aussi trouver que ce ne sont là que des défauts mineurs. Ce quatrième film de Philipe Le Guay est une excellente comédie, intelligente parce que construite sur de fines observations qui nous renvoient sans cesse à nous-mêmes, et elle est en plus servie par une belle brochette d?acteurs. C?est certainement le film qui cette semaine méritera le déplacement plus que tous les autres.

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