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Le Cernéen de Robert Edward Hart

23 février 2007, 00:00

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A l?occasion du centenaire du Cernéen, en février 1932, Robert Edward Hart raconte, avec sa tendresse habituelle, ses souvenirs d?enfance liés au journal fondé par Adrien d?Epinay. Le numéro spécial des 150 ans de ce journal, de la mi-février 1982, nous permet de reprendre contact avec cette prose hartienne, pleine de senteurs portlouisiennes du début du XXe siècle.

Hart confesse avoir embrassé la carrière journalistique à l?âge de 12 ans. Il voit le jour le 17 août 1891 au Port Louis. Il est le fils de Walter Edward Hart et de Valentine de Bissy. Du côté maternel, il descend de Ponthus de Tyard, l?un des poètes de la Pléiade. Son père est alors rédacteur au Cernéen après avoir été notaire et bibliothécaire.

Vers 1903, Joseph Ducray dirige Le Cernéen dont le siège social se trouve dans l?immeuble abritant alors l?agence locale des Galeries Lafayette, sur la place du théâtre municipal. Hart le dit ?intelligent, cultivé, polémiste, duelliste, taciturne et goguenard?. Le Cernéen, journal du matin, contraint sa rédaction à un travail plus nocturne que diurne. Le bureau de son père est attenant à celui du patron Ducray. Il compare volontiers ces deux hommes. Ducray, ?le melon sur l?occiput?, fumant cigarette sur cigarette (du tabac noir de Bourbon qu?il enroule dans du papier Job). Il écrit, à la Raoul Rivet, à larges traits. Son père est ?un écrivain érudit, élégant et pur, doué d?un esprit qui mordait raide les cuistres prétentieux et les barbacoles( ?) en mal de littérature?. Il ajoute : ?L?un avait plus d?atticisme et de perfection, l?autre plus de mouvement et de facilité.?

On travaille en silence au Cernéen car Ducray ne tolère aucun bruit inutile. ?Les typos sentent l?encre et celle-ci sent ceux-là.? Entre deux corrections d?épreuve, l?enfant Hart s?offre un en-cas chez le boutiquier chinois voisin (du pain, de la salade de rave crue, du poisson salé, une voluptueuse cigarette). Il évite soigneusement alors toute rencontre intempestive, de peur de scandaliser outre-mesure une des connaissances paternelles.

En fin d?après-midi, le jeune Hart quitte le logis familial, l?ancien hôtel ?seigneurial et spacieux? d?Adrien d?Epinay, ?déguisé? depuis en établissement scolaire (Ecole Onésipho-Beaugeard, en voie de démolition idéologique, hélas). Il rejoint son père au Cernéen et l?aide à collationner les dernières galées d?épreuves. Le journal bouclé, ils repartent à pied chez eux, empruntant successivement les rues du Vieux Conseil, de la Poudrière, Desroches. Il se souvient que le bon vieux Port Louis dînait paisiblement alors, que l?allumeur de réverbères achevait d?étoiler de rose les trottoirs, que notre Jardin de la Compagnie ?baignait dans les ombres d?un soir poétique et bordelais?, que ?montait l?odeur de la poussière? que mouillaient les arroseuses municipales. Hart a alors 12 ans. Il lit Hugo. Il grimpe si haut qu?on peut monter aux multipliants gigantesques de la maison d?Epinay. Il sait que ?quand il aura de nouveau 12 ans, il retournera vivre là?. Il risque fort d?aller au-devant d?une cruelle déception. Cela nous vaudra, souhaitons-le, un nouveau poème déchirant sur l?ingratitude des hommes et sur la stupidité des décisionnaires qu?ils élisent chaque lustre.

Après le dîner, son père se remet à travailler à domicile et rédige ses articles pour la prochaine livraison. L?enfant Hart demeure aux aguets dans la grande maison silencieuse, hantée à souhait, attentif au moindre bruit. Il écoute les allées et venues des esprits qui hantent les lieux. Il sait des mains invisibles balayant les feuilles mortes tombées au sol. Il entend piaffer et s?ébrouer des chevaux-fantômes dans les écuries. Il peut même s?agir de Vasco et de Mahomet, les pur-sang d?Adrien d?Epinay, qui tiennent tête aux cracks du colonel Draper sur l?hippodrome du Champ de Mars.

Il précise : ?D?avoir tant erré entre la maison où voit le jour Adrien d?Epinay et le journal qu?il fonde, je garde une tendresse à la mémoire de ce noble tribun, à sa demeure, à son journal.? Plus tard, il travaille au Cernéen que dirige alors son oncle, Villiers Hart de Keating. Il reste un collaborateur ?intermittent et fidèle? de son ami Fernand Louis Morel. Il conclut ses souvenirs : Je te salue ?cher grand-papa Cernéen?.

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