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Le clash éternel
«Elle s?est déjà prononcée sur cette question et ne veut pas faire se lancer dans le débat. Elle a d?autres priorités et ne souhaite pas polémiquer davantage. » L?attaché de presse d?Indira Seebun a été clair. Si la ministre de la Femme estime que l?avortement devrait être permis dans des cas précis, elle ne tient pas, à ce stage, à entrer dans cette bataille « pro vie » ou « pro choix ». Mais le débat est, de toute façon, relancé.
L?avortement : le sujet est d?ordre juridique, éthique, affectif mais surtout éminemment humain. Quand l?avortement n?est pas un sujet qui fâche, c?est un sujet qui met mal à l?aise ou qui lasse. Les attitudes sont parfois ambivalentes. À côté du silence des uns qui ne veulent pas se prononcer publiquement, il y a le militantisme des autres. Pour ou contre, là n?est pas la question, en fait. Le débat se situe ailleurs. Pour certains, il y va de la santé de la mère, pour d?autres de la liberté de la femme ou du statut de l?embryon.
Dans son livre Mémoire et identité, le pape Jean Paul II compare l?avortement à une « extermination légale » comparable à d?autres génocides de l?histoire de l?humanité. « Le mal s?immisce partout même dans les systèmes politiques libéraux », écrit-il. Pour Loga Virahsawmy, c?est une question de droits humains. « Ce qui est embêtant, c?est que ça fait trop longtemps que cette question qui concerne les femmes dépend de la décision des hommes », regrette-t-elle, tout en précisant qu?« un avortement est toujours quelque chose de triste » mais que les femmes devraient avoir le choix de disposer de leur corps comme elles l?entendent.
Monique Dinan, fervente militante contre l?avortement, monte au créneau et cible surtout la Mauritius Family Planning Association (MFPA). « On veut faire croire que la liberté passe par l?avortement. Je crois qu?il n?y a pas suffisamment d?informations objectives sur ce que sont l?avortement et ses implications pour la femme et pour l?enfant. » Elle fait ici allusion aux conséquences physiques et psychologiques qu?il faut gérer après l?acte. « Finalement, c?est quoi avorter ? C?est arrêter la vie qui se développe en soi et la retirer de son corps. C?est une action tellement importante qu?il ne faut pas la banaliser. »
Un acte difficile à prendre
Interrompre une grossesse quel qu?en soit le terme et les raisons est un acte difficile à prendre. « Mais la femme doit pouvoir prendre une décision personnelle. Soit, elle est responsable et on accepte qu?elle puisse prendre des décisions qui la concernent, soit on la traite comme une incapable », insiste Rajinee Lallah. Il faut dire que depuis son existence en 1975, le Mouvement de libération de la femme a inscrit sur son agenda la dépénalisation de l?avortement. « Il faut le décriminaliser. Les femmes qui avortent ne le font pas par plaisir ou comme un mode contraceptif. Elles sont déjà dans un dilemme quand elles prennent leur décision, il ne faudrait pas en plus qu?elles soient poursuivies. »
Pour Sangeet Joosery de la MFPA, il faut être pragmatique. « On ne peut plus se cacher derrière des préjugés. C?est une question de droit de la femme. Elle doit pouvoir choisir et non pas qu?on contrôle sa vie sexuelle ou reproductive », assure-t-il. Il estime que légaliser l?avortement permettrait de mettre de l?ordre dans tout ce « business ». « On pourra bien sûr mettre des paramètres dans les législations. Elles peuvent être strictes ou libérales comme en Angleterre. Au moins, ça aura le mérite d?éviter que les femmes qui n?ont pas les moyens se retrouvent chez des charlatans. » Certains gynécologues mauriciens pensent qu?avorter est risqué même en milieu médicalisé.
Là où les choses se corsent, c?est lorsqu?on situe le débat au niveau du statut de l?embryon. Certains considèrent que celui-ci est un être humain qui se développe du moment de la fécondation. « Qu?il soit un embryon, un f?tus, un bébé, un enfant, un adolescent, un adulte ou un vieillard, c?est un être humain. L?ironie, c?est que la science a découvert que la première cellule est une cellule de vie. Elle contient déjà tout le déroulement d?une vie : le sexe, le bagage héréditaire, etc. Comment peut-on se croire autorisé de faire ce qu?on veut de cette vie-là. »
Pour Loga Virahsawmy et Sangeet Joosery, il ne faudrait pas tomber dans des extrêmes. Un embryon n?est pas un enfant. Pour Rajinee Lalah, cette question est sans issue. « Personne ne sera jamais unanime. Chacun a son opinion sur où commence la vie et où elle finit. Pour ceux qui croient en la réincarnation, la vie ne s?arrête jamais. »
Autre cheval de bataille : l?avortement chez les mineures, une véritable source d?inquiétude. Ailleurs et probablement ici aussi, des jeunes filles de 15 ou 16 ans se font avorter, parfois à l?insu de leurs parents. « ça fragilise énormément les jeunes, leur capacité de vivre une vie de famille par la suite. La sexualité permissive n?expose pas seulement à la grossesse précoce mais aussi aux maladies transmissibles. Éduquons nos adolescents pour qu?ils ne rentrent pas dans une sexualité active », préconise Monique Dinan.
Loga Virahsawmy trouve que ce phénomène va s?accroître inévitablement. « Qu?on le veuille ou pas, les jeunes ont une vie sexuelle de plus en plus précoce. Celles qui tombent enceintes iront avorter. Donnons-leur au moins la chance de le faire dans des conditions saines. » Si elle conçoit qu?il puisse y avoir négligences, qu?on oublie la pilule ou le préservatif, elle préconise qu?on fasse des campagnes de sensibilisation à la pilule du lendemain. « Cela pourrait éviter des grossesses non désirées. »
Les femmes ne meurent plus dans les arrière-cours
Et que faire pour celles qui sont violées ou victimes d?inceste ? Va-t-on parler d?éthique et de respect de la vie à une jeune femme qui n?a rien demandé ? « Je connais des femmes qui ont été violées et qui adorent leur enfant. Certes ce n?est pas facile, mais on l?a vu dans d?autres pays, une fois qu?on ouvre une petite voie, quand on se sert de cas exceptionnels et dramatiques, il y a une montée fulgurante de l?avortement », assure Monique Dinan.
Et puis il y a aussi cette école de pensée que l?avortement non légalisé ouvre le champ à des discriminations entre riches et pauvres. « Plus on laisse traîner les choses, plus c?est une discrimination envers les pauvres. Il y a des femmes qui peuvent se permettre de se faire avorter en clinique ou à la Réunion. Il y en a d?autres qui ont recours aux services de charlatans et mettent ainsi leur vie en danger ou qui deviennent stériles à jamais », s?insurge Loga Virahsawmy. Monique Dinan récuse cet argument et s?offusque qu?on puisse se servir de la pauvreté pour faire avancer la législation. « Aujourd?hui, les femmes ne meurent plus dans les arrière-cours. » Ce n?est pas l?avis de Rajinee Lallah qui connaît des cas où l?avortement s?est terminé en tragédie et où des femmes trouvent la mort laissant derrière des enfants en bas âge.
Et si on faisait un référendum et qu?on posait la question suivante : Êtes-vous d?accord pour que l?avortement, fait dans les dix premières semaines de grossesse, avec le consentement de la femme, dans un établissement de santé légal, cesse d?être un crime ? « Je trouverai cela triste qu?on puisse voter pour ou contre la vie d?un f?tus qui n?a pas son mot à dire », réplique Monique Dinan, qui croit fermement qu?aucun parti politique ne s?engagerait sur un tel chemin « pour ne pas opposer les Mauriciens ». À chaque fois qu?elle est passée à la radio, dit-elle, et que les auditeurs appelaient, ils se prononcent en majorité contre l?avortement. Sangeet Joosery avance pour sa part que 80 % des Mauriciens diront oui. Qui détient la vérité ? On ne le saura peut-être jamais.
La situation ailleurs
L?institut Allan Guttmacher à New York estime le nombre d?avortements dans le monde à 46 millions chaque année. Entre 1950 et 1985, la plupart des pays ont libéralisé leurs lois sur l?avortement. Depuis 1985, d?autres pays ont assoupli leur législation en la matière : la Belgique, l?Allemagne, la Grèce?
Le Canada a abrogé toute pénalisation de l?avortement en 1988. Seule la Pologne est passée d?une loi très libérale à des dispositions restrictives. Les différences dans les législations résident principalement dans la limitation dans le temps !
En Angleterre, le délai accordé pour pratiquer un avortement est de 24 semaines, aux États-Unis, la législation varie selon les États avec un maximum de 32 semaines.
En France, la période légale pendant laquelle une femme peut pratiquer une interruption de grossesse est fixée à douze semaines. En revanche, l?avortement pour motif thérapeutique peut être pratiqué jusqu?au dernier moment de la grossesse.
Petite parenthèse : la découverte de 351 f?tus et corps d?enfants mort- nés à l?hôpital de Saint-Vincent de Paul à Paris a stupéfié plus d?un.
Il faut savoir qu?en France, on place le statut du f?tus ou de l?enfant décédé dans quatre catégories. Deux concernent les enfants mort-nés, qui décèdent quelques jours après la naissance. Une catégorie concerne les f?tus qui n?ont pas 22 semaines ou qui pèsent moins de 500 grammes. Ceux-ci doivent être détruits comme des embryons.
Ils n?ont pas d?état civil et sont incinérés. La 4e catégorie concerne les f?tus supérieurs à 22 semaines et à 500 grammes, qui sont des enfants nés vivants mais non viables. C?est-à-dire qu?ils ne peuvent vivre sans aide particulière et qui, à un moment donné, décèdent. Ce ne sont pas des personnes en tant que telles et ne peuvent pas faire l?objet d?un état civil. Mais ils peuvent être éventuellement portés sur le livret de famille.
Petite histoire : en Chine, on tire la sonnette d?alarme sur le fait que 25 millions d?hommes ne trouveront pas d?épouses d?ici 2015. La faute serait les avortements sélectifs, illégaux, mais largement pratiqués depuis le début des années 1980 à cause de la politique de l?enfant unique. Si la femme est enceinte d?une fille, on la fait avorter, car nombreux pensent que s?il faut avoir un seul enfant, mieux vaut avoir un garçon !
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